‹ Les lois de l'imitation: étude sociologiqueChapitre 15 sur 34 · L'ARCHÉOLOGIE ET LA STATISTIQUE · texte numérisé non relu

L'ARCHÉOLOGIE ET LA STATISTIQUE

Qa'est-ce que Thistoire? Telle est la première questi se présente à nous? Nous serons amenés par le che plus naturel à y répondre et à formuler les lois de I lion, en nous occupant de deux sortes de recherche distinctes que notre temps a mises en grand honne études archéologiques et les études statistiques. Nous montrer qu'elles sont conduites inconsciemment, au à mesure qu'elles se frayent mieux leur voie u féconde, à envisager les phénomènes sociaux sous un semblable au nôtre, et qu'à cet égard les résultats raux, les traits saillants de ces deux sciences, ou pi ces deux méthodes si différentes, présentent une quable concordance. Considérons d'abord l'archéolog

Si des crânes humains sont trouves dans un to

gallo-romain ou dans une caverne de l'âge de la pi

côté d'ustensiles divers, Varchéologue retiendra les

siles et enverra les crânes à l'anthropologiste. Pendi

TAIDB. — Imiuaion. 7

celui-ci s'occupe des races, celui-là s'occupe des ciTiUsations* Ils ont beau se côtoyer ou s'entre-pénétrery ils n'en sont pas moins radicalement dilTérents, autant qu'une ligne horizontale peut l'être de sa perpendiculaire, même à leur point d'intersection. Or, de même que l'un, ignorant totalement la biographie de l'homme de Cro-Hagnon ou de Néanderthal qu'il étudie, et ne s'en souciant guère, s'attache exclusivement à démêler de crâne en crâne, de squelette en squelette, un même caractère de race, reproduit et multiplié par l'hérédité à partir d'une singularité individuelle jusqu'à laquelle il s'efTorcerait d'ailleurs en vain de remonter, l'autre, pareillement, sans savoir les trois quarts du temps le nom des morts pulvérisés qui lui ont laissé leur dépouille à déchiffrer comme une énigme, ne voit et ne cherche en eux que les procédés artistiques ou industriels, les dogmes, les rites, les besoins et les croyances caractéristiques, les mots et les formes grammaticales, attestés par le contenu de leur tombe, toutes choses transmises et propagées par imitation à partir d'un inventeur presque toujours ignoré,^ multiples rayonnements dont chacun de ces exhumés anonymes a été le véhicule éphémère et le simple lieu de croisement.

A mesure qu'il s'enfonce dans un passé plus profond, l'archéologue perd davantage de vue les individualités ; au delà du XII* siècle, les manuscrits déjà commencent à lui faire défaut, et eux-mêmes d'ailleurs, actes ofOciels le plus souvent, Tintéressent surtout par leur caractère impersonnel. Puis les édifices ou leurs ruines, enfin quelques débris de poterie ou de bronze, quelques armes ou instruments de silex, s'offrent seuls à ses conjectures. Et quelle merveille de voir le trésor d'inductions, de faits, de renseignements inappréciables, que les fouilleurs de notre âge ont extrait, sous cette humble forme, des entrailles de la terre, partout où leur pioche a heurté, en Italie, en Grèce, en Egypte, en Asie Mineure, en Mésopotamie, en Amériquel

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n fut un temps où Tarchéologie, comme la numismat n'était que la servante de Thistoire pragmatique, oi n'aurait vu dans le labeur actuel des égyptologues q mérite de confirmer le fragment de Manéthon. Ha présent, les rôles sont intervertis; les historiens ne plus que les guides secondaires et les auxiliaires des cheurs, qui, nous révélant ce que ceux-là nous taisent, détaillent pour ainsi dire la faune et la flore des pays Binés par ces paysagistes, les richesses de vies et de larités harmonieuses dissimulées sous ce pittoresque eux, nous savons de quel faisceau d'idées parliculièn secrets professionnels ou hiératiques , de besoins pro 86 composait ce que les annalistes appellent un Romai Égyptien, un Persan ; et, au pied en quelque sorte d faits violents, réputés culminants, qu'on nomme conqi invasions, révolutions, ils nous font entrevoir l'expa journalière et indéfinie et la superposition des sédimei l'histoire vraie, la stratification des découvertes succès propagées contagieusement.

Ils nous placent donc au meilleur point de vue pour que les faits violents, dissemblables entre eux et al en séries irréguliëres, telles que des crêtes de monts simplement servi à favoriser ou à entraver, à resserrei étendre dans des cantonnements plus ou moins mal d< tés, la propagation régulière et tranquille de telles ou idées de génie. Et, comme Thucydide, Hérodote, Tite deviennent de simples cicérones, quelquefois utiles, quefois trompeurs, à l'usage des antiquaires, ainsi les des premiers capitaines, hommes d'État, législateurs, pe passer pourles serviteurs inconscients et parfois contrai de ces innombrables et obscurs inventeurs, dont les se( découvrent ou circonscrivent avec tant d'efibrts la date berceau encore plus que le nom, l'inventeur du br rinventeur de la rame et de la voile, de la charrue, de de tisser, l'inventeur de l'écriture! Ce n'est pas qu

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grands politiques et les grands guerriers n'aient eu, certes, des idées neuves et brillantes, véritables inventions dans le sens large du mot, mais inventions destinées à ne pas être imitées^ Qu*onles nomme plans de campagne ou expédients parlementaires quelconques, lois, décrets, coups d*État, elles ne prennent rang dans l'histoire que si elles contribuent à importer ou à refouler d'autres catégories d'inventions déjà connues, destinées, elles, à être imitées paciQquement. L'histoire ne s'occuperait pas plus des manœuvres de Marathon, d'Arbelles ou d'Austerlitz que des belles parties d'échecs, si ces victoires n'avaient eu sur le déploiement asiatique ou européen des arts grecs ou des institutions françaises l'influence que l'on sait.

