LA RENAISSANCE DES SCIENCES ET DES LETTRES. — LA RÉFORME
u No VUS... rerum nascitur ordo. »
Virgile.
et Hier steh'ich.
<c Ich kann nicht anders, « Gott helfe mir, amen!
Luther.
Me voici, je ue puis (dire) autrement, que Dieu me soit en aide, amen I
On sait que l'Italie a été le premier pays où, au moyen âge, a paruTaurore d'une culture nouvelle ; c'a été aussi celui où l'autorité de la papauté a été le moins assurée. Lorsque le Dante donne un corps aux visions mystiques de ses contemporains, lorqu'il nous les montre, tout à l'inverse de ce qui se voit aujourd'hui, plus curieux de ce qui se passe dans l'Enfer, au Purgatoire et au Paradis, que des événements et intérêts terrestres, il ne cesse pas d'être bon chrétien, pieux et croyant, mais il ne ménage pas les souverains pontifes. Ses yeux sont tournées vers l'Allemagne ; il n'est pas guelfe, mais gibelin. Puis il est honnête homme avant tout : il flétrit les ambitions démesurées, les vices honteux partout où il les trouve, même chez ses amis. Ce qui frappe au contraire dans les ouvrages de Pétrarque et de Boccace, c'est le caractère peu religieux de leurs écrits. On voit que la pensée chrétienne n'est pas la seule qui touche ces éminents esprits ; avec eux le monde redevient mondain. Qui dirait que ce Pétrarque, qui a adressé à Laure tant de sonnets tout trempés dans l'azur d'un amour céleste quoique passionné, était entré dans les ordres et a mené, nonobstant, une vie assez peu édifiante. On sait qu'il fut couronné à Rome en 1341, qu'il fonda la bibliothèque de Saint-Marc et que, pour se faire un nom dans la postérité, il avait compté sur un poème latin assez lourd, la trop fameuse Scipiade. C'était un brillant amateur
LA RENAISSANCE. — LA RÉFORME i45
des lettres classiques, toujours à la recherche des bons et rares manuscrits, un vrai précurseur des Ficin, des Agricola, des Manuce. Quant à Boccace, qui avait vécu à Naples à la joyeuse cour de la reine Jeanne, il s'était mis au courant des récits légers de l'époque et des contes merveilleux venus de l'Orient par l'intermédiaire des Saracènes. Les mœurs ne sont pas toujours ménagées dans le Décameron et l'histoire des trois anneaux témoigne d'un scepticisme en matière de croyances religieuses qui semble antidaté de quatre siècles. Si les lettres contribuaient dès lors à orner l'esprit des peuples, les sciences commençaient à l'émanciper. Vers 1230, Roger Bacon se fit connaître comme philosophe et comme physicien, Thomas d'Aquin comme moraliste, Albertle Grand , comme naturaliste. Ce dernier familiarisa son siècle avec les écrits d'Aristote. Un peu plus tard, Giga d'Amalfi découvrit ou retrouva la boussole. On a dit que les universités étaient la science sécularisée et mise à la portée du monde laïque. Elles n'en sont pas moins restées longtemps sous la protection de l'Église. Les premières ont été fondées dans le but d'enseigner les sciences spéciales : nous avons dit plus haut, que Salerne était réputée pour son école de médecine, Boulogne pour la culture du droit ; que l'université de Paris, qui date de 1204, était le champ clos de la scolastique. A leur suite, vinrent celle de Padoue, qui a été fondée en 1221, celle de Salamanque (1222) ; celle d'Oxford qui fut établie en 1249. — Seulement un siècle plus tard (en 1343), on fonda celle de Cracovie. — Les hautes études se développèrent tard en Allemagne ; mais elles y trouvèrent un sol propice. Les universités s'y élevèrent bientôt en foule : Heidelberg en 1346, Prague en 1348, Vienne en 1365, Cologne en 1388, Erfurth en 1389. Le xv* siècle en voit naître une nouvelle série : Leipzig en 1400, Ingolstadt en 1410, Rostocken 1419 (Lœwen en 1426); puis Greifswalde en 1456, Freiburg en 1437, Bâle en 1460, Mayence, Tubingue (et Upsala) en 1477 [Copenhague en 1479]. Du xvi* sont : Wittenberg qui date de 1502, Francfort-sur-l'Oder de 1506, Marburg de 1527. Toutes ces universités ont été, et sont encore, en grande
Bemlœtw* '"
partie, des foyers de lumières ; mais ce sont peut-être les universités allemandes qui ont contribué avec le plus de persévérance et le plus de succès, à la recherche du vrai, et, par là, à l'affranchissement de l'esprit humain. Il y régnait, on ne saurait en douter, un esprit profondément religieux et sincèrement chrétien. Mais, pour les nations sérieuses du Nord, le christianisme était moins un culte extérieur, saisissant l'âme par l'intermédiaire des sens fortement impressionnés, que le palladium du cœur, maintenant l'homme dans les voies de la droiture et de la sainteté. Sans doute, depuis les échecs que la politique germanique avait éprouvés en Italie, l'opinion publique n'était plus disposée, en Allemagne, à juger avec indulgence les faits et gestes de la curie de Rome : nous avons vu que celle-ci donnait malheureusement, pendant le xiv* et le xv" siècles, un triste spectacle aux populations chrétiennes.
