‹ Les lois de l'histoireChapitre 63 sur 144 · LA RÉVOLUTION · texte numérisé non relu

LA RÉVOLUTION

« La Kévolution est le renversement d*an état de choses qui ne peuvent plus ni se développer ni évoluer naturellement. »

Edouard G ans.

A. — La France au dix-huitième siècle.

Le rôle plus effacé joué par la France pendant une grande partie du xviii" siècle provenait de la corruption qui

LA FRANCE AU XVHI* SIÈCLE i69

régnait à la cour et qui de là s^était répandue dans les classes privilégiées ; cette corruption elle-même était la conséquence du gouvernement absolu uni à des mœurs et à une civilisation raffinées. La masse de la nation était restée intacte ; cultivateurs et artisans continuaient la vie sobre des siècles précédents ; les classes moyennes, plus éclairées, prenaient vis-à-vis du pouvoir, dont elles étaient plus rapprochées, une attitude de plus en plus hostile. Elles étaient surexcitées par une littérature légère et frondeuse, qui trouvait des adhérents et des complices jusque dans les rangs élevés de la société. La Réforme, persécutée, anéantie, allait se venger. L'opposition, débusquée du terrain religieux, se réfugia sur celui de la philosophie et de la politique. Elle enveloppa dans ses allures ironiques les institutions sur lesquelles jusqu'alors avait reposé la sécurité de TÉtat. Spirituelle et mordante, elle savait mettre les rieurs de son côté, et les rieurs commençaient à être tout le monde. Le rire et la chanson ont été de tout temps les ressources d'une race vive, mobile et élastique, dont ni le césarisme ni le fanatisme n'ont jamais eu complètement raison. La discipline romaine, unie à celle de rÉglise, a pu dompter l'Espagne. Mais il ne faut pas oublier, a dit Gans, que les Français ne sont une race méridionale qu'à moitié. Ils ne se sont pas formés seulement d'un mélange de Celtes, de Ligures, d'Ibères, de Grecs et de Latins ; beaucoup de sang germanique aussi coule dans leurs veines. Les Visigoths, il est vrai, n'ont fait que traverser le pays; mais les Burgondes, les Normands, les Francs s'y sont implantés ; Français vient de « franc » qui veut dire « libre et hardi, » Pépin et Charlemagne étaient Francs, c'est-à-dire des chefs de race teutonne. Les immigrations des barbares infusèrent dans le caractère celte, si impressionnable, si prompt aux entraînements, si porté aux extrêmes, quelque chose de la constance et même de la dure opiniâtreté, quelque chose de l'indépendance et du sérieux réfléchi des races du Nord. Si, par ses traditions romaines et par sa langue, par son amour passionné des arts et des lettres, par toutes les grâces de son génie aimable, la France est un pays

du Midi, elle appartient au Nord noa seulement par quelques industries puissantes, mais aussi et surtout par ses mœurs bourgeoises, par Tesprit de libre discussion qui régnait dans ses écoles, qui fut entretenu et fomenté par la Réforme, et qui devait triompher avec la Révolution. Elle appartient au Nord surtout par Paris, sa capitale. On peut dire que la force lui vient du Nord, si Téclat lui vient du Midi; et la grande position qu'elle n'a cessé d'occuper en Europe tient précisément moins encore à ce sol merveilleux, fertile en produits de toute sorte, produits de première nécessité et produits de luxe, récompensant largement les sueurs de ses enfants, qu'aux qualités et avantages provenant des deux zones où est compris son territoire, et au double courant d'esprit qui y règne.

Battue sur le terrain de la politique étrangère, la France prit sa revanche en dominant les esprits. Elle exerça sur eux une influence immense par une littérature brillante et populaire, où sont passées au crible de la critique toutes les •croyances, toutes les institutions et toutes les lois, examinées et remuées toutes les idées qui agitaient obscurément les masses. La Réforme avait signalé les désordres, les abus, les usurpations de l'Église. Mais est-ce que l'Eglise seule avait besoin de réforme ? Il s'agissait de trouver le mieux, disons le mot de trouver le vrai dans la politique, dans la législation, dans la constitution de la société. Montesquieu étudia l'esprit desloisdanslepassé.J.-J. Rousseau voulut trouver celui qui devait régner dans l'avenir. Il rejeta la vieille civilisation entière, il aurait voulu ramener le genre humain à l'état de nature. Par son Contrat Social il a exercé une action directe sur les homùies de la Révolution. Diderot, d'Alembert, les Encyclopédistes en général, sapèrent le vieil édifice du monde féodal par la base.

A la tète du grand mouvement qui emportait tout le xvin® siècle, un homme se trouvait; il le remplit du bruit de son nom, il en est le véritable roi : Voltaire. Il charma le monde par ses poésies, par ses drames, par ses lettres d'une grâce incomparable, par ses ouvrages historiques. Ill'étonna

Page 1