LA FRANCE AU XYIII* SIÈCLE
par la multiplicité de ses travaux, de ses recherches dans le vaste champ du savoir. Par ses critiques spirituelles, par son ironie légère à la fois et perçante, il dépouilla les rois de leur prestige et les religions positives de leur auréole. Enivré de son talent, entraîné par sa verve, il dépassa plus d^une fois la mesure et le but à atteindre. Dans un poème resté tristement célèbre, il ne craignit pas de souiller la noble figure de la Pucelle d'Orléans. Ses sorties non seulement contre les prêtres, mais aussi contre les traditions légendaires dlsraêl et de TÉglise primitive, choquent souvent par leur inconvenance et par leur exagération même. Voltaire avait beaucoup de cet esprit qui nous fait voir les disparates, le côté ridicule des choses, mais il manquait de cette hauteur de raison qui nous fait découvrir Tenchainement des faits, sous leur apparence fortuite. Tous les événements de Thistoire lui apparaissent, pour ainsi dire, comme rangés sur le même plan. Rien, selon lui, n'avait existé sur la terre « ce globe ridicule »..., qui fût digne d'admiration, avant le siècle de Louis XIV, et avant lui. Voltaire. Il ne comprit pas plus Tantiquité hébraïque. Mais, tout en reconnaissant des lacunes dans cet esprit émiuent, et en signalant les légèretés de son caractère, nous ne sommes pas de ceux qui vouent son nom, ainsi que celui de son émule J.-J. Rousseau, à la damnation éternelle. Il y a plus d'une noble action dans la vie si pleine de Voltaire. Il ne faut pas oublier non plus qu'il vivait dans un temps où, avant de publier une vérité en France, il pouvait être utile de passer d'abord la frontière ; dans un temps où un grand seigneur pouvait se permettre de faire bâtonner par ses valets un roturier, quelque distingué qu'il fût, s'il croyait avoir eu à s'en plaindre ; où un gentilhomme même pouvait être exécuté au milieu de tortures atroces, pour n'avoir pas salué le Saint-Sacrement ; où tous les protestants et tous les juifs étaient en réalité hors la loi, un temps enfin où la noblesse et le clergé étaient tout, «t le tiers état rien.
B. — La critique et la philosophie allemandes.
Faut-il tout dire? Les pires ennemis de l'autorité de l'Église, et même de toute autorité religieuse, n'étaient pas ceux « qu'un vain peuple pense. » Non, ce n'étaient ni Rousseau ni Voltaire ; c'étaient, sans s'en douter, ces philologues, ces théologiens de l'Allemagne, âmes ardentes, fervents chrétiens, qui, désireux de multiplier les preuves de l'excellence de la doctrine qui leur était chère, croyant plus efficacement réfuter les incrédules, plus solidement asseoir la foi, en creusèrent si bien qu'ils finirent par en saper les fondements. Car ces fondements se trouvèrent être composés d'éléments nullement mystiques, mais palpables, humains, trop humains souvent, malgré l'incontestable sublimité des principes. Lascience, parla marche logique, implacable, fatale qu'elle a suivie depuis Reimarus et Lessihg jusqu'à Strauss et Bauer, jusqu'à de Réville et surtout jusqu'à Renan, a plus fait, pour transformer nos idées sur l'origine de nos croyances, que la critique superficielle des hommes de l'Encyclopédie, que le scepticisme du baron d'Holbach, que l'athéisme cru de Lamettrie. Les grands théologiens de l'antiquité grecque, Socrate, Platon, Xénophon, voulant régénérer et sauver leur patrie, où régnait le culte du Beau^ découvrirent que le Beau le plus beau c'était le Bien. Les théologiens modernes, voulant eux aussi réformer leur siècle, et assurer la durée du Bien précieux que de pieux ancêtres leur avaient laissé, trouvèrent que le Bien le meilleur était le Vrai. Ils se contentèrent, il est vrai, de l'établir dans le domaine de la science et de la théorie. Pour des raisons indiquées plus haut, ils respectèrent l'autorité des princes.
Les grands écrivains allemands eux-mêmes n'ont touché à la politique que d'une main délicate et comme en passant. Quand Lessing, dans son ardeur généreuse, prend en main la cause des juifs persécutés et que, dans son Nathan le Sage^ il plaide, avant que la Convention l'ait décrétée, l'égaÛté des cultes devant la loi, c'est encore la question religieuse qui