‹ Les lois de l'imitation, étude sociologique (volume 2)Chapitre 19 sur 98 · LES SIMILITUDES SOCIALES ET L'IMITATION · texte numérisé non relu

LES SIMILITUDES SOCIALES ET L'IMITATION

Dans le précédent chapitre, nous avons énoncé, sans la développer, cette thèse, que toute similitude sociale a l'imitation pour cause. — Mais cette formule ne saurait être acceptée à la légère, et il importe de la bien comprendre pour reconnaître sa vérité aussi bien que celle des deux autres formules analogues relatives aux similitudes biologiques et physiques. Au premier regard jeté sur les sociétés, il semble que les exceptions et les objections abondent.

I. — En premier lieu, il y a souvent entre deux espèces vivantes appartenant à des types distincts force traits de ressemblance, soit anatomiques, soit physiologiques, qui ne peuvent s'expliquer, semble-t-il, par la répétition héréditaire, puisque, dans bien des cas, le progéniteur commun auquel il est permis de les rattacher l'une et l'autre était ou devait être dépourvu de ces caractères. La conformation extérieure, par laquelle la baleine ressemble aux poissons, ne lui vient pas assurément de l'ancêtre hypothétique commun aux poissons et aux mammifères, et à partir duquel ces deux classes se seraient formées. A plus forte raison, si l'abeille rappelle l'oiseau par la fonction du vol, ce n'est pas que l'oiseau et l'abeille aient hérité l'aile ou l'élytre de leur très antique

LES SIMILITUDES SOCIALES ET l'iMITATION 41

aïeul, rampant sans doute et non volant. La même remarque s'applique aux instincts similaires que présentent beaucoup d'animaux d'espèces très distantes, comme l'ont observé Darwin et Romanes; par exemple, à l'instinct qui fait simuler la mort 'pour échapper à un danger, instinct commun au renard, à des insectes, à des araignées, à des serpents, à des oiseaux. Ici, c'est seulement par l'identité du milieu physique dont ces êtres hétérogènes ont cherché à tirer parti en vue de satisfaire des besoins fondamentaux, essentiels à toute vie, et identiques en chacun d'eux, que la similitude observée s'explique. Or, l'identité du milieu physique, qu'est-ce, sinon la propagation uniforme des mêmes ondulations lumineuses, calorifiques ou sonores à travers l'air ou l'eau, composés eux-mêmes d'atomes vibrant toujours, et toujours de la même manière? Quant à l'identité des fonctions et des propriétés fondamentales de toute cellule, de tout protoplasme (la nutrition par exemple, et l'irritabilité), ne faut-il pas en demander la cause à la cons-' titution moléculaire des éléments chimiques de la vie, toujours les mêmes, c'est-à-dire, par hypothèse, à leurs rythmes intérieurs de mouvements indéfiniment répétés plutôt qu'aux singularités propres, transmises par génération, scissipare ou autre, du premier noyau de protaplasme, en admettant qu'il ne s'en soit formé qu'un seul spontanément à l'origine? Par conséquent, les analogies dont je parle trouvent leur source dans la répétition, il est vrai, mais dans la forme physique, ondulatoire, et non dans la forme vitale, héréditaire, de la Répétition.

Il y a, de même, toujours, entre deux peuples parvenus séparément, par des voies indépendantes, à une civilisation originale, des ressemblances générales au point de vue linguistique, mythologique, politique, industriel, artistique, littéraire, où l'imitation de l'un par l'autre n'entre pour rien. « A l'époque où Cook visitait les Néo-Zélandais, dit Quatrefage {Espèce humaine, p. 336) ceux-ci offraient des

ressemblances étranges avec les Highlanders de Bob-Roy et de Mac Yvov. » Cette ressemblance entre l'organisation sociale des Maoris et les anciens clans d'Ecosse n'est certainement due à aucun fonds commun de traditions, et les linguistes ne s'amuseront pas à faire dériver leurs langues d'une même langue mère. A l'arrivée de Gortez au Mexique, les Aztecs possédaient, comme tant de peuples de l'ancien continent, un roi, une noblesse, une classe agricole, une classe industrielle; leur agriculture, avec ses îles flottantes et son irrigation perfectionnée, rappelait la Chine; leur architecture, leur peinture, leur écriture hiéroglyphique, rappelaient l'Egypte; leur calendrier, malgré son étrangeté, attestait des connaissances astronomiques voisines des nôtres à la même époque; leur religion, quoique sanguinaire, ne laissait pas de ressembler à la nôtre par quelques-uns de ses sacrements, le baptême et la confession notamment. Les coïncidences de détail sont parfois si étonnantes qu'on y a vu des raisons de croire^ à une importation directe des institutions et des arts de l'ancien monde par quelques naufragés. Mais sous ces rapprochements et une infinité d'autres du même genre, n'est-il pas plus vraisemblable d'apercevoir, d'une part, l'unité fondamentale de la nature humaine, l'identité de ses besoins organiques dont la satisfaction est le but de toute évolution sociale, et l'identité de ses sens, de sa conformation cérébrale ; d'autre part, l'uni-

