‹ Les lois de l'histoireChapitre 51 sur 144 · n dura jusqu'en · texte numérisé non relu

n dura jusqu'en

évoques devaient être confirmés par la Curie ; l'élection des empereurs dépendrait du pape, Télection des papes ne dépendrait que des cardinaux. Frédéric II, le dernier et le plus habile des empereurs de la maison de Souabe, eng^agea une lutte suprême contre les successeurs dlnnocentlll. Mais, frappé d'anathème, aux prises avec les villes d'Italie et les prétendants au trône impérial que ces successeurs lui suscitaient et qu'ils protégaient, il mourut sans avoir pu faire une place indépendante au pouvoir civil et à la science laïque.

Rien de plus tragique que la destinée de cette grande dynastie des Hohenstaufen. Qui ne connaît la triste fin de Conradin? — Elle a succombé parce qu'elle défendait des principes qui n'étaient pas portés par le courant du siècle. Venus immédiatement après les Othons, ils auraient pu contenir davantage la féodalité ; contemporains de la Réforme religieuse, ils auraient peut-être abrégé le long martyrologe des nova-^ leurs, et implanté d'une main forte le régime de la tolérance générale.

Les intérêts matériels, pratiques de la société importaient peu aux hommes du dixième et du onzième siècle : leur grandeur est de les avoir méprisés. On a vanté l'héroïsme des citoyens de Rome et d'Athènes mourant joyeusement pour défendre leurs foyers et les temples de leurs dieux ; on a chanté, dans combien de vers? les trois cents tombés aux Thermopyles. Mais que dire alors de l'abnégation de ces millions d'hommes, partis de tous les coins de l'Europe, quittant leurs familles après avoir distribué leur bien aux pauvres, bravant la misère et mille souffrances pour arracher le Saint Sépulcre aux Infidèles, et pour mourir en exhalant une dernière prière sur les lieux où avait vécu et où avait été martyrisé le Régénérateur? On peut dire que l'Europe, emportée par cette exaltation fougueuse, est allée s'aplatir dans le vide, et que les croisades ont été la plus colossale folie que les annales de l'histoire aient eu à enregistrer. Mais ne parlet-on pas aussi de la folie de la Croix? En tout cas, si une grande faute politique a été commise alors, il y a lieu de dire : felix culpa. On ne triompha pas des Musulmans, on ne

fonda pas la nouvelle Jérusalem sur les lieux mêmes où Fancienne avait été bâtie. Il n'en est pas moins vrai que les croisades ont inauguré une des plus grandioses époques du genre humain. Ce qui advint rappelle rhistoire de ce père de famille, laissant, au moment de sa mort, à ses fils un trésor caché au fond d'une vigne. Les fils fouillèrent la vigne en tous sens, ils vannèrent la terre; ils ne trouvèrent point d'or, mais ils s'enrichirent par la culture. Montée au diapason du plus noble enthousiasme, la société chrétienne enfanta alors une série d'institutions et créa des œuvres uniques dans leur genre. Elle transforme en chevalier, après lui avoir imposé un long noviciat, l'inculte conquérant descendu des forêts du Nord. Elle lui fait prêter le serment d'être fidèle à son Dieu, à son roi et à sa dame, à la défense de la veuve et l'orphelin, à la cause des pauvres et des persécutés. On vit se former alors une noblesse plys brave, plus brillante et plus généreuse que celle dont nous entretiennent les légendes de la Grèce et de Rome. Les tournois n'étaient pas trop inférieurs aux jeux d'Olympie et de Delphes. Si les poésies des Troubadours, des Trouvères, des Minnesaenger n'égalent pas l'art dont font preuve les Simonide et les Pindare, elles ont été inspirées par des hauts faits aussi étonnants, et souvent aussi par des sentiments plus tendres et plus honnêtes. Les cours d'Amour, sous bien des rapports, valaient bien le conseil des 'EXXavoSixat; la femme occupa enfin dans l'Europe renouvelée le rang qui lui était dû; par ses charmes et par sa grâce, elle adoucit les mœurs grossières du temps. Son apparition dans les fêtes, dans les cérémonies, dans les salons, suffit pour faire disparaître d'abominables passions, qui avaient déshonoré l'antiquité.

