‹ Les lois de l'histoireChapitre 74 sur 144 · DU SELF-GOVERNEMENT EN ANGLETERRE I · texte numérisé non relu

DU SELF-GOVERNEMENT EN ANGLETERRE I

hommes d'État anglais, c'est à coup sûr celui d'avoir été souvent animés, à Tégard de la France, de sentiments d*une jalousie et d'une rivalité puériles. Ces sentiments, passionnés en vérité, n'ont plus leur raison d'être depuis les traités de Vienne. La France ne peut pas songer à disputer à l'Angleterre l'empire des mers. L'Angleterre ne saurait avoir la prétention de peser sur les destinées du continent par des armées comptant des centaines de miUiers d'hommes. On peut affirmer que des ministres comme Russell et Palmerston «nt, en travaillant à l'amoindrissement de la France, contribué du même coup à faire méconnaître la voix de leur pays dans les conseils de l'Europe. Les désastres qui sont venus fondre sur la France depuis 1870, semblent avoir modifié l'opinion publique de l'autre côté de la Manche, d'une manière favorable à notre pays. On commence à y comprendre que l'alliance intime des deux nations, longtemps rivales, doit être considérée comme une garantie de paix et de progrès pour le monde civilisé. Lord Beaconsfield pendant tout le temps qu'il a été au pouvoir parait s'être inspiré de cette idée, et on peut espérer que lord Gladstone, moins partisan que son illustre prédécesseur d'une politique à grands effets, s'y attachera encore davantage.

Résumons-nous. Si la critique allemande, passionnée pour la recherche des vérités religieuses, puis pour celle de la vérité scientifique en général, a amené d'abord la grande réforme chrétienne du xv!"" siècle, puis la réforme des méthodes etdestravaux historiques etlittéraires à latin duxviii*, l'esprit pratique des Anglo-Saxons, après avoir assuré dans leur île un asile inexpugnable aux novateurs, transporta dans le domaine des faits les principes qui jusqu'alors semblaient n'avoir qu'une valeur théorique et fonda un gouvernement réellement libre, en brisant, après la théocratie, la résistance du parti qui s'était fanatiquement épris du régime du bon plaisir. A l'heure sinistre des réactions, les plus énergiques «et les plus pieux des enfants d'Albion, persécutés dans la mère patrie, portèrent sur le sol vierge de l'Amérique ces traditions d'une liberté indomptée et pourtant sans licence

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dont se composait le code politique de cette colonie, qui un jour devait être la grande république des États- Unis. Cette république qui n'emprunte au passé que les vérités approuvées par la raison, les faits acquis à la science et quelques institutions simples imposées par les nécessités mêmes d'une vie policée, fait consister sa force dans la liberté sans entrave avec laquelle elle s'avance vers l'avenir. Nous l'avons dit déjà : là point de castes privilégiées, point de religions prépondérantes, point de ces préjugés opiniâtres invétérés, passés dans le sang, contre lesquels s'usent les forces des hommes du progrès dans l'ancien monde. Appartenant à la plus jeune nationalité de l'Europe, à celle qui est entrée la dernière dans la carrière, — puisque la nationalité ainsi que la langue anglaise ne sont réellement formées qu'à dater de la fin du XIV* siècle, — les Américains, qui disposent d'une vigueur intacte et d'un territoire immense où en moins de deux siècles se pressera une population aussi nombreuse que ceUe de l'Europe, sont arrivés les premiers au but poursuivi actuellement par notre race, à savoir : réaliser l'idéal du vrai, et le faire rayonner sur toutes les parties du globe, par la contagion de l'exemple et le spectacle d'un bonheur obtenu grâce à la satisfaction des besoins matériels aussi bien que des exigences de la raison et de la science.

C'est assurément une rare bonne fortune pour les Américains du Nord d'occuper un rang aussi élevé dans le développement du genre humain, et d'être parvenus « au plateau de l'histoire » naturellement et presque sans secousse, comme par la faveur d'une puissance supérieure. Mais dans cette situation privilégiée ils ne cessent d'être un organe, ou mieux une expression, de la grande évolution humanitaire, qui, avec eux ou sans eux, était destinée à parcourir les trois échelons de l'idéal, celui du beau, celui du bien et finalement celui du vrai. Étant donnée notre race, elle devait accomplir ses destinées ; et rien d'essentiel n'y aurait été changé, quand bien même la configuration des continents aurait été quelque peu différente de ce qu'elle est, et que d'au-

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très populations les eussent habités. Elle aurait pu produire d'autres œuvres, subir d'autres épreuves et faire d'autres expériences, elle serait toujours restée Thumanité. On peut ajouter que la peuplade la plus sauvage peut espérer participer un jour aux bienfaits de la civilisation, pourvu qu'elle consente « à faire son éducation » ou à se fondre dans des nations plus policées.

Ainsi par exemple, si l'Amérique ne nous avait pas indiqué la route de l'avenir, la France aurait la première donné le signal du mouvement, ou si elle avait trop tardé, l'Angleterre aurait fini par nous y amener avec la sage lenteur qui lui est propre. Seulement le mouvement aurait eu lieu dans> des conditions autres, et probablement moins favorables. Nous avons vu la France plus avancée qu'aucune autre nation à la fin du dernier siècle, dans les arts et dans les lettres^ dans la philosophie et dans les sciences, pliant en même temps sous le double joug de Tabsolutisme royal et de l'esprit clérical, mettre fin par un soulèvement formidable à une situation sans issue. Ayant à lutter au dehors et au* dedans contre des ennemis puissants, elle eut une notioa très claire du but qu'elle voulait atteindre, et elle trouva la formule magique qui devait électriser tous les peuples opprimés par la conquête ou par des institutions surannées. Sans^ doute ce fut elle qui proclama la charte de Témancipation universelle. Agissant au milieu, même au centre de cette Europe, depuis une longue série de siècles le théâtre de tous les grands événements, le continent où s'élaborait l'histoire du genre humain et où se produisaient toutes ses gloires, la France, comme elle propageait autour d'elle la convulsion qui l'ébranlait, fit de sa révolution le signe des temps nouveaux,, le point de départ de la troisième époque de l'humanité. Sans^ doute le mot fatidique : «la Révolution fera le tour du monde, » prononcé par ceux-là mêmes qui lui étaient le moins favo-^ râbles, est juste et vrai, mais il a besoin d'être amendé; il faut dire : du monde ancien. Qui ne voit que c'est sur les peuples de TEurope surtout que nous agissons ; que ce grand mouvement auquel tout cède chez nous et autour de nous,.

que cette révolution, comme nous l'appelons, a été une évolution presque inconsciente pour les Anglo-Saxons. Ecoutons Motley, Thistorien américain * :

« Nous jouissons d'un avantage inestimable en Amérique. On peut être républicain, on peut être démocrate, sans être un radical. Le radical, l'homme qui veut arracher les racines, fait un métier dangereux pour la société. Ici il y a peu de chose à déraciner. Toutes les classes sont de nécessité conservatrices, car aucune ne veut changer la nature de nos institutions. Un pays sans passé ne peut être grisé par la vision du passé des autres pays. C'est l'absence de ce passé qui fait la sécurité de nos institutions. Rien ne trouble le développement de ce que nous sentons être le vrai principe de gouvernement, la volonté populaire exprimée par les voies légitimes. Pour établir ce grand principe, il n'y avait rien à déchirer, rien à déraciner. Il est sorti, dans la Nouvelle- Angleterre, du germe inconsciemment planté par les premiers pèlerins. »

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