(1) Le fait est que les rapprochements sont multiples et frappants. La civilisation, en Amérique comme en Europe, a passe successivement « de Tâge de la pierre à 1 âge de bronze par des méthodes et sous des formes identiques. Les teocalli du Mexique répondent aux pyramides d'Egypte, comme les moiinds de l'Amérique du Nord répondent aux tumuli de Bretagne et de ^ Scythie, comme les pylônes du Pérou reproduisent ceux d'Etrurie et d'Egypte. » (Clémence Royer, Revue scientifique^ 31 juillet 1886.) Ce qui est plus surprenant encore, la langue basque ne présente d'affinités qu'avec certaines langues américaines. — Ce qui affaiblit la portée de ces similitudes, c'est que les points de comparaison en sont puisés un peu artificiellement, non pas entre deux civilisations, mais entre un grand nombre de civilisations différentes, soit de l'ancien, soit du nouveau monde.

LES SIMILITUDES SOCIALES ET l'iMITATION 43

formité de la nature extérieure qui, offrant à des besoins presque pareils à peu près les même ressources, et à des yeux presque pareils à peu près les mêmes spectacles, doit provoquer inévitablement partout des industries, des arts, des perceptions, des mythes, des théories assez semblables? Ces ressemblances, comme celles dont il a été parlé plus haut, rentreraient donc, il est vrai, dans le principe général que toute similitude est née d'une répétition; mais, quoique sociales, elles auraient pour cause des répétitions d'ordre biologique et d'ordre physique, des transmissions héréditaires de fonctions et d'organes qui constituent les races humaines, et des transmissions vibratoires de températures, de couleurs, de sons, d'électricité, d'affinités chimiques, qui constituent les climats habités et les sols cultivés par l'homme.

Voilà l'objection ou l'exception dans toute sa force. Malgré sa gravité apparente, il en résulte simplement qu'il y a lieu d'établir en sociologie une distinction calquée sur celle des analogies et des homologies, usueWe en anatomie comparée. Or, les conformités du premier genre dont il a été question ci-dessus, par exemple, la comparaison de l'élytre de l'insecte avec l'aile de l'oiseau, paraissent superficielles et insignifiantes au naturaliste, si frappantes qu'elles puissent être, il ne daigne pas s'y arrêter, il les nie presque, tandis qu'il attache le plus haut prix aux similitudes tout autrement profondes et précises à son point de vue entre l'aile de Toiseau, la patte du reptile et la nageoire du poisson^ Si cette manière de juger lui est permise, je ne vois pas pourquoi on refuserait au sociologue le droit de traiter les analogies fonctionnelles des diverses langues, des diverses religions,

(1) 11 prête plus d'attention aux cas de mimétisme, énigme jusqu'ici indéchiffrable, mais qui, si la sélection naturelle en donnait vraiment la clé, se trouverait expliquée par les lois ordinaires de l'hérédité, par la fixation et Taccumulation héréditaires des variations individuelles les plus favorables au salut de Tespôce, parvenue de la sorte à revêtir comme un dcfruisement la livrée d'un autre.

(les divers gouvernements, des diverses civilisations, avec un égal mépris, et leurs homologies anatomiques avec un égal respect. Déjà les linguistes et les mythologues se pénètrent de cet esprit. Le mot teotl, dans la langue des Aztecs, a beau signifier dieu aussi bien que le mot théos en grec, aucun linguiste ne verra là autre chose qu'une rencontre^ et, par suite, n'avouera que teotl et théos sont le même mot, mais il prouvera que bischop est le même mot qu episcopos. La raison en est qu'un élément d'une langue ne saurait être, à un moment donné de son évolution, détaché de toutes ses transformations antérieures, ni considéré à part des autres éléments qu'il reflète et qui le reflètent; d'où il suit qu'une ressemblance constatée entre une de ses phases isolées et une des phases d'un autre vocable emprunté à une autre famille de langues et séparé de même de tout ce qui fait sa vie et sa réalité, est un rapport factice entre deux abstractions, non un lien véritable entre deux êtres réels. Cette considération peut être généralisée^.