Animé d'un souffle nouveau, le génie des artistes fermenta et devint fécond à son tour. On avait vu s'élever, après la chute du paganisme, les toits dés églises au style roman. Maintenant la voûte s'agrandit, les faisceaux des piliers s'élancèrent, l'ogive se forma, le temple gothique dressa vers le ciel les flèches hardies de ses clochers. L'art, sans doute, ne put ni atteindre l'infini, ni y pénétrer : il marqua au

moins son intention. — A son tour, la peinture puisa une force nouvelle dans Tinimense émotion religieuse qui agita les esprits. Les images immobiles des saints de Técole byzantine s'animèrent entre les mains du Giotto. Ses successeurs, toute une cohorte d'hommes de génie, racontèrent sur la toile, sur les murs, sur le verre, en mille chefs-d'œuvre, la grande légende du Christ et de ses apôtres, celles des saints et des martyrs, les récits de l'ancien Testament, jdsqu^aux craintes et aux espérances de l'âme croyante, jusqu'aux horreurs de l'enfet" et aux délices du paradis. Ceux qui n'ont même séjourné que quelques semaines en Italie, peuvent se faire une idée de la puissance et de la fécondité de l'art chrétien dans ces siècles déjà éloignés. — A côté de la peinture, se plaça la statuaire qui, durant les jours de gloire d'Athènes et de Rome, avait sculpté dans le marbre, ou fondu dans le bronze, les formes splendides des dieux, des héros, des triomphateurs, des rois et des empereurs divinisés. Sa mission fut désormais de représenter surtout la souffrance, l'exaltation et la foi religieuses inébranlables. Michel- Ange, qui vécut à la plus belle époque de la Renaissance et qui en fut le plus illustre sculpteur, lit l'observation que, lorsqu'on comparait les statues des anciens et des modernes, ceux-ci paraissaient avoir le dessous « parce qu'ils enlevaient trop de matière ». C'était désigner d'un seul mot le trait saillant des écoles chrétiennes : la matière, pour celles-ci, n'est plas que le voile de l'âme ; il faut que l'on voie palpiter celle-ci à travers les formes devenues translucides sous le ciseau. Le clergé lui-même favorisa cette renaissance du beau, quand il vit que, loin de ramener l'idolâtrie, elle servait à rehausser l'éclat du culte et la dignité de la religion. Les papes prirent les arts, les lettres et les sciences sous leur protection, et, tout en réservant leur plus vive affection pour les congrégations et les couvents, ils ne restèrent nullement étrangers à la fondation des premières universités, où se développa la science séculière (Bologne célèbre par l'étude du droit, Salerne par celle de la médecine, Paris par celle de la théologie et de la scolastique). Dans ce brillant mou-

vement en avant que les papes dirigeaient, ils eurent pour garde d'honneur les célèbres ordres des chevaliers de Saint- Jean et des Templiers, plus tard celui des chevaliers Teutoniques. Unissant les vœux monastiques aux engagements militaires des gentilshommes, versant noblement leur sang sur les champs de bataille, et soignant, avec une entière abnégation, les malades et les blessés, ils semblaient résumer en eux tous les dévouements humains, et présenter ainsi Texpression la plus complète de cet idéal du bien que Tépoque dont nous parlons s'est efforcée de réaliser. Les ordres que nous venons de nommer ont été les plus célèbres ; mais l'Espagne, qui a été pendant cinq siècles le théâtre d'une croisade permanente, a vu naître ceux des chevaliers de Calatrava, d'Alcantara, de San Yago de Compostella.

Le rêve de la curie de Rome était devenu une réalité : la théocratie était fondée; la nouvelle Jérusalem était à Rome et non en Palestine. Les rois de la chrétienté, comme jadis ceux dlsraël et de Juda, devaient obéir aux injonctions des grands pontifes. Malheur à ceux qui osaient prendre exemple sur Saûl et sur Achab I

