L'ENFANTEMENT DU SELF-GO VERNEMENT EN FRANCE
dernier, suivant en cela les errements des t}rrans de la Grèce ancienne, se mit à favoriser réellement les intérêts matériels du peuple. L'extension de notre réseau de chemins de fer, le libre échange, Térection de nombreux monuments, les embellissements des villes et la transformation de Paris, que sa radieuse beauté signale à l'étranger comme la véritable capitale du monde, ce sont autant de titres pour Napoléon III auprès de la postérité. Prétendant affermir le pouvoir personnel par des hauts faits militaires, il essaya de noyer le libéralisme des classes moyennes dans les flots troubles du suffrage universel dirigé, en faisant espérer la résurrection du parlementarisme pour le jour où les masses seraient assez éclairées pour le comprendre et le pratiquer avec fruit. C'était après tout un système bâtard, qui, favorisé d'abord par un concours de circonstances heureuses, ne put réaliser ni les rêves de gloire qui, depuis Napoléon P', n'avaient cessé de hanter l'esprit du peuple français, ni les espérances des démocrates dont les idées humanitaires, bien connues de l'empereur, avaient surexcité la confiance. Ce dernier, désireux de retenir le pouvoir absolu, entretenait d'un côté les aspirations peu raisonnées au bien-être des classes ouvrières et les indisposait ainsi contre la bourgeoisie; de l'autre, pour flatter l'imagination toujours en éveil du peuple, il s'engagea dans une série d'entreprises aventureuses et de guerres inutiles, qui finirent par entraîner à sa perte le neveu, comme elles y avaient précipité l'oncle. Après quatrevingts ans et cinq catastrophes subies, la France se retrouvait au point où l'avait prise la grande Révolution; mais elle était épuisée par une guerre désastreuse, diminuée dans son territoire et dans son prestige, condamnée à payer une rançon sous laquelle eût succombé toute autre nation du continent.
L'ennemi occupait encore le sol de la patrie, qu'une factionfurieuse, signalant son court et pourtant trop long passage au pouvoir par le pillage, le meurtre et l'incendie, mit en péril jusqu'à Texistence de la France. Réduite à la situation la plus affreuse, elle fut sauvée par le dévouement et le génie
politique d'un grand citoyen. Si Thiers n'avait été que l'historien de la Révolution et de l'Empire, il aurait fait assez pour sa propre gloire. Mais, réunissant aux connaissances les plus variées une merveilleuse aptitude pour toutes les branches du gouvernement, il devait avoir sa place marquée d'avance comme un des premiers hommes d'État de notre époque. Éclairé par les événements qu'il avait si bien racontés, comme par ceux auxquels il avait assisté lui-même, il eut le courage de renoncer aux illusions de sa jeunesse, et, voyant que la règle de tout gouvernement sincèrement constitutionnel, (la soumission aux volontés au pays exprimées par la majorité parlementaire), avait été plus ou moins méconnue par tous les souverains qui, depuis 1789, s'étaient succédé sur le trône de France, il prit, lorsque la présidence lui fut déférée en 1871, le parti hardi mais sûr de proclamer la République. Il la voulait définitive, comme étant la forme de gouvernement qui convenait le mieux aux circonstances et « qui divisait le moins le pays ». Il ajouta, il est vrai, avec le bon sens et la pénétration qui ne le quittèrent jamais dans les dernières phases de sa longue carrière « qu'elle serait conservatrice ou qu^elle ne serait pas. »