(1) La rencontre est d'autant plus singulière d'ailleurs que tl dans téotl ne compte pas, puisque cet accouplement de consonnes est la terminaison habituelle des mots mexicains. Téo et thcô (au datit) ont absolument le même sens et le même son.

(2) Si la coutume de mutilations de diverses sortes, de la circoncision par exemple, du tatouage, des cheveux coupés, en signe de subordination à un dieu ou à un chef, existe sur les points du globe les plus distants, en Amérique et en Polynésie, comme dans l'ancien monde, — si les totems des sauvages de l'Amérique du Sud rappellent quelque peu mênie les blasons de nos chevaliers du moyen âge, etc., on peut voir simplement dans ces rencontres, .dans ces similitudes, la preuve que les actions sont gouvernées par les croyances, et que les croyances, dans une grande mesure, sont suggérées à l'homme par les penchants innés de sa nature partout identique au fond, et par les phénomènes de la nature extérieure, beaucoup plus semblables entre eux que différents, malgré la diversité des climats. — Ces analogies, il est vrai, peuvent bien ne pas avoir l'imitation pour cause. Mais aussi ne sont-elles que grossières, vagues, sans signification sociologique, absolument comme le fait, pour les insectes, de posséder des membres ainsi que les vertébi'és, des yeux et des ailes ainsi que les oiseaux, est insignifiant biologiquement. L'aile de l'oiseau et celle de la chauve-souris, quoique fort différentes d'aspect, font partie de la même évolution, ont le même passé et la possibilité d'un même avenir, ces organes se touchent par une infinité de points de leurs transformations successives; aussi sont-ils homologues ; tandis que l'aile de l'insecte et

LES SIMILITUDES SOCIALES ET l'iMITATION 45

Mais cette réponse, qui consiste, au fond, à nier les similitudes embarrassantes, ne saurait suffire. Je tiens pour vraies et sérieuses, au contraire, bien des ressemblances qui se sont produites spontanément entre des civilisations restées sans communication connue ni probable les unes avec les autres ; et j'admets, en général, qu'une fois lancé dans la voie des inventions et des découvertes, le génie humain se trouve resserré par un ensemble de conditions internes ou extérieures, comme un fleuve par des coteaux, entre des limites étroites de développement, d'où résulte, en des bassins même éloignés, une certaine similitude approximative de son cours, et même par hasard, moins souvent pourtant qu'on ne le suppose, le parallélisme d'idées géniales', soit très simples, soit parfois assez compliquées, apparues indépendamment, et équivalentes sinon identiques-. Mais d'abord, en tant que l'homme a été contraint, par l'uniformité de ses besoins organiques, de suivre ce même chemin d'idées, il s'agit là de similitudes d'ordre biologique et non social, et c'est alors ma seconde, non ma

celle de l'oiseau n'ont quelque chose de commun qu'à l'une des phases de leurs évolutions très dissemblables.

La circoncision chez les Aztèques s'accompagnait-elle des mêmes cérémonies, avait-elle le même sens religieux que chez les Hébreux ? Non, pas plus que leur confession ne ressemblait à la nôtre. Ce détail des cérémonies est pourtant ce qui importe socialement, car c'est la part propre du milieu social dans la direction de l'activité individuelle. Et cette part va sans cesse grandissant.

(1) A plus forte raison, d'idées très simples, et qui n'exigent qu'un faible effort d'imagination. C'est le cas de bien des particularités de mœurs, même des plus singulières. Par exemple, en lisant l'ouvrage de M. Jametel sur la Chine, j'avais été surpris d'y voir relaté l'usage de ré}-uctation par politesse, che/Aes convives, à la fin d'un repas. Or, d'après M. Garnier et M. Hugonnet {La Grèce nouvelle, 1889), les Grecs modernes pratiquent la même observance cérémonielle... Evidemment, ici et là, le besoin de fournir la preuve évidente qu'on est rassasié, a suggéré l'idée ridicule, mais naturelle, de cette bizarre coutume.

(2) Par exemple, les mêmes besoins ont donné l'idée, dans l'ancien continent, de domestiquer le bœuf, et, en Amérique, d'apprivoiser le bison €t le buffle (Voir Bourdeau, Conquête du monde animal, p. 212), ou bien, là, d'apprivoiser le chameau, ici, d'apprivoiser le lama.

troisième formule qui est applicable. C'est ainsi que, lorsque les conditions toutes pareilles des phénomènes lumineux ou sonores à percevoir en vue de leurs fins contraignent les animaux de divers embranchements à avoir des yeux et des oreilles qui ne sont pas sans quelque rapport, leur ressemblance à cet égard est physique, non vitale, et, comme telle, relève de l'ondulation, conformément à notre première formule.