n est à remarquer que la grande impulsion morale que la papauté avait donnée aux nations européennes, fut favorable même à leurs intérêts matériels. La noblesse s'ea allant mourir par milliers sur la terre des Infidèles, le joug qui pesait sur le bourgeois et l'artisan fut allégé d'autant. Soutenues par les rois de France, les villes de ce pays acquirent des privilèges. D'ailleurs le sert qui avait pu prendre la croix était libre. Ce n'est pas tout. Les guerres prolongées entre chrétiens et musulmans multiplièrent lesjrelations entre l'Occident encore barbare et FOrient plus policé. Venise, Gênes et Pise remplacèrent, pour les hommes du moyen âge, les cités de la Phénicie fameuses dans l'autiquité. Tout le commerce qui se faisait de l'Europe au Levant était entre les mains de la marine italienne. Venise, notamment, entretenait 200 galères dans la Méditerranée. Elle grapilla adroitement dans le pillage auquel fut mis l'empire de Byzance. Elle devint une puissance. Le luxe, les arts, les connaissan-

BCNLŒW. "

ces des Arabes se'répandirent dans toute la chrétienté, et on vit se réveiller partout, avec Tamoiir du bien-être, Tamour des lumières. La vie terrestre, qui n'était apparue auxhom* mes du neuvième et du dixième siècles, rassasiés d'épreuves et de douleurs, que comme « une vallée de larmes », commençait à avoir des charmes pour les classes bourgeoises et moyennes. Elles s'y attachèrent, et s'efforcèrent de la rendre plus confortable par des industries nombreuses, désirable et belle par mille arts nouveaux et inconnus jusqu'alors.

Ce tableau rayonnant des splendeurs du moyen âge a ses ombres sans doute, et même des ombres épaisses. Les faits sbnt loin de répoadre toujours à l'idéal du bien entrevu par les plus nobles âmes : la grandeur de l'idée religieuse présente, hélas, des draw-backs considérables. Inséparable^ dans une foule de cas, d'une ignorance « noire » et des plus grossières superstitions, cette idée engendra un fanatisme féroce. Les chrétiens se crurent tout permis à l'égard des Infidèles. Leur avarice, leur cruauté, leurs débauches les firent détester dans l'Asie, et hâtèrent la chute de leur domination. De tout temps, les passions les plus basses du cceur humain ont, pour s'assouvir, pris pour prétextes des buts honorables et même sacrés. Les papes, se croyant, malgré le prestige dont ils étaient entourés (bien plus à l'étranger, il est vrai, que dans l'Italie même) *, menacés souvent dans leur autorité, se mirent à sévir contre les hérétiques, ou ceux qui étaient réputés tels : Arnold de Brescia, les Albigeois et Vaudois éprouvèrent les effets du courroux pontifical. Si élevée d'ailleurs que soit la position du chef delà chrétienté, on peut admettre qu'elle ne le plaçait pas toujours à l'abri des préjugés du siècle, et que ses regards ne dépassaient que rarement l'horizon de l'époque. Il faut rendre justice cependant aux intentions. On n'ignore pas que le temps des croisades fut désas* treux pour les juifs. Avant de partir pour la Terre Sainte, les croisés avaient l'habitude de se faire la main en les massacrant par miniers. Le pape Alexandre II avait déclaré, dès

1. « Les Italiens assistaient de trop près à la fabrication des tonnerres pour y croire. » Màcaulat.

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1068, qa*oa n'avait pas le droit d'attenter à leur vie. C'était assurément quelque chose, c'était même beaucoup alors. Lorsque aujourd'hui nous parlons du moyen Age, nous ne nous souvenons généralement que de ses horreurs et de Toppression sous laquelle ont gémi les classes inférieures do la société : nous méconnaissons sa véritable grandeur. C'est exactement comme si, en parlant de l'antiquité grécoromaine, nous voulions mettre en oubli ses hauts faits et ses chefs-d'œuvre, pour la signaler à la haine de Thumanité, à cause de l'esclavage, et de quelques vices honteux qui l'ont déshonorée. Nous nous en donnerons bien garde ; car nous, nous sentons entraînés par un courant d'idées qui nous rend chères les institutions de Rome et d'Athènes républicaines. Nous sommes engagés, en revanche, dans une lutte qui n'est pas terminée encore, contre tout ce qui a fleuri et régné en Europe depuis 1200 jusqu'à 1789. Si quelqu'un avait osé soutenir devant les Grégoire VII et les Innocent III que l'époque de Péri clés avait été la plus glorieuse dé l'histoire de notre race, que rien n'égalait la beauté du Parthénon, la majesté des œuvres de Phidias, l'harmonie des vers d'Homère et de Sophocle, ils auraient certainement crié: Anathème ! Ne les imitons pas : Soyons de notre siècle dans • nos actes, soyons de tous les siècles en jugeant l'humanité dans sa longue et pénible marche vers les sommets. Appliquons à chaque époque sa propre mesure, et soyons justes envers nos aïeux, afin que nos derniers neveux soient justes et indulgents envers nous.

