JOSEPH II
et il fit la guerre aux jésuites, fortement ancrés aux cours de Vienne et de Munich. Mais il trouva une résistance opiniâtre, et il échoua dans une entreprise qui, pour le Midi de rAllemagne, parait avoir été prématurée. Catherine II de Russie, qui sut attirer des littérateurs et des savants français à Saint-Pétersbourg, et qui fonda plus de deux cents villes, fut plus heureuse. C'est en s*adressant à elle, mais en pensant peut-être au grand roi de Prusse, avec qui il avait fait si mauvais ménage, que Voltaire, courtisan à ses heures, put dire, non sans une apparence de raison : « C'est du Nord aujourd'hui que nous vient la lumière. »
Ce n'était pas absolument une flatterie ; à coup sûr, ce n'était pas alors une contrevérité. L'Angleterre, qui était descendue de son rang sous Charles II et sous Jacques II, et qui s'était laissé entraîner par Louis XIV à combattre la Hollande et le protestantisme, se releva vivement, dès que Guillaume d'Orange l'eût rendue à la vie parlementaire et à la liberté religieuse. Elle grandit de l'affaissement où se laissa tomber la France, sous le gouvernement faible et capricieux des derniers Bourbons ; elle grandit aussi par le développement que prirent son industrie et son commerce, par les colonies qu'elle avait fondées en Amérique, et par celles dont elle dépouilla la France. Sans se mêler beaucoup, directement au moins, aux affaires continentales, son autorité s'imposa de plus en plus à l'Europe, moins encore par rhabile diplomatie de ses ministres, que par le spectacle d'une nation vivant heureuse et prospère, au sein d'une immense liberté. C'est en effet par l'énergique initiative de ses citoyens, que l'Angleterre s'était élevée au rang d'une puissance de premier ordre, tandis que les autres peuples s'étaient formés d'après l'exemple de leurs rois. Il y a cent ans le vers du poète latin :
Régis ad exemplar totus componitur or bis,
gardait encore tout son à-propos sur le continent.
Résumons-nous. Le siècle qui précède la Révolution française est, plus que tous les autres, celui des grands sou-
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vérains. Ils croient régner en vertu d'un droit divin, sinon plus haut, au moins plus incontestable que celui de la papauté; ils prétendent faire plier l'autorité religieuse devant celle de l'État et de son représentant le plus élevé. C'est qu'il ne s'agit plus de vivre en regard d'un idéal transcendant, qui se réalisera seulement dans « un monde meilleur. » Non, il s'agit d'améliorer cette existence terrestre. Gomme jadis, du temps de Socrate, la philosophie, ainsi la religion doit descendre du ciel sur la terre. L'Etat sera le bien fait chair, l'ensemble des conditions dans lesquelles l'homme peut se développer et s'avancer vers des destinées plus parfaites. Tous les grands rois dont nous venons de parler ont travaillé sans doute pour leur propre gloire, pour leur propre grandeur; mais ils ne les séparaient certes pas de la gloire et de la grandeur de leurs pays. Sentant la responsabilité qui pesait sur eux, ils se préoccupaient, jusqu'à un certain point, du bien-être, du bonheur de leurs sujets. Mais, tout en contenant l'ambition du clergé, ils ont essayé de maintenir intacts, autant que possible, les étages de la hiérarchie féodale. Par leur énergie, par leurs lumières, surtout en multipliant les « instrumenta regni » (Fonctionnaires, soldats, police), ils ont cru pouvoir non pas enchaîner le progrès, mais le diriger eux-mêmes, de façon à n'être pas dépassés et même emportés par le mouvement. Il n'en devait pas être ainsi.