Ensuite, comment et pourquoi le génie humain a-t-il parcouru la carrière en question, si ce n'est en vertu des causes initiales qui l'ont arraché à sa torpeur première, et qui, en le réveillant, ont fait aussi sortir tour à tour de leur sommeil les besoins virtuels et profonds de l'âme humaine? Et ces causes, quelles sont-elles, si ce n'est quelques inventions et quelques découvertes primordiales, capitales, qui, ayant commencé à se répandre par imitation, ont mis leurs imitateurs en goût de découvrir et d'inventer ? A l'origine, un anthropoïde a imaginé (je conjecturerai plus loin comment) les rudiments d'un langage informe et d'une grossière religion : ce pas difficile qui faisait franchir à l'homme jusquelà bestial le seuil du monde social, a dû être un fait unique, sans lequel ce monde, avec toutes ses richesses ultérieures, fût demeuré plongé dans les limbes des possibles irréalisés. Sans cette étincelle, l'incendie du progrès ne se fût jamais déclaré dans la forêt primitive pleine de fauves; et c'est elle, c'est sa propagation par imitation, qui est la vraie cause, la condition sine qua non. Cet acte originel d'imagination a eu pour effets non seulement les actes de l'imitation directement émanés de lui, mais encore tous les actes d'imagination qu'il a suggérés et qui eux-mêmes en ont suggéré de nouveaux, et ainsi de suite indéfiniment.

Ainsi, tout se rattache à lui, toute similitude sociale provient de cette première imitation dont il a été l'objet ; et je crois pouvoir le comparer à cet événement non moins exceptionnel qui, bien des milliers de siècles auparavant, s'était

LES SIMILITUDES SOCIALES ET l'iMITATION 47

produit sur le globe quand, pour la première fois, une petite masse de protoplasme se forma, on ne sait comment, et se mit à se multiplier par génération scissipare. De cette première répétition héréditaire procèdent toutes les similitudes qui s'observent à l'heure actuelle entre tous les êtres vivants. Il ne servirait de rien, d'ailleurs, de conjecturer, fort gratuitement, que les premiers foyers de création protoplasmique, aussi bien que de création linguistique et mythologique, ont été non uniques, mais multiples : en effet, dans l'hypothèse de cette multiplicité, on ne saurait nier qu'après une concurrence et une lutte plus ou moins longues, la meilleure, la plus féconde des ébauches différentes, écloses ainsi spontanément, a seule dû triompher et exterminer ou absorber ses rivales.

Il ne faut pas perdre de vue, d'une part, que le besoin d'inventer et de découvrir se développe, comme tout autre, en se satisfaisant ; d'autre part, que toute invention se réduit au croisement heureux, dans un cerveau intelligent, d'un courant d'imitation, soit avec un autre courant d'imitation qui le renforce, soit avec une perceptipn extérieure intense, qui fait paraître sous un jour imprévu une idée reçue, ou avec le sentiment vif d'un besoin de la nature qui trouve dans un procédé usuel des ressources inespérées. Mais, si nous décomposons les perceptions et les sentiments dont il s'agit, nous verrons qu'eux-mêmes se résolvent presque entièrement, et de plus en plus complètement à mesure que la civilisation avance, en éléments psychologiques formés sous l'influence de l'exemple. Tout phénomène naturel est vu à travers les prismes et les lunettes colorées de la langue maternelle, de la religion nationale, d'une préoccupation dominante, d'une théorie scientifique régnante, dont l'observation la plus libre et la plus froide ne saurait se dépouiller sans s'anéantir ; — et tout besoin organique est ressenti sous une forme caractéristique, consacrée par l'exemple ambiant, et par laquelle le milieu social, en le précisant, en

l'actualisant, à vrai dire se l'approprie. Il n'est pas jusqu'au besoin de s'alimenter, devenu le besoin de manger du pain bis ou du pain blanc et telles ou telles viandes ici, du riz et tels ou tels légumes là ; il n'est pas jusqu'au besoin même de rapports sexuels, devenu le besoin de se marier ici ou là, suivant tels ou tels rites sacramentels, qui ne se soient transformés en produits nationaux, pour ainsi parler. A plus forte raison cela est-il vrai du besoin naturel de distraction, devenu le besoin des jeux du cirque, des combats de taureaux, des tragédies classiques, des romans naturalistes, des échecs, du piquet, du whist. Par suite, lorsque l'idée vint pour la première fois, au dernier siècle, de faire servir la machine à vapeur, déjà employée dans les usines, à satisfaire le besoin de voyager au loin sur les mers, besoin né de toutes les inventions navales antérieures et de leur propagation, nous devons voir dans cette idée de génie le croisement d'une imitation avec d'autres, aussi bien que dans l'idée, venue plus tard, d'adapter l'hélice au navire à vapeur, l'un et l'autre déjà connus depuis longtemps. Et quand la constatation visuelle des valvules des vaisseaux, se rencontrant dans l'esprit d'Harvey avec le souvenir de ses anciennes connaissances anatomiques, lui fît découvrir la circulation du sang, cette découverte n'était presque, en somme, que la rencontre d'enseignements traditionnels avec d'autres (à savoir avec les méthodes et les pratiques qui, longtemps suivies docilement par Harvey, disciple, lui avaient seules permis de faire un jour sa constatation magistrale), tout comme, ou peu s'en faut, le rapprochement de deux théorèmes déjà enseignés en fait luire un troisième à un géomètre.