EXPANSION DE l'iDÉE CHRÉTIENNE.

« Urbi et orbi. »

Malgré l'insistance que les papes mettaient à pousser les^ rois à la conquête de la Terre Sainte, la fièvre des croisades devait finir par tomber. On se consolait comme on pouvait

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de savoir le Saint Sépulcre entre les mains des Infidèles. Les hommes du Nord et de TOuest se contentaient d'un pèlerinage à Rome et à San Loretto. Ceux qui, au prix de mille dangers et d'humiliations sans nombre, poussaient jusqu'à Jérusalem, étaient sûrs au retour de se faire admirer de leurs coreligionnaires moins courageux ou moins fervents. Ils rapportaient des lieux saints, des récits merveilleux, des reliques surtout qui, aux yeux des fidèles, remplaçaient presque la satisfaction du pieux voyage et de la présence réelle. Le trafic de ces reliques et le succès qu'il obtint constituaient le profit matériel immédiat le plus clair que la chrétienté tira de ces guerres religieuses lointaines. « Desinit inpiscem... »

La lutte contre les Infidèles se continua sans doute dans la Méditerranée et en Espagne ; mais les nations cessèrent de jeter leurs regards au delà des frontières de leurs propres pays. Elles commençaient à se sentir bien chez elles. Voilà pourquoi elles écoutaient moins la voix et les ordres venus de Rome, et pourquoi rois et empereurs eurent moins à craindre les foudres du Vatican. Le temps devait venir où l'on en plaisanterait. Frédéric II, roi de Prusse, écrivit dans son « Histoire de mon temps, » avec un sans-gêne tout militaire, qu'un pape, qui oserait (au xvm® siècle) prêcher une croisade, réunirait à peine une troupe de vingt polissons I

Les papes firent longtemps bonne contenance contre les ennemis du dehors et du dedans. Sous leur direction, de nouveaux ordres s'étaient formés : les Dominicains, constitués en 1216, les Franciscains en 1223. L'Inquisition, fondée d'abord dans l'intention d'exterminer l'hérésie des Albigeois (concile de 1229), fut confiée au premier de ces ordres, en 1233. L'ordre teutonique conquit la Prusse durant le xm® siècle sur les Lithuaniens, et la gagna au christianisme. Un moine, nommé Meinhardt, l'avait répandu dans la Livonie, l'Esthonie et la Courlande. Mais la victoire que la curie de Rome avait remportée sur l'empire d'Allemagne, ne lui profita point; elle avait été trop complète. Là se vérifia b justesse du mot prononcé par un des grands ministres de nos

jours : Je m'appuie sur ce qui me résiste. Sans doute Tunité et la force du grand état central de l'Europe étaient brisées pour longtemps. Le règne féodal, en s'émiettant, aboutit, dans sa décadence, au règne du poing {Faustrecht)^ faiblement tempéré par les justiciers de la Vehme Westphalienne et contenu par les grandes ligues de la Hanse et du Rhin. Même lorsque, après Tavènement de Rodolphe de Habsbourg, un peu d'ordre fut introduit d^tns le vaste corps de l'empire germanique, les empereurs, préoccupés désormais des intérêts de leur dynastie, renoncèrent au projet d'asservir l'Italie. La papauté, malheureusement, mina elle-même son pouvoir par l'abus qu'elle en faisait, et Boniface YIII, ayant voulu suivre vis-à-vis des rois de France, la politique qui avait si bien réussi à ses prédécesseurs en Allemagne, se vit enlevé de son siège et transporté en Provence. L'exil de la papauté dura soixante-dix ans ; pendant ce temps, l'essai d'un gouvernement républicain fut tenté à Rome par Rienzi. Même lorsqu'elle fut retournée dans son ancienne capitale, elle ne put regagner l'autorité perdue. LaFrance, l'Espagne etNaples continuèrent à prêter leur appui aux antipapes d'Avignon. La curie de Rome eut pour elle l'Italie, l'Allemagne et le Nord. C'est alors que les conciles, se plaçant au-dessus de la papauté, prirent la direction de l'Église. Celui de Pise (1489) trouva de la résistance de la part des deux papes rivaux et les destitua; celui de Constance (1414-1418) rétablit l'ordre, celui de Bâle (1431-1438) le maintint, celui de Trente (1S45- 1S63), convoqué après la Réforme, sépara nettement les catholiques des protestants, et fixa d'une manière définitive le dogme de l'Église.

