XIV PRÉFACE DE LA DEUXIÈME ÉDITION
Il faut bien prendre garde à ne pas confondre avec l'invention la contre-imitation, sa contrefaçon dangereuse. Ce n'est pas que celle-ci n'ait son utilité. Si elle alimente l'esprit de parti, l'esprit de division belliqueuse ou pacifique entre les hommes, elle les initie au plaisir tout social de la discussion, elle atteste l'origine sympathique de la contradiction même, par la raison que les contre-courants mêmes naissent du courant. — Il ne faut pas confondre non plus la contre-imitation avec la non-imitation systématique, dont j'aurais dû aussi parler dans ce livre. La non-imitation n'est pas toujours un simple fait négatif. Le fait de ne pas s'imiter, quand on n'est pas en contact — en contact social, par la possibilité pratique des communications — est un rapport non-social simplement ; mais le fait de ne pas imiter tel voisin qui nous touche nous met avec lui sur un pied de relations réellement anti-sociales. L'obstination d'un peuple, d'une classe d'un peuple, d'une ville ou d'un village, d'une tribu de sauvages isolés sur un continent civilisé, à ne pas copier les vêtements, les mœurs, le langage, les industries, les arts, qui constituent la civilisation de leur voisinage, est une continuelle déclaration d'antipathie à l'adresse de cette forme de société, qu'on proclame étrangère absolument et à tout jamais; et, pareillement, quand un peuple se met, avec un parti pris systématique, à ne plus reproduire les exemples de ses ancêtres, en fait de rites, d'usages, d'idées, c'est là une véritable dissociation des pères et des fils, rupture du cordon ombilical entre la vieille et la nouvelle société. La non-imitation volontaire et persévérante, en ce sens, a un rôle épurateur, assez analogue à celui que remplit ce que j'ai appelé le duel logique. De même que celui-ci tend à épurer l'amas social des idées et des volontés mélangées, à éliminer les disparates et les dissonances, à faciliter de la