PAPES ET EMPEREURS M
les rangs serrés des nobles et des seigneurs ^ descendant par échelons, depuis le sommet où trônaient princes et ducs jusqu'aux simples barons et chevaliers, ayant tous le sang des anciens conquérants dans leurs veines.
Rien ne fut douloureux et sanglant comme la constitution de cette société du moyen âge. Ce fut longtemps la guerre partout, la guerre de tous contre tous : guerre du souverain contre ses vassaux et des vassaux entre eux, guerre de pays à pays, de château à château, de bourg à bourg et de rue à rue. En face de cette immense confusion aspirant à Tordre, et au-dessus, se dressait de plus en plus puissante FÉglise fortement hiérarchisée. Ses membres devaient à leurs chefs non pas la fidélité de Thomme lige, mais l'obéissance absolue. Us parlaient la langue universelle d'alors, le latin, et ils récrivaient. Ils appartenaient non seulement à leur corps, mais à la cbrétienté entière. Yoilà pourquoi, afin qu'il en fût plus complètement ainsi, Grégoire VII devait leur imposer le célibat que l'Écriture d'ailleurs recommandait. L'homme marié a des intérêts personnels ; il est attaché à sa famille, à sa ville, à sa patrie. Seuls, à peu près, les prêtres étaient instruits ; seuls, dans ces temps de ténèbres, ils cultivaient les lettres et*les sciences. Seuls aussi, ils étaient placés au-dessus des préjugés de sang et de caste. Ils formaient une véritable démocratie où le dévouement et le mérite distribuaient les rangs, et où le plus élevé, celui de l'homme qui revêt la tiare, était accessible au plus humble des paysans. L'Église était la lumière et la consolation de la nouvelle société. Sous le toit de ses cloîtres, elle offrait un asile non seulement aux déshérités et aux faibles, mais encore aux esprits délicats qui préféraient l'étude solitaire aux combats de la vie. Elle réservait aux pauvres au moins une partie de ce que lui offraient les riches et les puissants. A tous elle montrait la vie future pleine de menaces pour le méchant, pleine de promesses d'un bonheur ineffable pour le croyant et le juste. On peut donc affirmer que les malheureux et les affligés, qui constituent presque partout la majorité du peuple, se méfiaient autant des classes pri-
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vîlégiées et prétendant Têtre en vertu d'un droit divin, qu'ils s'attachaient au clergé, leur protecteur naturel. Linfluence de ce dernier ne cessait donc de monter, quoique, pendant deux siècles encore, les empereurs disposassent presque à volonté de la couronne des successeurs de saint Pierre. Si Louis le Débonnaire avait fait aux évèques des concessions considérables, si sous les derniers Carlovingiens non seulement le pouvoir du clergé, mais encore celui des grands feudataires augmente beaucoup, en revanche les Othons renouvellent pour un certain temps les traditions énergiques de Charlcmagne. Othon I" se fit couronner empereur par Jean XII (962), il nomma et destitua des papes, et, au XI® siècle, on vit encore une fois un empereur d'Allemagne, Henri III, soumettre à sa volonté la curie de Rome. Mais ce ne sont là que des actes d'autorité isolés. En réalité, l'Europe alors traversait des temps terribles. Jamais le droit du plus fort [Faustrecht^ mot à mot : droit de poing ou de poigne), ne fut pratiqué avec moins de scrupule, jamais le peuple n'avait été plus opprimé, plus odieusement maltraité. Au milieu des invasions sans cesse renouvelées des barbares du Nord (Normands, Wendes, lûtes) et de l'Est (Hongrois, Avares), au milieu de «ette guerre universelle fomentée et entretenue par le régime féodal, la trêve de Dieu [treuga Dei)^ imposée par l'Église, procurait seule quelque répit. C'est vers elle que se tournaient plus que jamais les regards des malheureux et des faibles. Dans refifondrement de toutes choses elle pouvait offrir au moins des secours spirituels. Ces secours en eiïet ne paraissent jamais plus précieux que lorsque tout autre espoir vient à s'évanouir et que le sol semble manquer sous nos pieds. Alors commença à se répandre dans l'Europe entière la croyance que la fin du monde était proche, que le jour du lernier jugement allait venir, et qu'on allait voir apparaître le Christ pour reconnaître les siens et pour châtier les méchants.
Bon nombre de gens se mirent à dissiper leur bien, croyant n'en avoir plus besoin. D'autres plus judicieux à la