Toutes les inventions et toutes les découvertes, donc, étant des composés qui ont pour éléments des imitations antérieures, sauf quelques apports extérieurs inféconds par euxmêmes, et ces composés, imités à leur tour, étant destinés à devenir les éléments de nouveaux composés plus complexes,

Li:S SIMILITUDES SOCIALES ET l'iMITATION 49

il suit de là qu'il y a un arbre généalogique de ces initiatives réussies, un enchaînement non pas rigoureux, mais irréversible^ de leur apparition, qui rappelle Temboîtement des germes rêvé par d'anciens philosophes. Toute invention qui éclôt est un possible réalisé, entre mille, parmi les possibles différents, je veux dire parmi les nécessaires conditionnels, que l'invention mère d'où elle découle portait dans ses flancs ; et, en apparaissant, elle rend impossibles désormais la plupart de ces possibles, elle rend possibles une foule d'autres inventions qui ne l'étaient pas naguère. Celles-ci seront ou ne seront pas, suivant la direction et l'étendue du rayon de son imitation à travers des populations déjà éclairées de telles ou telles autres lumières. Il est vrai que, parmi celles qui seront, les plus utiles seules, si l'on veut, survivront, mais entendez par là celles qui répondront le mieux aux problèmes du temps; car, toute invention, comme toute découverte, est une réponse à un problème. Mais, outre que ces problèmes *, toujours indéterminés comme les besoins dont ils sont la traduction vague, comportent les solutions les plus multiples, la question est de savoir comment, pourquoi et par qui ils se sont posés, à telle date et non à telle autre, et ensuite pourquoi telle solution a été adoptée de préférence ici, telle autre ailleurs^. Cela dépend d'initiatives individuelles, cela dépend de la nature des inventeurs et des

(1) En politique, c'est ce qu'on appelle des questions : la question d'Orient, la question sociale, etc.

(2; Il arrive quelquefois que, presque partout, la solution acceptée soit la même quoique le problème en comportât d'autres. C'est que cette solution, dira-t-on, était la plus naturelle. Oui, mais n'est-ce pas justement pour cela, peut-être, que, éclose quelque part seulement, et non partout à la fois, elle a fini par se répandre en tous lieux ? — Par exemple, la demeure des mauvais morts a presque partout été considérée, chez les peuples primitifs, comme souterraine, et celle des bienheureux comme céleste. La similitude va souvent fort loin. Les Indiens Salisles de l'Orcgon, d'après Tylor, disent que les méchants vont habiter après leur mort un lieu couvert de neiges éternelles, « où, véritable supplice de Tantale, ils voient perpétuellement du gibier qu'ils ne peuvent pas tuer et de l'eau qu'ils ne peuvent pas boire » .

TARDE. — Imitation. 4

savants antérieurs, en remontant jusqu'aux premiers, peutêtre les plus grands, qui, du faîte de l'histoire, ont précipité sur nous l'avalanche du progrès.

Nous avons de la peine à imaginer combien les idées les plus simples ont exigé de génie et de chances singulières. On peut croire, à première vue, que, de toutes les initiatives, celle qui consiste à asservir pour les exploiter, au lieu de les chasser simplement, les animaux inoffensifs répandus dans une contrée, est la plus naturelle, non moins que la plus féconde; et l'on est porté à la juger inévitable. Cependant, nous savons que le cheval, après avoir fait partie très anciennement de la faune américaine, avait disparu de l'Amérique au moment de la découverte de ce continent, et l'on s'accorde à expliquer sa disparition en admettant, dit Bourdeau [Conquête du monde animal)^ « que les chasseurs durent l'anéantir (pour le manger) en beaucoup de lieux (car le fait s'est produit aussi dans l'ancien monde), avant que les pasteurs songassent à le priver ». L'idée de l'apprivoiser était donc loin d'être forcée. Il a fallu un accident individuel pour que le cheval soit devenu domestique quelque part, d'où, par imitation, sa domestication s'est répandue. Mais ce qui est vrai de ce quadrupède l'est sans doute de tous les animaux domestiques et de toutes les plantes cultivées. — Or, se représente-t-on ce que pouvait être l'humanité sans ces inventions-mères!

