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LA DÉMOCRATIE FRANÇAISE

qui tiennent encore aujourd'hui pour la famille Bonaparte, s'ils ne sont pas mus par un attachement ou un intérêt personnel, semblent proposer à notre pays, peut-être même à l'Europe entière, de s'en tenir à l'idéal, intérieur selon nous, de l'ordre pur et simple. L'ordre étant en effet la loi la première et la plus indispensable de la nature et de la soéiété humaines, lorsqu'il ne peut s'établir dans cette dernière par l'harmonie des sentiments et des volontés, doit être imposé extérieurement par la force. L'Athénien Solon avait placé ridéal de sa politique plus haut, il espérait mieux du cœur et de l'intelligence de ses concitoyens. Pouvant, être leur souverain, il préféra être leur conseil et leur guide. Il méprisa les oripeaux du pouvoir, sachant qu'il n'a de la valeur que lorsqu'on s'en sert pour laisser sa patrie plus grande, plus libre, plus heureuse et plus enviée des peuples voisins. Comme avant lui Pittakos de Lesbos, il se démit de ses hautes fonctions pour avoir la satisfaction d'assister au jeu des institutions dont il avait doté Athènes. On sait que la première épreuve fut loin d'être favorable. Mais cinquante ans après, quand d'autres systèmes de gouvernement eurent piteusement échoué, Solon trouva un successeur digne de lui dans Kleisthénès. Ce dernier, sentant que la dictature des Pisistratides avait été amenée par les abus du régime des aristocrates et que le rétablissement de ce dernier ramènerait infailliblement les tyrans, Kleisthénès, quoique eupatride lui-même, n'hésita pas — afin de briser le cercle vicieux où s'usaient les forces d'Athènes — à donner aux lois de Solon un caractère plus égalitaire et à noyer tous les partis dans les flots agités de la démocratie. Il le fit le lendemain du jour •où la dernière conspiration des aristocrates venait d'être reprimée, en face des Spartiates maîtres du Péloponèse, qui avaient prêté main forte aux conspirateurs, en face des puissantes oligarchies de Thèbes et de Chalcis qui se préparaient à venger la défaite éprouvée dans l'Attique par leur parti. La <îourageuse entreprise de Kleisthénès fut couronnée d'un plein succès. « Les Athéniens prospérèrent, dit Hérodote*, et on

d. Hérod.,V, 78.

voit, par cet exemple comme par tant d'autres, que le droit commun est un précieux instrument de salut. Tant que les Athéniens étaient sous le joug des tyrans, ils n'étaient supérieurs dans la guerre à aucun de leurs voisins. Délivrés des tyrans, ils s'élevèrent vite au premier rang. On voit par là qu'ils montraient peu d'ardeur, tant qu*ils étaient opprimés, parce qu'ils travaillaient pour un maître. Mais aussitôt qu'ils se sentirent libres, chacun faisait des efforts, parce qu'il prenait soin de ses propres intérêts en sauvegardant ceux de la République. »

Comme Kleisthénès à Athènes, Thiers, quoiqu'attaché par son passé à la monarchie constitutionnelle, rompit le cercle vicieux des révolutions et des réactions où se débattait la France et, continuant l'œuvre des Sieyes, des Garnot, des Gavaignac, il éteignit la lutte des partis dans les urnes du suffrage universel affranchi et dans le vaste sein de la République. Il osa faire ce pas, lorsque l'ennemi occupait encore le sol du pays, en face des factions déchaînées, de l'Europe troublée et muette d'effroi, mais réconciliée avec la France à cause des malheurs même qui l'accablaient. Pendant toute sa vie, Thiers avait eu foi dans l'avenir des institutions libres, dans la capacité de la France d'en user et de prospérer en les pratiquant. Si, par malheur, il s'était trompé, que son erreur serait honorable I Mais s'il avait vu juste, s'il n'avait pas trop présumé de son pays, si celui-ci, à l'instar de la république athénienne, allait parcourir une carrière de deux siècles de gloire, dont le point de départ serait formé par des Miltiade, des Thémistocle, des Eschyle, et dont le terme serait des Lycurgue et des Démosthène^ quel nom pourrait jamais effacer le sien? et ne brillera-t-il pas au premier rang entre ceux de Solon et de Washington, grands citoyens qui, comme lui et avant lui, ont illustré leur pays et honoré le genre humain.

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