On remarquera que les malheurs personnels des papes et même les désordres de quelques-uns n'ont jamais pu mettre en péril l'idée chrétienne elle-même, devenue désormais le paUadium de l'humanité régénérée. Le grand pape, Grégoire VII, avait dû s'enfuir de Rome et était mort exilé à Salerne. Alexandre III, qui triompha des prétentions d'un empereur, et de quel empereur I ne jouit que d'un pouvoir précaire en Italie. Lorsque la papauté, affranchie de la tutelle

française, se vit enfin réinstallée à Rome, elle continua à èite en butte à des attaqaes multiples jusqu^au moment où Nicolas V fortifia la ville de Rome en bâtissant le château de Saint-Ange, ce qui n'empêcha d'ailleurs pas le sac de la ville éternelle par le connétable de Bourbon (1S26). On a dît avec vérité que l'Église au moyen âge s'était faite féodale aussi : elle était entrée dans le système, elle s'y était taillé une large et forte place ; ses- évêques étaient devenus des grands seigneurs à la fois temporels et spirituels armés du double glaive et formant une puissante oligarchie (Albert Darny). Faut-il s'étonner que durant les xiv® et xv^ siècles, lorsque la haute aristocratie, à l'instar de la bourgeoisie cantonnée dans les villes, paraît préoccupée surtout dé l'idée d'assurer ses intérêts et d'étendre sa puissance, lorsque, à côté des républiques de Gênes et de Venise, de puissantes familles s'étaient proclamées souveraines à Milan, à Florence, à Parme, à Piacenza, à Ferrare, faut-il s'étonner que les papes aient songé aussi à arrondir leur territoire, à agrandir leur domaine? que souvent ils se soient comportés exactement comme des princes séculiers? que Jules II ait marché en personne à la tête de ses troupes? que Sixte*- Quint ait organisé les forces de terre et de mer des états pontificaux? On était revenu des aspirations généreuses qui -avaient exalté les esprits au temps des croisades. Machiavel, comme Pétrarque et d'autres avant lui, se mit à rêver une Italie forte et indépendante. Il se plaignit dans ses décades que la doctrine du Christ, en prêchant la soumission et l'humilité, eût énervé le courage du peuple et facilité les •entreprises d'odieux petits tyrans, avides de se partager la ipatrie en la déchirant. Pour la sauver, telle est sa pensée, il lui faudrait un grand prince qui ne reculât devant aucun moyen pour reconstituer son unité. L'idéal qu'il avait devant ses yeux dans son trop célèbre livre, il Principe ^ n'était autre que le perfide César Borgia, fils du pape Alexandre VI, le souverain le plus honteusement immoral qui ait jamais ceint la tiare.

D'ailleurs le paganisme n'étant plus à craindre depuis

longtemps, la cour de Rome se livra plus que jamais à son goût pour les arts et les lettres ; elle n'avait jamais cessé de les favoriser ; elle n'était pas non plus hostile aux sciences. Mais c'était un domaine où elle entendait rester maîtresse, comme da reste dans tous les autres. Si elle persécuta Galilée (né i S64 mort 1 642), elle eut soin de faire corriger le calendrier julien (1382). En un mot elle protégea la Renaissance, mais elle n'aimait pas la critique, et elle repoussait énergiquement la réforme de l'Église réclamée par tous les esprits sérieux de ces temps troublés.