L'histoire, telle qu'on l'entend, n'est en somme que le secours prêté ou l'obstacle opposé, par des inventions non imitables et d'une utilité momentanée, à un ensemble d'inventions indéfiniment imitables et utiles. Quant à susciter directement celles-ci, celles-là n'y réussissent pas plus que le soulèvement des Pyrénées n'a suffi à faire naître l'izard ou le soulèvement des Andes à faire pousser l'aile du condor. Il est vrai que leur action indirecte est considérable : une invention n'étant, après tout, que l'effet d'une renconlre singulière d'imitations hétérogènes dans un cerveau, — dans un cerveau exceptionnel, il est vrai, — tout ce qui ouvre aux rayonnements imitatifs différents de nouveaux débouchés tend à multiplier les chances de singularités pareilles*.

Mais j'ouvre une parenthèse pour prévenir une objection. Vous exagérez, me dira-t-on, la moutonnerie humaine et son

(1) Si elles le sont, c'est contre la volonté de leurs auteurs, par exemple le mouyement tournant d*Uim que les Allemands ont su copier si aat ilement contre le nereu de Napoléon.

(2) Exemple de l'influence indirecte de l'imitation sur l'inTention : par suite de la mode croissante d'aller aux eaux, l'utilité (?) de dccouvrir de nouvelles sources minérales s'étant fait sentir, on en a découvert ou capté en France, dd 1838 à 1863, 234 nouvelles.

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importance sociale ainsi que celle de rimagination inventive. L'homme n'invente pas pour le plaisir d'inventer, mais pour répondre à une nécessité sentie. Le génie éclôt à son heure. C'est donc la série des besoins, non celle des inventions, qu'il importe surtout de noter, et la civilisation est la multiplication ou le remplacement graduels des besoins autant que l'accumulation et la substitution graduelles des industries et des arts. — D*autre part, l'homme n'imite pas toujours pour le plaisir d'imiter soit ses ancêtres, soit les étrangers ses contemporains. Parmi les inventions qui s'offrent à son imitation, parmi les découvertes ou idées théoriques qui s'offrent à son adhésion (à son imitation intellectuelle), il imite, il adopte seulement, le plus souvent, ou de plus en plus, celles qui lui paraissent utiles ou vraies. C'est donc la recherche de l'utilité et de la vérité, non le penchant à l'imitation, qui caractérise l'homme social, et la civilisation pourrait être définie l'utilisation croissante des travaux, la vérification croissante des pensées, bien plutôt que l^assimilation croissante des activités musculaires et cérébrales.

Je réponds en rappelant d'abord que, le besoin d'un objet ne pouvant précéder sa notion, aucun besoin social n'a pu être antérieur à l'invention qui a permis de concevoir la denrée, l'article, le service propre à le satisfaire. Il est vrai que cette invention a été la réponse à un désir vague, que, par exemple, l'idée du télégraphe électrique a répondu au problème, depuis longtemps posé, d'une communication épislolaire plus rapide ; mais c'est en se spécifiant de la la sorte que ce désir s'est répandu et fortifié, qu'il est né au monde social ; et lui-même d'ailleurs n'a-t-il pas toujours été développé par une invention ou une suite d'inventions plus anciennes, soit, dans l'exemple choisi, par rétablissement des postes, puis du télégraphe aérien? Je n'excepte pas même les besoins physiques, lesquels ne deviennent forces sociales, eux aussi, que par une spécification analogue, comme j'ai

déjà eu occasion de le faire remarquer. Il est trop clair que le besoin de fumer, de prendre du café, du thé, etc., n'a apparu qu'après la découverte du café, du thé, du tabac. Autre exemple entre mille : c Le vêtement ne suit pas la pudeur, dit très bien M. Wiener (Le Pérou); mais, au contraire, la pudeur se manifeste à la suite du vêtement, c'est-à-dire que le vêtement qui cache telle ou telle partie du corps humain fait paraître inconvenante la nudité de cette partie qu'on a Thabitudedevoir couverte. > En d'autres "termes, le besoin d'être vêtu, en tant que besoin social, a pour cause la découverte du vêtement et de tel vêtement. Loin d'être le simple effet des nécessités sociales, donc, les inventions en sont la cause, et je ne crois pas les avoir surfaites. Si les inventeurs à un moment donné tournent en général leur imagination du côté que leur indiquent les besoins vagues du public, il ne faut pas oublier, je le répète, que le public a été poussé dans le sens de ces besoins par des inventeurs antérieurs, qui eux-mêmes ont cédé à l'influence indirecte d'inventeurs plus antiques ; et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'en définitive, à l'origine de toute société et de toute civilisation, on trouve, comme données primordiales et nécessaires, d'une part, sans doute, des inspirations très simples quoique très diffîciles, dues à des besoins innés et purement vitaux en très petit nombre ; d'autre part, et plus essentiellement encore, des découvertes accidentelles faites pour le plaisir de découvrir, de simples jeux d'imagination naturellement créatrice. Que de langues, que de religions et de poésies, que d'industries mêmes ont ce point de départ !

Voilà pour l'invention. Même réponse pour l'imitation. On ne fait pas tout ce qu'on fait par routine ou par mode; on ne croit pas tout ce qu'on croit par préjugé ou sur parole; c'est vrai, quoique la crédulité, la docilité, la passivité populaires dépassent immensément les bornes admises. Hais, alors même que l'imitation est élective et réfléchie, qu'on

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fait ce qni parait le plus utile, qu'on croit ce qui pa plus vrai, les actions et les pensées qu*on a choisies Vo les actions parce qu'elles étaient les plus propres à faire et développer des besoins dont Timitalion ant^ d'autres inventions avait déposé le premier germe en les pensées parce qu'elles s'accordaient le mieux b connaissance déjà acquise par nous d'autres pensées a lies elles-mêmes à raison de leur confirmation par d idées venues jusqu'à nous préalablement, ou par des ii sions tactiles, visuelles et autres que nous nous somm( curées en renouvelant pour notre compte des expériei des observations scientiCques, à l'exemple de leurs pr* auteurs. On voit ainsi les imitations, comme les invei s'enchafner successivement, s'appuyer les unes sur les ( sinon chacune sur soi-même, et, si l'on remonte seconde chaîne comme la première, on arrive enûn le ment à l'imitation née de soi pour ainsi dire, à l'état i des sauvages primitifs, parmi lesquels, comme cl enfants, le plaisir d'imiter pour imiter est le mobile minant de la plupart des actes, de tous ceux de leun qui appartiennent à la vie sociale. — Ainsi, je n'ai do surlait non plus l'importance de l'imitation.