En général, si l'on veut que les similitudes sociales des peuples séparés par des obstacles plus ou moins infranchissables (mais qm ont pu ne pas l'être dans le passé) ne s'expliquent pas par un modèle primitif dont tout souvenir a été perdu, il ne reste, le plus souvent, qu'à les expliquer par l'épuisement, en chacun d'eux, de toutes les inventions possibles sur un sujet donné et l'élimination de toutes les idées inutiles ou moins utiles. Mais cette dernière hypothèse est contredite par la stérilité relative d'imagination qui caractérise les peuples naissants. Il convient donc de s'attacher

LES SIMILITUDES SOCIALES ET l'iMITATION, 51

de préférence à la première et de n'y jamais renoncer sans raison manifeste. Est-il certain, par exemple, que l'idée de construire des habitations lacustres, commune aux anciens habitants de la Suisse et de la Nouvelle-Guinée, leur soit venue sans suggestion imitative? Même question relativement à l'idée de tailler des silex ou de les polir, de coudre avec des arêtes de poisson et des tendons, de frotter deux morceaux de bois pour en faire jaillir du feu. Avant de nier la possibilité de la diffusion de ces idées par une lente et graduelle imitation qui aurait fini par couvrir presque tout le globe, il faut se rappeler d'abord l'immense durée des temps dont dispose la préhistoire, et songer aussi que nous avons la preuve de relations entretenues à de grandes distances non seulement par les peuples de l'âge de bronze, qui devaient parfois faire venir l'étain de très loin, mais encore par les peuples de la pierre polie et peut-être de la pierre éclatée. Les grandes invasions conquérantes qui ont sévi de tout temps ont dû faciliter et universaliser fréquemment, dans la préhistoire même, ou plutôt dans la préhistoire surtout, car les grandes conquêtes sont d'autant plus aisées que les peuples à conquérir sont plus morcelés et plus primitifs, la diffusion des idées civilisatrices. L'irruption des Mongols au xiii*^ siècle est un bon échantillon de ces déluges périodiques; et nous savons qu'elle a eu pour effet de rompre, en plein moyen âge, les barrières des peuples les mieux clos, de mettre la Chine et l'IIindoustan en communication entre eux et avec l'Europe*.

(l) Dans un article très intéressant, publié par la Revue des Deux Mondes du \" mai 1890, M. Goblet d'Alviella fait de justes réflexions sur la rapidité et la facilité avec lesquelles les symboles religieux se répandent •^viice aux voyages, à l'esclavage et aux monnaies, qui sont de véritables bas-reliefs mobiles. Il en est de même des symboles politiques. Par exemple, Vaif/le à deux têtes des armes de l'empereur d'Autriche et du i/.ar de Russie leur vient de l'ancien empire germanique. Or, celui-ci n'a employé ce signe qu'à partir de l'expédition de Frédéric II, au xm^ siècle, en Orient, et il l'a emprunté aux Turcs. D'autre part, il y a des raisons de penser, d'après l'auteur cité, que la similitude si étonnante entre cet

Mais, à défaut même de ces événements violents, l'échange universel des exemples n'eût pas manqué de s'opérer à la longue. A ce sujet, faisons une remarque générale. La plupart des historiens sont portés à n'admettre l'influence d'une civilisation sur une autre que s'ils parviennent à constater entre elles l'existence de rapports commerciaux ou de luttes militaires. Il leur semble, implicitement, que toute action d'une nation sur une autre nation éloignée, par exemple, de l'Egypte sur la Mésopotamie ou de la Chine sur l'Empire romain suppose un transport de troupes, un envoi de vaisseaux ou un voyage de caravanes, de l'une à l'autre. Ils n'admettent pas, par exemple, que le courant de la civilisation babylonienne et le courant de la civilisation égyptienne aient communiqué ensemble antérieurement à la conquête de la Mésopotanie par l'Egypte, vers le xvi*' siècle avant notre ère. Ou bien, à l'inverse, mais toujours en vertu du même point de vue, dès que, par la similitude constatée des œuvres d'art, des monuments, des tombes, des débris funéraires, l'action d'une civilisation sur une autre leur paraît démontrée, ils en concluent aussitôt qu'il a dû y avoir entre l'une et l'autre des guerres ou des transactions régulières.

