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LA DÉMOCRATIE FRANÇAISE

Napoléon P' assit son trône, exactement comme Pisistrate sut régner à Athènes en conservant les lois de Solon, et, par son règne même, en assura le triomphe et la durée. Les deux souverains, le grec et le français, purent être populaires pendant un certain nombre d'années ; la restauration de Louis XVIII, comme la demi-restauration de Louis-Philippe, ne le furent pas un instant. On sentait vaguement qu'elles ne se souciaient pas d'achever l'édifice de la Révolution, qu'elles bâtissaient à côté. Plus vaines encore furent les tentations des eupatrides d'Athènes pour ressaisir le pouvoir ; en réalité ce ne furent que des révoltes presqu'aûssitôt réprimées *. C'est que, semblables en cela aux rois de France, ils réagirent surtout contre les lois établissant l'égalité des citoyens ; ce qu'ils auraient voulu conserver surtout, c'était le privilège, ne fût-ce que sous une forme amoindrie, et les Athéniens, comme les Français, détestaient plus le privilège qu'ils n'aimaient la liberté. Assurément, dans le bien comme dans le mal, les Napoléonides ont été plus grands que les Pisistratides. S'ils n'ont pas régné plus longtemps que ces derniers, c'est qu'ils ont ajouté à la pression du despotisme, dont les classes supérieures seules souffraient, le fardeau autrement lourd des guerres incessantes. Pisistrate et ses fils s'étaient contentés d'être les maîtres dans leur cité. Ce n'est qu'à contre-cœur que les Spartiates, poussés par le parti aristocratique d'Athènes, prirent les armes contre Hippias, désigné comme usurpateur par l'oracle de Delphes. Napoléon I" et Napoléon III avaient voulu briller et dominer l'Europe, et TEurope s'était lassée plus vite que le peuple français de leurs allures impérieuses.

On est frappé de l'opiniâtreté avec laquelle toutes les aristocraties se sont défendues contre la marée montante de la démocratie. Faut-il s'étonner que la France, qui avait à combattre l'ancien régime au dedans et au dehors, ait mis quatre-vingts ans à fonder la république, lorsque, dans le

1. Nous ne parlons pas ici de la période de onze ans de liberté relative dont Athènes jouit après la seconde chute de Pisistrate (549-538 avant Jésus- Christ.)

petit canton de TAttique, quatre-vingt huit ans ont dû s'écouler entre Tavènement au pouvoir de Solon (598) et l'expulsion d'Hippias (510). Peut-être même ce dernier se fût-il maintenu plus longtemps, si les Spartiates n'avaient pas pris parti contre lui. II est juste d'ajouter que la transition de l'ancien régime au nouveau fut amenée, à Athènes, par Solon, d'une main douce et légère; que, s'inspirant du plus pur patriotisme, ce noble et sage esprit essaya, pendant les quinze années qu'il dirigea les affaires de l'État, de concilier les intérêts des eupatrides et du peuple. Le compromis qui laissa à la classe privilégiée la prépondérance dans le canton ne put la satisfaire. Elle abusa de l'autorité que Solon lui avait laissée et ne tarda pas à être punie de ses excès. Pisistrate mit fin à un mauvais gouvernement constitutionnel, qui avait duré vingt-trois ans, par un coup d'État qui eut l'approbation du peuple. C'est ainsi que la nation française se donna à Napo léon I", pour échapper aux violences des jacobins; elle préféra un seul maître, homme de génie, à un groupe de tyrans obscurs et mesquins. — La marche de la Révolution fran* ^aise a quelque chose de plus rapide et de plus soudain que le mouvement ascendant de la démocratie athénienne. Mais ^Ue dura plus longtemps et fut plus accidentée que celle de la révolution anglaise qui commence en 1640, pour se terminer en 1688. C'est que cette dernière resta renfermée dans les limites étroites d'une île, tandis que celle de la France devait bientôt s'étendre au reste de l'Europe; c'est que les Anglais n'ont jamais prétendu renverser l'ancien état de choses, mais le développer en le transformant; c'est qu'ils vont de la liberté qu'ils possédaient à l'égalité qu'ils ne sont pas pressés d'atteindre, tandis que nous avons pensé, tenant l'égalité, saisir en même temps la liberté.

Cette liberté, saurons-nous la retenir et en user avec sagesse? Les crises violentes que nous avons traversées, les désordres auxquels, dans l'antiquité, s'est livrée, elle aussi, la démocratie athénienne, font douter beaucoup de bons esprits, dans notre pays et & l'étranger, de l'avenir de la nôtre qui commence seulement à montrer un peu de modération. Ceux

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