LA NOBLESSE
LES CHOSES ANaENNES DANS LE MONDE NOUVEAU
A. — La noblesse.
Noas qui sommes De par Dieu Gentilshommes De haut lieu, Il faut faire Bruit sur terre, Et la guerre N*est qu'un jeu.
Victor Hugo.
S'il n*a pas été donné à Thiers, conune à Washington et à Kleisthénës, de voir Fapaisement et la fin des luttes civiles, c'est qu*au sein de notre vieille civilisation les causes de ces luttes sont complexes et tiennent au plus profond de la société, telle qu'elle est constituée encore aujourd'hui. Ce sont à la fois les principes religieux et politiques, et les intérêts inséparables de ces principes qui mettent les partis aux prises. Les résultats de la révolution ne sont pas encore acceptés, ni les droits de l'homme reconnus par tous. La noblesse des temps féodaux n'avait voulu que pour elle de ces droits qui assurent à l'homme sa dignité. Elle les avait maintenus orgueilleusement, non seulement contre les classes inférieures, taillables et corvéables à merci, mais aussi en face des rois. Qui ne connaît la devise des Rohan : Roi ne puis, Duc ne daigne, Rohan suis? Même plus tard, lorsque les chefs des plus anciennes maisons de France s'étaient faits les courtisans du grand roi, Saint-Simon jetait aux archevêques et aux évêques qui se pressaient dans les salons de Versailles l'insolent sobriquet de « cuistres bleus » . Rien n'égalait le mépris avec lequel on traitait les roturiers. Dans un temps où la place d'un chacun était marquée par la plus stricte subordination, la fraternité enseignée par la religion
ne pouvait être qu'une protection dédaigneuse que le plus haut placé accordait à son inférieur.
La noblesse avait dû sa grande position à la conquête, c'est-à-dire à la force physique unie à la bravoure de tous ses membres. La religion lui avait donné sa consécration et, avec ses devoirs, lui avait enseigné et inculqué le point d'honneur. L'invention des armes à feu avait porté un premier coup à son autorité, parce que, grâce à cette invention, le sort des batailles devait dépendre moins du courage personnel de quelques héros que de la tactique avec laquelle on faisait mouvoir du sein de masses profondes, autant de cratères ambulants vomissant le feu et la mort. A côté de la noblesse de « cape et d'épée », s'était formée celle de la robe, hommes de droit et de loi, qui avaient rendu service à la couronne. Le développetnent de l'industrie et du commerce, en créant la fortune mobilière et en affranchissant les communes, fitnattre une nouvelle puissance dans la société, celle des finances. Enfin, après la Renaissance et la Réforme, les hommes de lettres commencèrent à agir sur l'opinion publique. Telle, au xvm*" siècle, fut la puissance de cette dernière, tel l'ascendant que prirent sur les masses les poètes et les philosophes, représentants des idées nouvelles, que la noblesse, la cour ellemême se mirent à rechercher la société des auteurs et des écrivains, vrais rois de cette époque déjà si éloignée de nous. Les grands seigneurs se faisaient philanthropes et prêchaient des doctrines tant soit peu révolutionnaires ; mais ils auraient été bien effrayés, si on leur avait dit que ces doctrines n'allaient pas rester à l'état de vaines théories, qu'elles allaient devenir le nouveau credo et faire naître un monde nouveau. Oui, une partie de l'ancienne noblesse se fit libérale, à peu près comme Gicéron et Sénèque se firent moralistes chrétiens, sans s*en douter eux-mêmes. C'était la force des choses. Les esprits éclairés d'une société qui périt, saluent avec joie les signes avant^coureurs de l'ère nouvelle qui s'avance.
Malheureusement ceux qui devaient inaugurer cette ère étaient peu préparés à administrer le vaste héritage du passé. Ils ne se comportèrent pas en politiques, mais en furieux qui