Cette opinion préconçue, si l'on a égard aux rapports que j'établis entre les trois formes de la Répétition universelle, n'est pas sans rappeler le préjugé des anciens physiciens, qui, partout où ils constataient une action physique, telle que l'éclairement ou réchauffement, exercée par un corps sur un autre corps éloigné, y voyaient la preuve d'un transport de matière. Newton lui-même ne croyait-il pas que la

aigle à deux tètes et l'aigle pareillement bicéphale qui figure sur les basreliefs les plus antiques de la Mésopotamie, est due à une suite d'imitations. Voir encore, dans le même article, ce qui a trait à la diffusion imitative, si étendue, de la croix gammée comme porte-bonheur. — D'autre part, au contraire, il est probable que l'idée de symboliser par la croix le dieu des vents ou la rose des vents, est venue spontanément, sans nulle imitation, à la Mésopotamie et à l'empire aztèque.

LES SIMILITUDES SOCIALES ET l'iMITATION 53

propagation de la lumière solaire était produite par une émission de particules projetées du soleil dans l'espace immense? Mon point de vue en cela est aussi éloigné du point de vue ordinaire que la théorie de l'ondulation, en optique, l'est de celle de l'émission. Je ne nie pas, certes, l'action sociale exercée ou plutôt provoquée par les mouvements d'armées ou de vaisseaux marchands, mais je conteste qu'elle soit le mode unique ou même principal par lequel s'opère la contagion rayonnante des civilisations. A partir de leurs frontières, où elles se rencontrent indépendamment de tout choc belliqueux et de tout troc commercial, les hommes qui les représentent ont un penchant naturel à se copier; et, sans avoir besoin de se déplacer dans le sens de la propagation de leurs exemples, ils agissent continuellement les uns sur les autres, à des distances indéfinies, comme des molécules d'eau de la mer qui, sans se déplacer dans le sens de leurs vagues, les envoient fort loin devant elles. Bien avant, donc, qu'une armée pharaonique vînt à Babylone, nombre de rites ou de secrets industriels avaient passé de la main à la main, en quelque sorte, d'Egypte en Babylonie.

Voilà ce'qu'il faut admettre en tète de l'histoire. Et remarquons combien cette action-là est continue, puissante, irrésistible. Jusqu'aux limites de la terre, pourvu qu'on lui donne le temps voulu, elle ira infailliblement. Or, c'est par centaines de milliers d'années qu'il faut chiffrer le passé humain. Donc, il y a tout lieu de croire que, dès les époques si rapprochées auxquelles nous prêtons le nom d'antiquité, elle a dû s'étendre à l'univers entier.

Et, pour cela, il n'est pas nécessaire que la chose propagée soit utile, raisonnable ou belle. En voici un exemple. Comment, si ce n'est pas imitation, ce grotesque usage qui consiste à faire promener sur un âne, assis au rebours, les maris battus par leurs femmes, a-t-il pu s'établir au moyen âge, où on le rencontre en tant de lieux différents? Il est manifeste qu'une idée si saugrenue n'a pu spontanément jaillir

à la fois en des cervelles distinctes. Gela n'empêche pas M. Baudrillart, entraîné par le préjugé courant, de se persuader que les fêtes populaires se sont faites toutes seules, sans nulle initiative individuelle, consciente et délibérée. « Ce qui a établi, dit-il, les fêtes de la Tarasque à Tarascon, de la Graouilii à Metz, du Loup vert à Jumièges, de la Gargouille à Rouen, et tant d'autres, ce n'est, selon toute vraisemblance, aucun décret délibéré en conseil (je l'accorde), aucune volonté préméditée (ici est l'erreur) ; ce qui les a rendues périodiques, c'est un assentiment unanime et spontané... > Se représente-t-on bien des milliers de gens à la fois concevant et réalisant spontanément des singularités pareilles!

En résumé, tout ce qui est social et non vital ou physique, dans les phénomènes des sociétés, aussi bien dans leurs similitudes qu^ dans leurs différences, a l'imitation pour cause. Aussi n'est-ce pas sans raison qu'on donne généralement l'épilhète de naturel, en tout ordre de faits sociaux, aux ressemblances spontanées, non suggérées, qui s'y produisent entre sociétés différentes. On a le droit, quand on aime à envisager les sociétés par ce côté spontanément similaire, d'appeler cet aspect de leurs lois, de leurs cultes, de leurs gouvernements, de leurs usages, de leurs délits, le droit naturel, la religion naturelle, la politique naturelle, l'industrie naturelle, l'art naturel (je ne dis pas naturaliste), le délit naturel... Or, ces similitudes importent certainement. Mais le malheur est qu'à vouloir les préciser on perd son temps, et, par ce caractère de vague et d'arbitraire incurables, elles doivent finir par rebuter un esprit positif, habitué aux précisions scientifiques.