(1) Ce n*est pas seulement par la natare des besoins on des < antérieurs, c*est encore par celle des lois du pays relalires, par e à la prohibition de telle industrie, ou au libre échange, ou à Tins obligatoire de telle on telle branche du savoir, que Ton est influ déterminé dans le choix de sa carrière et de sa doctrine, de ses et de ses idées, toujours copiées sur autrui. Mais les lois agis: rimitation de la même manière, au fond, que les besoins on les d Ceux-ci nous commandent comme elles, et entre ce genre de c< mandement et l'autre il y a cette seule différence que Tun est un externe et l'autre un tyran intérieur. Au surplus, les lois ne s Texpression des besoins ou des desseins dominants de la classe nante à un moment donné, besoins et desseins toujours explicabl manière déjà indiquée.

En somme, une faible imagination folle clairsemée çà et là au milieu d*une vaste imitativité passive qui accueille et perpétue tous ses caprices, comme les ondulations d'un lac prolongent le coup d'aile d'un oiseau : voilà le tableau de la société des premiers temps tel qu'il se présente à notre esprit. Il est pleinement confirmé, ce nous semble, par les recherches des archéologues, c M. Tylor fait observer avec raison, dit Sumner Maine dans ses Institutions primitives j que le véritable résultat de la science nouvelle de la Mythologie comparée, c'est de mettre en relief la stérilité dans les temps primitifs de cette faculté de l'esprit dont nous faisons la meilleure condition de la fécondité intellectuelle, l'imagination. Le droit comparé conduit plus infailliblement encore à la même conclusion, comme on pouvait s'y attendre en raison de la stabilité de la loi et de la coutume. > Cette observation ne demande qu'à être généralisée. Par exemple, quoi de plus simple que de représenter la Fortune avec une corne d'abondance ou Vénus avec une pomme à la main? Cependant Pausanias prend la peine de nous apprendre que le premier de ces attributs a été imaginé originairement par Bupalus, un des plus anciens statuaires de la Grèce, et le second par Canachus, sculpteur d'Égine. D'une idée insignifiante qui a traversé l'esprit de ces deux hommes ji-: — » Jqqç |gg innombrables statues de la Fortune et de [ui présentent les attributs indiqués, tre résultat aussi important et moins remarqué de^ rchéologiques est de montrer l'homme aux époques î8 comme beaucoup moins hermétiquement canins ses traditions et ses coutumes locales, beaucoup iatif du dehors et ouvert aux modes étrangères, en

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Tait de bijoux, d*armes, d'institutions même et d'industries, qu'on était porté à le penser. On est vraiment surpris de voir, à un certain âge antique, une substance aussi inutile que Tambre, importée depuis la Baltique, son pays d'origine, jusqu'aux extrémités de l'Europe méridionale, et de constater la similitude des décorations de tombeaux contemporains sur des points très éloignés occupés par des races différentes, c A une même époque très reculée, dit M. Maury {Journal des savants , 1882, à propos des antiquités euganéennes), un même art, dont nous commençons à distinguer les produits, était répandu dans les provinces littorales de l'Asie HineurC) dans l'Archipel et dans la Grèce. C'est à cette école que paraissaient s'être mis les Étrusques. Chaque nation en modiûa les principes suivant son génie. > Enfin, aux âges préhistoriques même les plus primitifs, on s'émerveille de ces types de silex, de dessins, d'outils en os, partout les mêmes sur presque toute l'étendue du globe ^ Il semble que toute période archéologique tranchée se signale par le prestige prépondérant d'une civilisation particulière qui a couvert de son rayonnement et empreint de sa coloration toutes les civilisations concurrentes ou vassales; à peu près comme chaque période paléontologique est le règne de quelque grande espèce animale, d'un mollusque, d'un reptile, d'un pachyderme.

L'archéologie peut nous apprendre encore que les hommes ont toujours été beaucoup moins originaux qu'ils ne se

(1) On pourrait Toir à première Tue, dans la similitude si frappante des haches, des pointes de flèches et des autres armes ou instruments en tUez décooTorts en Amérique et dans l'ancien continent, Teffet d*uno simple coïncidence que Tidentité des besoins humains de guerre, de chasse, de rétement, etc., suffirait à expliquer. Mais nous savons déjà les objections qa*on peut faire à cette explication. Ajoutons le fait que des haches polies, des pointes de flèches, des idoles mêmes en néphrite on en jadéite, roches absolument inconnues sur tout le continent américain, ont été trouTées au Mexique. N'est-ce pas une preuve que, dès Vàge de pierre, les germes de la civilisation avaient été importés de Tancien dans le nouveau continent? Pour les âges postérieurs, le fait de cette importation est iloateox. (Y. M. dA Nadaillac, VAmérique préhistorique^p. 542.)

flattent de l'être. — On finit par ne plus apercevoir ce qu'on ne regarde plus et par ne plus regarder ce qu'on voit toujours. Voilà pourquoi les visages de nos compatriotes, au milieu desquels nous vivons, nous frappent tous par leur dissemblance et leurs caractères distinctifs, quoiqu'il appartiennent à la même race, dont les traits communs s'effacent à nos yeux, et pourquoi au contraire, en voyageant à travers le monde, on trouve que tous les Arabes, tous les Chinois, tous les nègres se ressemblent. On dira peut-être que la vérité est comprise entre ces deux impressions opposées. Mais ici, comme presque partout, cette méthode du juste milieu se montre erronée. Car la cause de l'illusion qui aveugle en partie l'homme sédentaire parmi ses concitoyens, la taie de l'habitude, n'obscurcit point l'œil du voyageur à travers des étrangers. L'impression de celui-ci a donc lieu de paraître bien plus exacte que celle de celui-là, et elle nous révèle clairement que, chez des individus de la même race, les traits de similitude, dus à l'hérédité, l'emportent toujours sur les traits de dissemblance.