Lorsque éclata ce grand mouvement religieux qui porte plus particulièrement le nom de la Réforme, dans un pays réputé barbare par le Médicis assis alors sur le trône pontifical, c'est à peine si ce dernier daigna y abaisser ses regards. Tant d'autres grandes choses se passaient alors, bien propres à fixer l'attention du chef de la chrétienté catholique. Gonstantinople venait de tomber entre les mains des Turcs, et sa chute venait de jeter en Italie des centaines et des milliers de Grecs fugitifs bien accueillis partout et nulle part mieux qu'aux cours de Rome et de Florence. La bibliothèque du Vatican fut fondée et l'étude des lettres grecques, longtemps négligée, commença à se répandre de nouveau. Mais ce furent surtout les découvertes faites dans le grand océan Atlantique par les Espagnols (les îles Canaries en 1391) et par les Portugais (l'île de Madère en 1418, l'équateur atteint en 1478, le cap des Tempêtes en 1486), ce fut la découverte de rAmérique par le Génois Colomb, commandant des vaisseaux espagnols, et celle des Indes orientales par le Génois Vaseo de GamaS commandant des vaisseaux portugais , qui étonnèrent le monde européen, lui ouvrirent de nouveaux horizons et attirèrent nécessairement en même temps l'attention de la papauté. Une violente rivalité éclata entre les cours de Madrid et de Lisbonne à propos des terres découvertes et des terres à découvrir. La papauté était à cette' époque tellement considérée comme juge arbitre sou-

1. Les Portugais avaient découvert et occupé le Brésil en 1500» les Moluqa«9 ea 1511. 'Le«F commerce alors s'étendit jusqn'ea Gbine.

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verain entre les rois et chefs des nations, que son avis ayant été demandé, elle put adjuger aux Portugais les pays au sud du cap Bojador, parce que leur pavillon y avait été planté le premier. La prise de possession du nouveau continent fut accompagnée de la prédication des vérités de Tévangile et de la conversion des naturels, conversion qui ne fut pas toujours spontanée et qui fut souvent déshonorée par la perfidie et la cruauté des nouveaux colons. Comme la conquête se fit d'un côté au profit surtout de l'Espagne (à la seule exception du Brésil qui, lui-même, ainsi que le Portugal, sa métropole, devint pendant un certain temps une dépendance de l'Espagne) et de l'autre au profit de la religion catholique, on aurait pu dire de la domination papale ce qu'on disait de celle dePhilippe II : que le soleil ne se couchait pas dans la vaste étendue de ses domaines. A la longue pourtant, il fut établi que cette extension de son influence dans l'espace ne compensait nullement la grande perte qu'elle avait subie à la suite du schisme provoqué par la Réforme. Celle-ci, née d'une interprétation plus austère de l'évangile, dans des pays où la ferveur religieuse n'avait pas pour contrepoids un climat plus ioux et un sol luxuriant, et n'était pas attiédie encore parla culture des lettres et des beaux-arts, et des jouissances qu'elle engendre, avait enlevé à la papauté tout le Nord de l'Europe. Plus tard la doctrine nouvelle fut transportée sur les vaisseaux de la Hollande et de l'Angleterre dans l'Amérique du Nord, et elle réussit à gagner à sa cause les vastes territoires des Etats-Unis. La chrétienté se présente désormais à nous, scindée en trois branches religieuses, grecs, catholiques, protestants. Mais cette scission, loin d'avoir nui à l'expansion de l'idée chrétienne, a certainement contribué à l'activer.

Dans ces circonstances la curie de Rome avait rencontré un allié nouveau et énergique dans l'ordre des jésuites, fondé sous Paul III en 1540 par l'Espagnol Ignace Loyola. Voyant que dans les états les plus puissants de l'Europe la féodalité avait perdu du terrain et que le pouvoir revenait de plus en plus aux souverains, les jésuites s'appliquaient en qualité de confesseurs à s'insinuer dans la faveur de ces der-