On peut me faire observer que, si l'imitation est chose sociale, ce qui n'est pas social, ce qui est naturel au suprême degré, c'est la paresse instinctive d'où naît le penchant à imiter pour s'éviter la peine d'inventer Mais ce penchant luimême, s'il précède nécessairement le premier fait social, l'acte par lequel il se satisfait, est très variable en intensité

LES SIMILITUDES SOCIALES ET l'iMITATION S5

et en direction, suivant la nature des habitudes d'imitation déjà formées. — On peut me dire encore : cette tendance n'est qu'une des formes d'un besoin jugé par vous inné et profond, et d'où vous faites découler (on le verra plus loin) toutes les lois de la logique sociale, c'est-à-dire le besoin d'un maximum de foi forte et solide. Si ces lois existent, comme leur origine ne peut avoir rien de social, les similitudes qu'elles produisent dans les institutions et les idées des peuples ont une cause non sociale, mais naturelle. Par exemple, l'explication des maladies par une possession diabolique, par une entrée d'esprits mauvais dans le corps du malade, s'est présentée aux sauvages américains de même qu'aux sauvages africains ou asiatiques, coïncidence déjà assez singulière; puis, cette explication une fois adoptée, on en a fait découler logiquement, dans l'ancien comme dans le nouveau monde, l'idée de guérir par voie d'exorcisme. — Mais je réponds que si une certaine orientation logique de l'homme présocial n'est pas niable, le besoin de coordination logique, accru et précisé par les influences du milieu social, y est sujet aux variations les plus étendues, les plus étranges, et s'y fortifie, s'y dirige comme tout autre, dans la mesure et au gré des satisfactions qu'il y reçoit. Nous en verrons ailleurs la preuve.

11. — Ceci m'amène à examiner une autre objection capitale qui peut m'étre faite. Je n'aurai pas gagné grand'chose, en effet, à prouver que toutes les civilisations, même les plus divergentes, sont des rayons d'un même foyer primitif, s*il y a des raisons de penser que, passé un certain point, leur divergence va diminuant au lieu de s'accroître, et que, quel qu'eût été le point de départ, l'évolution des langues, des mythes, des métiers, des lois, des sciences et des arts, eût été se rapprochant de plus en plus de la voie suivie, en sorte que, inévitablement, le terme devait toujours être le même, prédéterminé, fatal.

Reste à savoir si cette hypothèse est vraie. Elle ne l'est pas. Montrons d'abord la conséquence extrême qu'elle implique. Il s'ensuit que, n'importe par quelle route spéculative, moyennant un temps suffisant, l'esprit scientifique devait aboutir en mathématiques au calcul infinitésimal, en astronomie à la loi de Newton, en physique à l'unité des forces, en chimie à l'atomisme, en biologie à la sélection naturelle ou à toute autre forme ultérieure du transformisme, etc. Et comme c'est sur cette science soi-disant une et inévitable que devrait s'appuyer l'imagination industrielle, militaire ou artistique, en quête de réponses à des besoins virtuellement innés, l'invention, par exemple, de la locomotive et du télégraphe électrique, des torpilles et des canons Krupp, de l'opéra wagnérien et du roman naturaliste, était chose nécessaire, plus nécessaire peut-être que l'art du potier réduit à sa plus simple expression. Or, ou je m'abuse fort, ou autant vaudrait-il dire que, dès ses premiers débuts, à travers toutes ses métamorphoses, la vie tendait à faire éclore certaines formes vivantes déterminées, et que, par exemple, l'ornithorynque ou le cactus, le lézard ou l'ophrys, ou même l'homme, ne pouvaient pas ne pas apparaître. Ne semble-t-il pas plus plausible d'admettre que le problème posé à chaque instant par la vie était indéterminé en soi, susceptible de multiples solutions?

L'illusion que je combats doit sa vraisemblance à une sorte de quiproquo. Il est certain que le progrès de la civilisation se reconnaît au nivellement graduel qu'elle établit sur un territoire toujours plus vaste, si bien qu'un jour, peut-être, un même type social, stable et définitif, couvrira l'entière surface du globe*, jadis morcelée en mille types

(1) On verra cependant plus loin que, finalement, la coutume, c'està-dire l'imitation exclusive, doit l'emporter sur la mode, sur l'imitation prosélytique, et que, par suite de cette loi, le fractionnement de l'humanité en états distincts, en civilisations diflerentes, seulement moins nombreuses et plus vastes qu'à présent, peut fort bien être l'état final, aussi bien qu'actuel et passé, des sociétés.

Page 1