Eh bien, pour une raison analogue, si maintenant nous passons du monde vital au monde social, nous gommes toujours frappés, en parcourant les tableaux ou les statues de nos peintres et de nos sculpteurs contemporains dans nos expositions, en lisant nos écrivains du jour dans nos bibliothèques, en observant les manières, les gestes, les tours d'esprit de nos amis et connaissances dans nos salons, nous sommes toujours et exclusivement frappés en général de leurs différences apparentes, nullement de leurs analogies. Mais quand, au musée Gampana, nous jetons un coup d'œil sur les produits de l'art étrusque, quand, dans une galerie hollandaise, vénitienne, florentine, espagnole, nous voyageons pour la première fois à travers des peintures de la même école et de la même époque, quand, dans nos archives, nous parcourons des manuscrits du moyen âge, ou qiio. dans un musée d'art rétrospectif, les exhumations des

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cryptes égyptiennes s'étalent k nos yeux, il nous semble q ce sont là autant de copies à peine discernables d'un mèi modèle, et qu'autrefois toutes les écritures, toutes les faço de peindre, de sculpter, de bâtir, toutes les manières de vi^ socialement, à vrai dire, se ressemblaient à s'y méprenc dans un même temps et un même pays. — Encore une lo ce ne peut être là une apparence mensongère, et ne devrions, par analogie, reconnaître que, même de nos jou nous nous imitons infiniment plus que nous n'innovons, n'est pas une médiocre leçon à retirer des études arcbéo giques. Dans un siècle, à coup sûr, presque tous ces romi ciers, ces artistes, ces poètes surtout, la plupart singes plutôt lémuriens de Victor Hugo, dont nous vantons nar ment l'originalité, passeront, et à bon droit, pour de servi copistes les uns des autres.

Nous avons essayé d'établir dans un précédent chapi que toute ou presque toute similitude sociale dérive de l'ii iation, comme toute ou presque toute similitude vitaU pour cause l'bérédité. Ce principe si simple a été implici ment accepté, à l'unanimité, par les archéologues de no siècle, comme fil conducteur dans le très obscur labyrinl de leurs immenses fouilles souterraines; et l'on peut pr sentir par les services qu'il leur a rendus, ceux qu'il appelé à leur rendre encore. Un vieux tombeau étrusc décoré de fresques est découvert. Comment apprécier f âge? Quel est le sujet de ses peintures? On résout ces p blêmes en signalant les similitudes, légères et insaisissab parfois, de ces peintures avec d'autres d'origine grecq d'où Ton conclut immédiatement que la Grèce était d imitée par l'Êtrurie à l'époque où ce caveau fut creusé. Il vient pas à l'esprit d'expliquer ces ressemblances par i coïncidence fortuite. Tel est le postulat qui sert de guide ees questions et qui, employé par des esprits sagaces, trompe jamais. Trop souvent, il eA vrai, entraînés par préjugés naturalistes de leur âge, les savants ne se born

pas à déduire des similitudes l'imitation, et ils en induisent la parenté. Par exemple, des fouilles faites à Este, en Vénétie, ayant donné des vases, des situles et autres objets qui présentent des ressemblances étranges avec le produit des fouilles faites à Vérone, à Bellune et ailleurs, M. Maury incline à penser que les auteurs de ces tombeaux divers appartenaient à un même peuple, conjecture que rien ne parait justifier, mais il a soin d'ajouter : 9. ou du moins à des populations observant les mêmes rites funéraires et ayant une industrie commune», ce qui n'est pas tout à fait la même chose. En tout cas, il semble bien certain que les soi-disant Étrusques du Nord, de la Vénétie, si tant est qu'ils eussent du sang étrusque dans les veines, le mélangeaient fortement de sang celtique. D'ailleurs, M. Maury remarque à ce propos l'influence qu'une nation civilisée a toujours exercée sur les barbares ses voisins, même sans conquête. «Les Gaulois de la Gaule cisalpine, dit-il, imitèrent visiblement le travail étrusque. > Ainsi la similitude des produits artistiques ne prouve rien en faveur de la consanguinité et révèle seulement une contagion imitative.

Obligés, pour rattacher l'inconnu au connu, de chercher dans les analogies les plus lointaines, les plus inappréciables à l'œil profane, en fait de formes, de styles, de scènes, de légendes figurées, de langues, de costumes, etc., le secret des générations disparues, les archéologues se sont exercés à en découvrir partout d'inattendues, les unes certaines, les autres vraisemblables à divers degrés suivant une échelle fort étendue de probabilité. Par là, ils ont merveilleusement contribué à étendre et approfondir le domaine de Vimilatim7éhumaine,etàrésoudre presque entièrement en un faisceau d'imitations combinées des autres peuples la civilisation de chaque peuple, même la plus originale au premier aspect. Ils savent que l'art arabe, de physionomie si nette, est pourtant une simple fustbn de l'art persan avec l'art grec, que Fart grec a emprunté à l'art égyptien, et peut-être à d'autres

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sources, tels et tels procédés, et que Tart égyptien 8*est formé ou grossi successivement d'apports multiples, asiatiques ou mêmes africains. Il n'est point de terme assignable à cette décomposition archéologique des civilisations, il n'est point de molécule sociale que leur chimie n'espère à bon droit dissoudre en atomes plus simples. En attendant, c'est à trois ou quatre dans l'ancien monde, à un ou deux dans le nouveau, que leurs labeurs ont réduit le nombre des foyers encore indécomposables de civilisation, tous situés, chose étrange, ici sur des plateaux (Mexique et Pérou), là à l'embouchure ou au bord de grands fleuves (Nil, Euphrate, Gange, fleuves chinois), quoique les grands cours d'eau, remarque avec raison M. de Gandolle, ne soient nullement plus rares ni plus malsains en Amérique qu'en Europe et en Asie, et que les plateaux habitables ne manquent pas non plus à ces dernières parties du monde. L'arbitraire qui a présidé au choix des premiers civilisateurs ou importateurs de civilisation pour la flxation de leurs tentes se manifeste ici. Et jusqu*à la fln des temps,4)eut-ètre, nos civilisations dérivées d'eux porteront l'empreinte inefl'açable de ce caprice primordial I

