PÉRIODE DE PRÉPARATION. — L'ORDRE DANS LA FORCE
la Mésopotamie, a partout le même caractère hiéroglyphique. Elle commence par reproduire, imparfaitement sans doute, les images des objets qu'elle veut peindre ; puis elle abrège ces images. Ce n'est que plus tard qu'on invente des signes particuliers pour les notions abstraites, pour les désinences flexives. C'est bien plus tard encore qu'on fait un choix parmi les hiéroglyphes, pour constituer un alphabet encore rudimentaire, à peine syllabique.) Apprendre l'a, b, c, l'écrire et s'en servir, c'est aujourd'hui le premier travail auquel se livrent les intelligences enfantines. Créer un alphabet simple, qui reproduise dans cette simplicité tous les sons de la voix humaine et serve ainsi à noter tous les mots d*une langue^ tel a été l'effort constant, longtemps infructueux des esprits d'élite des premiers siècles.
C'est dans cette écriture hiéroglyphique si peu commode pour nous autres modernes que nous a été transmis l'héritage intellectuel des grandes races primitives. U est renfermé dans de vastes recueils^ où Ton trouve réunis les rites et les chants religieux, les lois et coutumes, les connaissances qu'on avait pu acquérir alors dans les mathématiques d'abord et dans l'astronomie, puis dans la médecine On y trouve encore des notions de musique* et de grammaire, des traditions mythologiques et historiques. L'Inde, nous venons de le dire, n'a pas eu d'histoire avant le Bouddha : c'est qu'elle ne s'est servi que tardivement de récriture; et l'imagination étant pendant longtemps la faculté absolument prépondérante chez les Aryâs, la chronique avec ses récits si secs, mais si précieux pour la science malgré leur sécheresse, est remplacée chez les habitants de la presqu'île du Gange par les fictions si hardies de l'épopée. En effet, l'épopée naïve n'appartient qu'aux peuples qui n'ont fait d'abord de l'écriture qu'un usage tardif et parcimonieux. Sous cette seule réserve on peut dire que les Védas des bramines, le Zend-Avesta des Guèbres, les Bangs des Chinois» les livres sacrés des Egyptiens dont nous retrouvons quelques lambeaux dans leurs nécropoles, les archives des rois de Babel et de Ninive dont on a déchiffré des frag-
menis considérables, ont, malgré des différences très profondes, un caractère similaire. Les auteurs de ces écrits sont le plus souvent inconnus, ou si par hasard un nom y est accollé, il disparaît, pour ainsi dire, derrière son œuvre et celle de la caste entière, œuvre collective, œuvre de plusieurs siècles, où le fond, le plus souvent, l'emporte de beaucoup sur la forme, où les redites sont fréquentes, et où l'esprit risque d'être étouffé sous des détails fastidieux. La valeur littéraire de ces recueils est, à quelques exceptions près, médiocre. Mais ils sont inappréciables pour l'historien et le philosophe qui, grâce à eux, peuvent se faire une idée assez juste des premiers pas faits par l'humanité dans la voie de la civilisation. Ils leur apprennent que les Hindous étaient déjà des penseurs profonds quoique peu méthodiques mille ans avant notre ère, qu'ils ont été les premiers grammairiens de l'antiquité, — que les Ghaldéens surpassaient les Chinois et même leurs voisins d'Egypte par leurs connaissances astronomiques, et que leur système monétaire, ainsi que celui de leurs poids et mesures, a fait loi dans le monde méditerranéen. Ajoutons que les Chinois ont connu la boussole longtemps avant les Européens ; ils n'en sont pas moins restés fidèles au cabotage des premiers temps. Ils ont inventé, paraît-il, la poudre à canon et l'imprimerie, mais seuls les peuples modernes ont su en faire un usage sérieux.