LA THÉOCRATIE CANOSSA ET LES CROISADES
« Petra dédit Petro, Petrus diadema Rodolplio. »
Der Mœncb und die Nonne zergeisselten sich, und der eiserne Ritter turnirte. Schiller.
Le moine et la nonne se donnaient la discipline, et le chevalier bardé de fer joutait au tournoi.
« Diex le veut ! »
Concile de Clermont.
La curie de Rome sut profiter habilement delà minorité de Henri IV : Nicolas II, dirigé par Hildebrand, confia rélection papale aux cardinaux. Elle trouva un appui nouveau là où peut-être elle l'attendait le moins : les ducs de Normandie qui venaient de s'emparer de l'Italie méridionale, voulant fortifier leur domination, prêtèrent à la papauté le serment de vasselage. Lorsque Hildebrand, sous le nom de Grégoire VII arriva au trône pontifical, il renouvela énergiquement la défense du mariage des prêtres, et il revendiqua pour le pape seul le droit de nommer aux sièges épiscopaux (Investiture). Il combattit Henri IV, qui s'opposait à ces prétentions, par des armes spirituelles bien redoutables alors :. il le frappa d'anathème. Aussitôt les adhérents les plus fidèles de l'empereur se virent paralysés : les populations, saisies d'épouvante, abandonnèrent sa cause, et le chef d'une des plus vaillantes nations, le souverain du plus puissant empire, fut obligé, pour rentrer en grâce avec l'Église et pour sauver sa couronne, de subir à Canossa une des plus sanglantes humiliations dont Thistoire ait gardé la mémoire.
L'Eglise avait tenu à donner aux rois, à la chrétienté entière, une preuve de sa toute puissance et de son incontestable supériorité. « Et nunc enidimmi, reges ». On peut la
blâmer dV avoir mis tant de dureté. On oe saurait lui reprocher que, se sentant la plus forte, elle ait voulu le montrer. Cette force ne lui venait pas seulement de Dieu, comme elle le prétendait, elle lui venait aussi du peuple ou de Topinion publique, comme on dirait aujourd'hui. Le peuple lui attribuait-il réellement le droit de disposer des couronnes? toujours croyait-il qu'elle avait la puissance de disposer du sort de toutes les âmes. Il la vénérait comme la dispensatrice de toutes les grâces célestes, comme la protectrice du savoir et des travaux de l'esprit, il Taimait enfm pour la douceur de son gouvernement et pour une certaine justice relative. — N'oublions pas qu'il y avait déjà en Allemagne de vastes territoires soumis à la domination des archevêques de Cologne, de Trêves et de Mayence. On se place donc & un faux point de vue, ce nous semble, lorsque, dans les pays protestants, on veut rendre la curie de Rome seule responsable de l'abaissement de l'empire au onzième siècle. L'immense majorité des Germains en était complice aloi*s. Car cette majorité était animée d'un catholicisme ardent, et c'est cette ferveur religieuse qui lui avait fait prendre parti pour Grégoire VII contre Henri IV. Ce qui serait odieux, absurde, impossible en 1877, était tout naturel, tristement naturel, si l'on veut, en 1077.
Le mouvement religieux qui emportait l'Europe devait d'ailleurs trouver bientôt sa véritable expression et atteindre son point culminant dans les croisades. Tout le long des côtes de la Méditerranée, la lutte était ouverte contre les infidèles; elle était particulièrement opiniâtre en Espagne, dont le Nord seulement (la Navarre, la Cas tille, l' Aragon) appartenait aux chrétiens. C'est que, depuis quatre siècles, les Arabes tenaient en échec toutes les nations de l'Europe. Mais ce qu'il y avait de plus douloureux, c'était de savoir la Terre Sainte entre leurs mains et les pèlerins qui se rendaient au Saint Sépulcre exposés aux plus mauvais traitements, et souvent même au martyre.