Grâce aux archéologues, nous apprenons oîi et quand, pour la première fois, est apparue une découverte nouvelle, jusqu'où et jusqu'à quelle époque elle a rayonné, et par quels chemins elle est parvenue de son lieu d'origine à sa patrie d'adoption. Ils nous font remonter, sinon au premier fourneau d'où sortit le bronze ou le fer, du moins à la première contrée et au premier siècle où l'ogive, où la peinture à l'huile, où l'imprimerie, et même, bien plus anciennement, où les ordres d'architecture grecs, où l'alphabet phénicien, etc., se sont révélés au monde justement ébloui. Toute leur curiosité', toute leur activité s'emploient à suivre dans ses

(1) Je SAis que U cariosité des antiquaires est sonrent puérile et Taniieuse. Les plus grands mêmes, tels que Schliemann, semblent plus préoo copés de découfrir ce qui a trait à quelque indiridu célèbre, Hector,

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modifteatioDaetses travestissements multiples uno invention donnée, à reconnaître sous le cloître Tatrium, sous l'église romane le prétoire du^ magistrat romain, sous la chaise curule le siège étrnscf^e, cm bien à tracer les limites du domaine où une invention, en se propageant par degrés, s*e8i répandue et que, pour des raisons à rechercher (toujours, à notre avis, par suite de la concurrence d^tnventions rivales), elle n*a pu franchir; ou bien à étudier les effets du croisement des diverses inventions qui, à force de se propager, se sont rencontrées enfin dans un cerveau imaginatif.

Ces érudits, en un mot, envisagent par force et peut-être à leur insu le monde social du passé à un point de vue de plus en plus rapproché de celui auquel je prétends que le sociologiste, j'entends le sociologiste pur, distinct du naturaliste par une abstraction nécessaire quoique artificielle^ devrait se placer sciemment et volontairement. A la différence des historiens qui ne considèrent dans l'histoire que des individus en concours ou en conflit, c'est-à-dire des bras et des jambes aussi bien que des cerveaux, et, dans ces cerveaux des idées et des désirs de provenances les plus diverses, parmi lesquels il s'en glisse çà et là de nouveaux, de personnels, présentés pèle-méle dans le tas des simples copies; à la différence de ces mauvais écuyers tranchants de la réalité, qui n'ont pas su saisir la véritable jointure des faits vitaux et des faits sociaux, le point où ils se séparent sans déchirement, les archéologues, eux, font de la sociologie pure, parce que, les individus exhumés par eux leur étant impénétrables, et les œuvres de ces morts, vestiges d'idées et de besoins archaïques, se prêtant seules à leur examen, ils entendent en quelque sorte, suivant l'idéal de Wagner, la musique du passé sans voir l'orchestre. C'est une cruelle privation à leurs yeux, je le sais, d'en être réduits là; mais

Priam, Agamemnon, que de suiTre les destinées des inrentions capitales du passé. Mais autre est le mobile ou le but personnel des traTailienn, autre le produit net et le bénéfice définitif du traTail.

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le temps, qui a détruit les cadavres et les mémoires ( peintres, des fabricants, des écrivains, dont ils déchilTr les inscriptions ou interprètent péniblement les fresqu les torses, les tessons de vases, les palimpsestes, ne leur a pas moins rendu le service de dégager ce qu*il y a eu proprement social dans les faits humains, en éliminant t< ce qu'il y a eu de vital et rejetant comme une impureté contenu charnel et fragile de cette forme glorieuse vraim< digne de résurrection.

Pour eux donc, l'histoire, simplifiée et transfigurée, ci siste simplement en apparitions et en déploiements, en ci cours et en conflits d'idées originales, de besoins original d'inventions, en un seul mot, qui deviennent de la sorte grands personnages historiques et les vrais agents du p grès humain. La preuve que ce point de vue tout idéali est juste, c'est qu'il est fécond. N'est-ce pas en s'y plaça par force, je le répète, mais aussi par bonheur, que le p lologue, le mythologue, l'archéologue contemporain s< ses noms divers, dénoue tous les nœuds gordiens, élue toutes les obscurités de l'histoire, et, sans lui rien ôter son pittoresque et de sa grâce, lui prête l'attrait d'une th rie ? Si l'histoire est en voie de se faire science, n'est-ce ] à lui qu'on le doit?

A lui, et au statisticien aussi. Celui-ci, comme celuijette sur les faits humains un regard tout abstrait et imp sonnel ; il ne s'occupe pas des individus, de Pierre ou Paul, mais de leurs œuvres, ou mieux de leurs actes, ré lation de leurs besoins et de leurs idées ; acte de fabriqu de vendre ou d'acheter tel produit, acte de commettre ou réprimer tel délit, acte de plaider en séparation de cor

acte de voter en tel ou tel sens ; et même actes de naître, de se marier, de devenir père, de mourir, tous actes de la vie individuelle qui, par certains côtés, se rattachent aussi à la vie sociale, en tant que la propagation de certains exemples, de certains préjugés, paraît influer sur Taccroissèment plus ou moins accéléré ou ralenti du nombre des naissances ou des mariages, sur le degré de fécondité des mariages, sur la mortalité des nouveau-nés.

Si l'archéologie est une collection et un classement d'oeuvres similaires, dont la similitude la plus exacte possible est ce qui importe le plus, la statistique est un dénombrement d'actions similaires le plus similaires qu'il se peut. L'art ici est dans le choix des unités, d'autant meilleures qu'elles sont plus semblables et plus égales entre elles. — De quoi s'occupe la statistique, comme l'archéologie, sinon des inventions et des éditions imitatives qu'on en fait ? Seulement l'une traite d'inventions pour la plupart mortes, épuisées par leur propre débordement, l'autre d'inventions vivantes, souvent modernes ou contemporaines, en train de déborder encore et de monter toujours, ou de s'arrêter, ou de décroître. L'une est la paléontologie, l'autre la physiologie sociale. Pendant que l'une nous dit jusqu'où et avec quelle rapidité les vaisseaux phéniciens ont porté les poteries grecques sur les rives de la Méditerranée et bien au delà, l'autre nous apprend jusqu'à quelles îles de TOcéanie, jusqu'à quelle proximité du pôle Nord ou du pôle Austral les vaisseaux anglais apportent aujourd'hui les cotonnades anglaises, et, en outre, quel nombre de mètres ils en exportent et en débitent ainsi par année. — Il faut reconnaître pourtant que le champ de l'invention paraît plus spécialement propre à l'archéologie, et celui de l'imitation à la statistique. Autant la première s'attache à démêler la filiation des découvertes successives, autant la seconde excelle à mesurer l'expansion de chacune d'elles. Le domaine de l'archéologie, est plus philosophique, celui de la statistique plus scientifique.