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niers. Par^ut où la majorité de la population était restée catholique, ils réussirent à s*emparer de l'éducation de la jeunesse. Orateurs éloquents, souvent érudits distingués, ils combattirent partout « Fhydre toujours renaissante de Thérésie. » Comme missionnaires ils portèrent la parole du Christ dans les régions de Textrême Orient, en Chine et au Japon. Après avoir obtenu dans ces pays des succès rapides et inespérés, au bout d'un certain temps ils furent expulsés ; tous les chrétiens néophytes qui refusèrent d'abjurer furent exterminés. Est-ce Tambition démesurée des Pères, est-ce leur imprudence qui a amené ce désastre? Il n'importe, mais il parait démontré que la doctrine chrétienne, qu'elle soit enseignée par des catholiques ou des protestants, n'est appelée à faire fortune ni dans les nations dont une civilisation séculaire a fixé les croyances et les coutumes religieuses, comme l'Inde, la Chine et le Japon; ni chez les races soumises à la loi de Mahomet dont le matérialisme naïf et le rigide monothéisme convient davantage à l'âme plus ardente et à l'esprit plus court des populations arabes, turques et africaines.

Cet échec partiel comme le grand soulèvement religieux prouvent une fois de plus que les empires trop vastes comprenant des populations dont le caractère, l'esprit et la maturité diffèrent trop sensiblement ne sauraient durer longtemps. Le Nord et le Sud de l'Europe également pénétrés de l'idée chrétienne, mais l'entendant et l'expliquant tout autrement, s'étaient séparés. La papauté s'efforça de rétablir la grande unité chrétienne de l'Occident en s'appuyant sur l'Inquisition, sur les jésuites et sur la fidèle Espagne où la fièvre religieuse avait été entretenue par une croisade permanente de cinq siècles. On commença par expulser les Maures et par chasser les juifs. Ces derniers allèrent se réfugier en partie dans la Hollande où ils furent accueillis avec bienveillance. Le principe de l'obéissance passive à observer par les peuples, fut introduit comme un article de foi additionnel, dans l'ordre religieux, comme dans l'ordre politique et, partant de là, on fit la guerre à tous les huguenots ; on la poursuivit

avec des chances diverses cantre lés Pays-Bas, TAngleteiTe et les états protestants de T Allemagne. L'Espagne était alors dans tout Téclat de sa puissance ; les produits «t les métaux de rAmérique affluaient dans ses ports ; « les bandes noires » de son infanterie étaient renommées pour leur brarvoure éprouvée; elle avait des généraux expérimentés, deshéros aventureux qui lui gagnaient des royaumes au delà* l'Océan. Le faste de sa cour, le luxe de sa grandesse faisaientl'admiration de l'Europe. D'illustres romanciers, des poètes' de premier ordre célébraient les mœurs chevaleresques de la. nation, la gloire de ses rois et le triomphe de la religion. Les souverains de l'Espagne reçurent de la curie le titre de. Majesté catholique, tandis que ceux de France durent secontenter de celui de Majesté très chrétienne. Des litténH teurs spirituels, les frères Shlégel à leur tête, ont vanté l'harmonie de cette civilisation espagnole qui semblait réaliser pour un moment dans un peuple d'agriculteurs, de soldais, de nobles et de prêtres, le rêve du royaume théocraUque^ tel que la Judée l'avait connu du temps du roi David. Jamais^ depuis Charlemagne l'asservissement des volontés et desconsciences, jamais la réunion de toutes les forces de la chrétienté en un seul faisceau n'avaient paru plus assurés, qu'au moment où Charles-Quint put placer sur sa tète la/ couronne royale d'Espagne et la couronne impériale de ;la Germanie. Et pourtant cette grande tentative de rétablir, en Europe un vaste césarisme échoua contre la constance des • races du Nord soulevées pour défendre leurs foyers et leur: foi, et appuyées sur l'habile politique de la France. L'essor* de l'Espagne s'arrêta; épuisée par tant d'efforts, elle vit son' influence s'évanouir, et elle descendit lentement par tou» les degrés de la décadence jusqu'au rang d'une puissance de; second ordre. I| était démontré désormais que l'hégémome. en Europe ne saurait être gardée par aucun état d'où serraient exilées les deux plus grandes forces des temps modernes : la science et là liberté.