L'Église avait fait vœu de pauvreté, et les fidèles, entraînés par un sentiment d'admiration, et imitant son désintéressement, avaient mis à ses pieds les richesses du monde. L'Église les avait acceptées, elle n'en avait pas toujours fait le meilleur usage ; elle s'était fait reprocher d'en avoir contracté l'amour, d'être devenue avare et avide à la fois, et on lui rappelait malicieusement la pauvreté volontaire de son fondateur, de ses disciples, des premiers évêques. — L'Église avait fait vœu de chasteté aussi ; et ses hauts dignitaires ne se livraient que trop souvent à une luxure efifrénée; des papes même, comme Alexandre VI, donnaient l'exemple des plus infâmes débauches. — Enfin, elle avait fait vœu d'humilité; sa devise n'était-elle pas : Spemere miindum^ spemere se ipsian, spemere se sperni? Et on la voyait divisée contre elle-même, on voyait ses premiers prélats, dévorés d'ambition, se disputer la succession de saint Pierre, et s'anathématiser mutuellement. Partout les chefs eoclésiastiques réclamaient orgueilleusement le pas sur les autorités civiles. Les papes ne prétendaient-ils pas avoir la juridiction sur toutes les couronnes de la chrétienté? Ce n'était pas là le gouvernement des âmes, que les vrais fidèles
LA RENAISSANCE. — LA RÉFORME li7
avaient rêvé. N'était-ce pas plutôt le règne de Tanléchrist qui approchait? Or, puisque le pape administrait autocratiquement TÉglise, n'était-il pas responsable des désordres qui la déshonoraient, et qu'il n'avait pas la force ni peutêtre la volonté de réprimer?
Aussi voit-on l'Anglais Jean Wiklef, après avoir traduit la Bible dans son idiome natal, attaquer sans ménagements l'autorité papale dès le milieu du xiv® siècle. Ce n'était encore qu'une protestation isolée, partie d'un coin de l'Europe^ mais elle eut un vif retentissement dans les universités allemandes, et, dès le commencement du xv*" siècle, IIuss reprit è Prague l'œuvre de Wiklef. Il mourut sur le bûcher, ainsi que son élève, Jérôme de Prague; mais une guerre furieuse éclata à la suite de ce meurtre commandé par une mauvaise politique et le fanatisme religieux. Il suffit du subtil dogme de l'eucharistie, pour mettre le fer aux mains des nouveaux croyants et hélas aussi, pour les diviser. Même après la fin de la longue et sanglante guerre des Ilussites, les esprits ne s'apaisèrent pas en Allemagne. On était de plus en plus irrité de la vie quasi-payenne des hauts dignitaires de l'Église ; on ne leur pardonnait pas de trafiquer des choses les plus sacrées. Enfin, lorsque Rome eut la hardiesse de prélever sur les fidèles un impôt, déguisé sous la forme de la vente des indulgences, la conscience des Allemands du Nord se révolta. Luther, simple moine Augustin, protesta courageusement <!ontre une mesure fiscale qui spéculait sur les bas instincts -de la nature humaine, et il afficha à Wittenberg, le 31 octobre 1517, «es célèbres quatre-vingt-seize thèses. Le mouvement se répandit très rapidement, il gagna la Suisse, avec JZwingle, Genève et la France avec Calvin. L'autorité du pape fut discutée, contestée, et finalement rejetée par les novateurs. Il eût été si facile aux orthodoxes de la défendre, en alléguant les services immenses rendus à la chrétienté par la curie de Romel Mais les pouvoirs les plus légitimes n'aiment pas avouer que tous, au fond, ils sont, quoique à des titres divers, de simples parvenus. On préféra s'appuyer sur «ne certaine délégation légendaire de saint Pierre {Petra
dédit Petro, etc.), et sur des Décrétales, jugées apocryphes par la critique. Les apôtres de la Réforme, prétendant retourner aux sources pures du christianisme primitif, reconnurent dans la Bible la seule base du dogme, et réclamèrent pour eux le droit d'interpréter et de commenter, avec l'aide des lumières naturelles, le texte des livres saints. C'est là ce qu'on a appelé le libre arbitre. Ils ne paraissent pas avoir invoqué la philosophie ; pour eux, elle était encore la servante de la théologie. Ce fut à l'aide de la critique, aidée de connaissances philologiques de plus en plus sérieuses, qu'ils transformèrent la théologie en science historique, et qu'ils réussirent à la longue à dégager le sens humain de la doctrine chrétienne. Ce fut la seconde fois, depuis Anaxagore et Socrate, que la science, après avoir été le nourrisson de la religion, se sépara de sa mère, et, ne suivant plus que les inspirations de la seule raison, se mit à marcher à la conquête du monde.
L'Allemagne avait préludé, par deux découvertes importantes, au mouvement qui devait renverser et emporter les puissances du moyen âge : celle de la poudre à canon (attribuée à Barlhold Schwarz) et celle de l'imprimerie. La première, sans rendre la bravoure inutile, la subordonna pourtant à la tactique qui dirige les opérations des masses, et, en supprimant, dans la plupart des cas, la lutte d'homme à homme, elle diminua les horreurs sanglantes de la guerre. Elle coïncida d'ailleurs, non sans y contribuer, avec la formation des armés permanentes, régulières, disciplinées, qui furent pendant plusieurs siècles l'appui le plus ferme du pouvoir absolu des rois.
La découverte de l'imprimerie est due, comme tout le monde sait, àGuttenberg de Mayence, qui, en 1436, inventa les lettres mobiles et la presse. Le premier livre complètement imprimé, le psautier latin, fut achevé par J. Fust et Pierre Schœffer, les compagnons de Guttenborg, en 1457. Le reste de la Bible suivit. On n'ignore pas que la Bible est un mot grec, dont le sens est : le livre. C'était en effet au début de la grande agitation religieuse à peu près l'unique et