L*ARCHÉOLOGIfi ET LA STATLSTIQUB 113

La méthode de ces deux sciences est précisément inverse, il est vrai ; mais cela tient à leurs conditions extérieures de travail. L'une étudie longtemps les exemplaires disséminés d'un même art, avant de pouvoir se hasarder à conjecturer l'origine et la date du procédé magistral d'oii il est éclos ; elle doit connaître toutes les langues indo européennes avant de les rattacher à leur mère commune, imaginaire peut-être, i'aryaque, ou à leur sœur ainée, le sanscrit ; elle remonte péniblement des imitations à leur source. L'autre, qui presque toujours connaît les sources dont elle mesure les épanchements, va des causes aux effets, des découvertes à leurs succès plus ou moins grands suivant les années et les pays. Elle vous dira, par des enregistrements successifs, que, depuis le moment où l'invention des machines à vapeur a commencé à répandre et fortifier par degrés en France le besoin de la houille, la production de cette substance dans ce pays a suivi une progression parfaitement régulière et, de 1759 à 1869, est devenue de la sorte 6i fois et demie plus forte. Elle vous dira encore qu'à partir de la découverte du snere de betterave, ou plutôt à partir du moment où l'utilité de cette découverte a cessé d'être contestée, la fabrication de cette denrée s'est élevée, non moins régulièrement, de 7 millions de kilogrammes en 18:28 (jusque-là, elle était presque stationnaire par le motif indiqué) à 150 millions de kilogrammes trente ans après (Maurice Block).

Je choisis là les exemples les moins intéressants, et cependant n'assiste -t-on pas, par la vertu de ces chiffres arides, à la naissance, au progrès, à l'affermissement graduels, d'un besoin nouveau, d'une mode nouvelle du public ? Rien de ploa instructif en général que les tableaux chronologiques des statisticiens, où, année par année, ils nous révèlent la hausse ou la baisse croissante d'une consommation ou d'une production spéciale, d'une opinion politique particulière traduite en bulletins de vote, d'un besoin de sécurité déter* minée exprimé en primes d'assurances contre rincendie^ ou TARDE. — Imitation. 8

en livrets de caisse d'épargne, etc., c'est-à-dire au fond, toujours, les destinées d'une croyance ou d'un désir im* portés et copiés. Chacun de ces tableaux, ou mieux chacune des courbes graphiques qui les représente, est une monographie historique en quelque sorte. Et leur ensemble est la meilleure histoire qu'on puisse narrer. Les tableaux synchroniques présentant des comparaisons de pays à pays, de province à province, offrent d'ordinaire beaucoup moins d'intérêt. Mettez en regard, comme matière à réflexion philosophique, la carte française de la criminalité département par département, et la courbe graphique delà progression des récidives depuis cinquante ans. Ou bien, confrontez la proportion de la population urbaine par rapport à la population rurale, département par département, avec la proportion de cette population urbaine année par année : en voyant, par exemple, que, de 1851 à 1882, la proportion dont il s'agit s'est élevée de 25 p. 100 à 33 p. 100, c'est-à-dire du quartau tiers, suivant une progression régulière et ininterrompue, vous prendrez sur le fait l'action d'une cause sociale déterminée, tandis que le contraste de la proportion 26 p. iOO, par exemple, et de la proportion 28 p. 100, entre deux départements voisins, ne vous apprendra pas grand'chose. Autant un tableau, présentant la progression des enterrements civils depuis dix ans à Paris ou en province, serait significatif, autant la comparaison du nombre des enterrements civils en France, en Angleterre et en Allemagne, à un moment donné, serait relativement dénuée de valeur. Je ne prétends pas qu'il soit inutile de mentionner qu'en 1870 il y a eu 14 millions de dépêches télégraphiques privées en France, 11 millions en Allemagne et 24 millions en Angleterre. Hais il est tout autrement instructif d'apprendre qu'en France, notamment, les 9,000 dépêches de 1851 se sont élevées à 4 millions en 1859, à 10 millions en 1869, puis è 14 millions en 1879; et on ne peut suivre cette progression accélérée d'abord, puis ralentie, sans se rappeler la croî^-

l'archéologie et la statistioub 118

sance de tout être vivant. Pourquoi cette différence? Parce que les courbes seules, en général, et non les cartes, quoiqu'il y ait force exceptions, ont trait à une progression imitative. La statistique, on le voit, suit une marche bien plus naturelle que Tarchéologie, et elle est tout autrement précise dans les renseignements, de même nature du reste, qu'elle nous fournit. Aussi est-elle la méthode sociologique par excellence, et c'est faute de pouvoir l'appliquer aux sociétés mortes, que nous leur appliquons, comme pis-aller, la méthode archéologique. Combien ne donnerions-nous pas de médailles et de mosaïques banales, d'inscriptions funéraires, d'urnes, pour une statistique industrielle et commerciale, ou même criminelle, de l'empire romain I Mais pour rendre tous les services qu'on attend d'elle, pour répondre victorieusement aux critiques ironiques dont elle est l'objet, il faut que la statistique, comme l'archéologie, ait conscience à la fois de sa vraie utilité et de son insuffisance réelle, qu'elle sache où elle va, où elle doit aller, et ne s'abuse pas sur le danger des chemins qui la mènent à son but. Elle-même n'est qu'un pis-aller. Une statistique psychologique, notant les accroissements et les décroissements individuels des <ut>yances spéciales, des besoins spéciaux, créés originairement par un novateur, donnerait seule, si elle était pratiquement possible, la raison profonde des chiffres fournis par la statistique ordinaire ^ Celle-ci ne pèse point, elle compte seulement, et ne compte que des actes, achats, ventes, fabrications, consommations, crimes, procès, etc. Hais ce n'est qu'à partir d'un certain degré d'intensité qu'un désir grandissant devient un acte, ou qu'un désir déclinant démasque

(1) Diaprés U tUtîstiqne des chemins de fer, des omnibus, des bateaux k Tapeur de plaisance, etc., les recettes baissent régulièrement le vendredi de chaque semaine ; ce qui tient éridemment au préjugé si répandu et pourtant si affaibli, relatif au danger d*entreprendre n^importe quoi ce jour^là. En suirant d*année en année les yariations de cette baisse périodique, on mesurerait facilement le déclin graduel de Tabsurda rrojance en quest^n.