Une grande idée commençait alors à hanter l'esprit des papes. Le Christ n'était-il pas le fils de Dieu? Saint Pierre
n'était-il pas son vicaire? et les évoques do Rome n'étaientils pas les successeurs de saint Pierre? La doctrine du Christ n'avait-elle pas pénétré au plus profond des âmes? Y voyaiton régner autre chose que la préoccupation du salut éternel? £t comme l'esprit est maître du corps, l'Église ne disposaitelle pas de toutes les forces vives de la chrétienté? de toute l'énergie des peuples et des rois? Une seule chose, semhlaitil, restait à faire. Transformer en héros de la conquête ces chrétiens qui, pendant trois siècles sous les empereurs romains, avaient été les martyrs de la défense, les précipiter par centaines de milliers sur Tennemi héréditaire de leur foi, le détruire ou le convertir, lui reprendre, en tout cas, les pays où avait fleuri jadis, même sous les Césars, la religion du Christ, et surtout ces lieux saints, témoins de sa vie et de sa passion^ qui, pour tout vrai chrétien, étaient le centre, ou comme auraient dit les Grecs « le nombril » de la terre. Agir ainsi, obtenir ce résultat, n'était-ce pas fonder sur terre la cité de Dieu, et établir un second paradis terres* tre en face de celui que nos premiers parents étaient censés avoir habité et en face du paradis éternel, séjour de la sainte Trinité?
Aussi, lorsqu^à la suite des prédications de Pierre THermîte, le concile de Clermont, présidé par Urbain II, proposa la première croisade, tout le peuple acclama cette proposition au cri de :Diex le veut! Ce fut une assemblée française, il ne faut pas l'oublier, qui donna le branle à ce mouvement, mouvement qui, pendant deux siècles, arma l'Occident contre l'Orient. Ce furent surtout les enfants de la France qui le soutinrent et le continuèrent. Ce furent eux qui, conduits par saint Louis, maintinrent les derniers le drapeau du Christ sur la terre des Infidèles. Ils ont montré, à dater de cette époque, une merveilleuse aptitude à comprendre les idées générales et généreuses, une rare disposition à combattre pour elles, à faire preuve dans leur défense d'un courage aventureux, quoique, dans la réalisation de leurs projets, il leur ait souvent manqué la persévérance et une certaine sagesse pratique. Ce furent eux qui fondèrent le royaume de Jérusalem»
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le dotèrent d'institutions féodales absolument inapplicables aux populations asiatiques, et ne le conservèrent en réalité que pendant 90 ans. On sait que la seconde croisade fut leur œuvre (Saint Bernard), comme l'avait été la première, et qu'ils prirent une part active à la troisième. Il en fut de même de la quatrième ; seulement celle-ci eut pour résultat singulier la prise de Gonstantinople et la fondation d*un empire latin (1204)'.
On remarque, en revanche, de la part des empereurs d'Allemagne, une grande répugnance à l'égard de ces entreprises lointaines. Leur position était bien moins assurée que celle des rois de France qui, depuis Hugues Gapet, avaient su rendre leur trône héréditaire, et avaient eu, depuis Louis VI, la force de réagir, avec l'appui des villes, contre les grands vassaux. Les vassaux étaient tout-puissants sur la rive droite du Rhin ; la couronne impériale était élective, et il fallait tout le génie vigilant et le caractère énergique des Hohenslaufen pour la fixer pendant un siècle dans leur maison. D'ailleurs, en prenant la croix, les empereurs n'étaient pas seulement forcés de négliger leurs intérêts les plus chers^ ils ne pouvaient pas ne pas favoriser par-là aussi l'autorité papale, et ils semblaient s'incliner devant elle. Henri V avait obtenu, par le concordat de Worms (1 122), que les empereurs dirigeraient les élections des évêques, et leur conféreraient le sceptre et le glaive, et que les papes se borneraient à les préconiser. Mais ces derniers, appuyés sur la ligue des villes de la Lombardie où régnait un esprit de liberté républicain, ne cessèrent de revendiquer pour eux le gouvernement du monde chrétien, et la soumission de la volonté impériale à l'autorité del'Église. FrédéricBarberousse envahi t six fois l'Italie, mais, malgré quelques succès partiels, il succomba, et il fut obligé de subir les conditions du vainqueur. Son fils Henri VI vécut trop peu pour réconquérir le terrain perdu, et, sous son faible successeur Othon IV, la papauté arriva avec Innocent III (1198-1216) au comble de sa puissance. Désormais tous les