Les jésuites restèrent encore à la papauté. Semblables^ aux néoplatoniciens et surtout aux thaumaturges dés siècles

du paganisme déclinant qui essayèrent d'arrêter le progrès du christianisme en le combattant par ses propres armes, celles du mysticisme et de la foi au surnaturel, les jésuites entreprirent de comprimer l'esprit de réforme et d'émancipation qui agitait le monde en lui empruntant certaines tendances qui semblaient n'être pas trop en contradiction avec les règles de l'ordre. La logique et la critique mises en œuvre par une théologie nouvelle et hétérodoxe devinrent entre leurs mains la casuistique ; ils s'efforcèrent de calmer l'amour de liberté et la soif d'indépendance des générations nouvelles par une grande latitude laissée à la pensée, et même par l'introduction d'une morale très accommodante. Avec l'instinct du pouvoir qui les a toujours caractérisés, ils s'adressèrent moins au peuple, où les traditions théocratiques commençaient à s'affaiblir, qu'aux monarques qui gouvernant leurs pays despotiquement, cherchaient de nouveaux appuis pour étayer leur autorité. S'emparant de l'esprit des hautes classes par la flatterie, de celui des femmes par la confession et de celui de la jeunesse par une éducation indulgente, ils devinrent tellement puissants qu'ils finirent par donner de l'ombrage aux gouvernements eux-mêmes. Ceux-ci n'aiment pas voir se constituer à côté d'eux un pouvoir rival, et ils saisissent la première occasion de s'en défaire, lorsqu'il prête le flanc à Tanimadversion publique par des abus d'influence et par la hardiesse de ses intrigues. Les jésuites n'avaient pu empêcher Louis XIV de soustraire le clergé français, dans une certaine mesure au moins, à Faction de la cour de R(Jme à l'aide des quatre articles rédigés par Bossue t. En 1759, la Compagnie de Jésus fut expulsée dil* Portugal par le marquis de Pombal, en 1764 de la France par le duc de Choiseul, en 1767 de l'Espagne par Aranda et en 1773 elle fut définitivement dissoute et ^supprimée par le pape Clément XV lui-même. Le fanatisme religieux paraissait enrayé pour toujours par le mouvement philosophiqu^qui emportait le siècle, et les prétentions théocratiques avaient baissé pavillon devant le droit divin des rois, quand la Révolution, après avoir prononcé la déchéance

de ce droit, s'attaqua à des croyances religieuses séculaires, proscrivit le culte catholique, institua celui de la déesse Raison, et se mit à persécuter les prêtres qui refusaient de s' assermenter au nouvel ordre des choses. Les chrétiens, qui dès le quatrième siècle formaient la majorité de la population de Tempire romain, avaient, abusant de leur victoire, mainte fois renversé les autels des anciens dieux, brisé leurs statues, massacré leurs adhérents ; ajoutant le vandalisme à la cruauté barbare, ils avaient été jusqu'à brûler des bibliothèques où étaient accumulés les trésors de Tesprit humain. Les furieux de 1793, après la chute des entraves féodales et la fin du règne oppressif du moyeu âge, eux aussi « ivres de sang et d'orgueil » rasèrent les châteaux, souillèrent les églises et envoyèrent leurs adversaires, nobles et prêtres, à Téchafaud. Luther avait éprouvé combien il est difficile de maintenir dans les voies de la modération le mouvement progressif du genre humain. Voyant que les doctrines qu'il enseignait donnaient lieu aux désordres fomentés par l'iconoclaste Earlstadt et à la jacquerie de Thomas Muntzer, il avait comparé l'homme de l'histoire à un paysan ivre assis sur un âne : on a beau le redresser, il se laisse glisser tantôt de gauche à droite, tantôt de droite à gauche, sans pouvoir garder son équilibre. Maintenant en présence des horreurs de 1793 Schiller put écrire ses beaux vers sur « l'esclave qui brise ses chaînes * ! »

La réaction ne devait pas se faire attendre. Napoléon conclut le concordat, mais il n'en tira pas personnellement tout le profit qu'il espérait ; il essaya vainement de violenter ou seulement d'intimider le courageux pape Pie VIL Sous les Bourbons, l'Église pensa reprendre son ascendant, mais bientôt les jésuites qui étaient revenus, créèrent tant d'embarras au pouvoir que leurs établissements furent fermés de nouveau en 1828 par Charles X.

La lutte dure toujours, et elle durera longtemps selon les apparences, mais on peut l'affirmer désor^nais, la faute

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