116 LES LOIS DE T/niTTATin:^

tout à coup et laisse agir un désir contraire tenu en échec jusque-là. J*en dirai autant d*une croyance. II importe beaucoup, en parcourant les ouvrages des statisticiens, de ne pas oublier qu*au fond les choses à mesurer statistiquement sont des qualités internes, des croyances et des désirs, et que bien souvent, à nombre égal, les actes chiffrés par eux expriment des poids très différents de ces choses. A certaines époques de notre siècle, le nombre des entrées dans les églises est resté le même pendant que la foi religieuse allait s*affaiblissant ; et il peut arriver que, lorsqu'un gouvernement est frappé dans son prestige, Taffection de ses adhérents soit à.moitié détruite, quoique leur chiffre ait à peine décru, comme on le voit par les scrutins à la veille même d'un effondrement subit : d'où une cause d'illusion pour ceux que les statistiques électorales rassureraient ou décourageraient plus que de raison.

Les imitations réalisées sont nombreuses, mais qu'est-ce auprès des imitations désirées! Ce qu'on appelle les vœux d'une population, d'une petite ville par exemple ou d'une classe à un moment donné, se compose exclusivement de tendances, par malheur irréalisables encore, à singer de tous points telle autre ville plus riche ou telle classe supérieure. Cet ensemble de convoitises simiennes constitue l'énergie potentielle d'une société. Il suffira, pour la convertir en énergie actuelle, d'un traité de commerce, d'une découverte nouvelle et aussi bien d'une révolution politique, qui rende accessibles à des bourses moindres ou à des capacités moindres tel luxe ou tel pouvoir réservé naguère à d'heureux privilégiés de la fortune ou de l'intelligence. Elle a donc une grande importance, et il serait bon de se tenir au courant de ses variations en plus ou en moins ; cependant la statistique habituelle ne parait pas s'en inquiéter et jugerait ce tourment ridicule, bien que, par maints procédés indirects, .l'évaluation approximative de cette force puisse parfois être 'à sa portée. — A cet égard, l'archéologie se montre supérieure

L ARCHEOLOGIE ET LA STATISTTOUR *

dans les informations que nous lui devons sur les soci( ensevelies; car, si elle nous renseigne avec moins de dé et de précision sur leur activité, elle nous peint plus fi lement leurs aspirations. Une fresque de Pompéi nous ré^ beaucoup mieux l'état psychologique d'une ville de provii sous l'empire romain, que tous les volumes de statistique nous font connaître les vœux actuels d'un chef-lieu de dé] tement français.

Ajoutons que, née d'hier, la statistique n'a pu enc émettre toutes ses branches, tandis que sa collaboratrice, f ancienne, s'est déjà ramifiée dans tous les sens. Il y a archéologie linguistique, la philologie comparée, qui n monographie à part chaque racine et sa destinée, capi verbal d'une bouche antique indéfiniment reproduit et mu plié par le conformisme frappant d'innombrables génératio une archéologie religieuse, la mythologie comparée, qui tn à part de chaque mythe et de ses éditions imitatives sans comme la philologie de chaque mot; une archéologie ji dique, politique, ethnologique, artistique enfin et ind trielle, qui consacre pareillement à chaque idée ou fictioc droit, à chaque institution, à chaque trait de mœurs chaque type ou création de l'art, à chaque procédé de 1 dustrie, et à sa puissance propre de reproduction exempla un article séparé; autant de sciences distinctes et flo santés. Mais il faut nous contenter jusqu'ici, en fait de s tistiques vraiment et exclusivement sociologiques, de ftatistique industrielle et commerciale, et de la<statisli( judiciaire, sans parler de certaines statistiques hybrides, chevauchent à la fois sur le monde physiologique et monde social, statistique de la population, de la natalité^ la malrimonialiléy de la mortalité, statistique médicale, < De la statistique politique nous n'avons qu'un germe, si forme de cartes électorales*. Quant à la statistique r

(I) Le suffrage nnWersel n*a peut-être de valeur, mais une Ta lérieuse, que par un côté non remarque ; à savoir comme un travail in

gieuse, qui aurait à nous figurer graphiquement le mouyement annuel de la propagation relative des diverses sectes, et les variations en quelque sorte thermométriques de la foi de leurs adhérents; quant à la statistique linguistique, qui devrait nous chiffrer non seulement Texpansion comparée des divers idiomes, mais dans chacun d'eux, la vogue ou le déclin de chaque vocable, de chaque forme du discours ; nous craindrions, en parlant plus longtemps de ces sciences hypothétiquesy de faire sourire le lecteur.

Mais nous en avons assez dit pour justifier cette assertion, que le statisticien envisage les faits humains du même point de vue que l'archéologue, et que ce point de vue est conforme au nôtre. — Résumons-le en deux mots, au risque de le mutiler en le simplifiant, avant d'aller plus loin. Au milieu de ce pèle-mèle incohérent des faits historiques, songe ou cauchemar énigmatique, la raison cherche en vain un ordre et ne le trouve pas, parce qu'elle refuse de le voir où il est. Parfois elle l'imagine, et, concevant l'histoire comme un poème dont un fragment ne saurait être intelligible sans le tout, elle nous renvoie pour l'intelligence de cette énigme au moment où les destinées finales de l'humanité seront accomplies et ses origines les plus reculées parfaitement connues. Autant vaut répéter le fameux mot : Ignorabimtu. Mais regardons par-dessous les noms et les dates, par-dessous les batailles et les révolutions, que voyons-nous? Des désirs spéciaux, provoqués ou surexcités par des inventions ou des initiatives pratiques dont chacune apparaît en un point et rayonne de là incessamment comme une sphère lumineuse, s'entre-croisant harmonieusement avec des milliers d'ondu-

miltent de statistique politique p^ lequel ane nation est appelée à prendre conscience des changements qui s'opèrent dans ses yœux et ses opinions sur des questions ritales. Pour s'exercer dans les conditions que conseiUe le calcul des probabilités ; ce trarail doit s'appuyer sur de très grands nombres. De là la nécessité d*étendre le suffrage le plus possible, et, notamment, d'universaliser tout à fait le suffrage soi-disant unirerseL (Voir à ce sujet une étude publiée dans nos Éludes pénales et sociales.)

L*ARGflÉOLOGIE ET LA. STATISTIQUE 119

lations analogues dont la multiplicité Q*est jamais de la — fusion; et aussi des croyances spéciales, apportées pai découvertes ou des conjectures théoriques, qui rayonnent blablement avec une rapidité et dans des limites varia L'ordre dans lequel éclosent et se succèdent ces inven et ces découvertes n*a rien que de capricieux et d*accid dans une large mesure; mais, à la longue, par Téliminj inévitable de celles qui se contrarient (c'est-à-dire au qui se contredisent plus ou moins par quelque-unes de î propositions implicites), le groupe simultané qu'elles ment devient concert et cohésion. Considérée ainsi, co une expansion d'ondes émanées de foyers distincts, et co un arrangement logique de ces foyers et de leurs cori ondulatoires, une nation, une cité, le plus modeste épi du soi-disant poème de l'histoire, devient un tout viva individuel, et un spectacle beau à contempler pour une r de philosophe.

Si ce point de vue est vrai, si vraiment il est le plus pi à éclairer les faits sociaux par leur côté régulier, mesui et nombrable, il s'ensuit que la statistique sociolo^ devrait s'y placer, non pas à peu près et à son insu, sciemment et tout à fait, ce qui lui épargnerait, comi l'archéologie, bien des tâtonnements et des enregistren stériles. Et nous allons énumérer les principales conséquc qai en résulteraient. — D'abord, en possession ( pierre de touche pour reconnaître ce qui lui appartient qui ne lui appartient pas, convaincue que l'immense et de rimitation humaine est à elle tout entier, mais riet ce champ, elle laisserait, par exemple, aux naturaliste soin de dresser la statistique, purement anthropologiqu

ses résultats, des exemptions pour le service militaire dans les divers départements français, ou d'établir les tables de mortalité (je ne dis pas de natalité, car ici l'exemple d'autrui intervient puissamment pour restreindre ou stimuler la fécondité de la race). Cela est de la biologie pure, aussi bien que l'emploi de la méthode graphique de M. Marey ou l'obser vation des maladies par le myographe, le sphygmographe, le pneumographe, sortes de statisticiens mécaniques de» contractions, des pulsations, des mouvements respiratoires. En second lieu, le statisticien sociologiste ne perdrait jamais de vue que sa tâche propre est de mesurer des croyances spéciales, des désirs spéciaux, et d'employer les procédés les plus directs pour serrer le plus près possible ces quantités si difOciles à atteindre; que les dénombrements d'actions, le plus possible similaires entre elles (conditioD mal remplie par la statistique criminelle entre autres), et, & leur défaut, les dénombrements d'œuvres, par exemple d'articles de commerce, similaires aussi, doivent toujours tendre et se rapporter à ce but final, ou plutôt à ces deux buts : l'' par des enregistrements d'actions ou d'œuvres, tracer la courbe des accroissements, des stationnements ou des décroissements successifs de chaque idée nouvelle ou ancienne, de chaque besoin ancien ou nouveau, à mesure qu'ils se répandent et se consolident, ou qu'ils sont refoulés et déracinés; 2® par des rapprochements habiles entre les séries ainsi obtenues, parla mise en relief de leurs variations concomitantes, marquer l'entrave ou le secours plus oo moins grand ou nul que se prêtent ou s'opposent ces diverses propagations ou consolidations imitatives de besoins et d'idées (suivant qu'ils consistent, comme ils consistent toujours, en propositions implicites qui s'entre-affirment on s'entre-nient plus ou moins et en plus ou moins grand nombre); sans négliger toutefois l'influence que peuvent avoir sur elles le sexe, l'âge, le tempérament, le climat, la saison, causes naturelles dont la force est d'ailleurs mesu*

l'akchéologie bt la statistique 121

rée, 8*U y a lieu, par la statistique physique ou biologique.

En d^autres termes, il s'agit, pour la statistique sociologique : 1^ de déterminer la puissance imitative propre à chaque invention, dans un temps et un pays donnés; 2^ de montrer les effets favorables ou nuisibles produits par Timitation de chacune d'elles, et, par suite, d'influer chez ceux qui auront connaissance de ces résultats numériques, sur le penchant qu'ils auraient à suivre ou à ne pas suivre tels ou tels exemples. En déûnitive, constater ou influencer des imitations, voilà tout l'objet des recherches de ce genre. Comme exemple de la manière dont la seconde de ces deux fins a été atteinte, on peut citer la statistique médicale, laquelle se rattache en effet à la science sociale en tant qu'elle compare, pour chaque maladie, la proportion des malades guéris par l'application des divers procédés, des divers spécifiques anciennement ou nouvellement découverts. Elle a contribué de la sorte à généraliser la vaccination, le traitement de la gale par les insecticides, etc. La statistique des crimes, des suicides et des aliénations mentales, en montrant que le séjour des villes les multiplie dans de larges proportions, serait de nature aussi à modérer, bien faiblement il est Trai, le grand courant imitatif qui porte les habitants des campagnes vers la vie urbaine. M. Bertillon nous assure même que la statistique du mariage nous serait un encouragement à faire un plus grand usage encore de cette très antique invention, de nos aïeux — plus originale qu'il ne semble, entre parenthèses — en nous révélant la moindre mortalité des hommes mariés comparés aux célibataires du même Age. Mais ne nous attardons pas sur ce délicat sujet.

Des deux problèmes que je viens de distinguer et qui me paraissent s'imposer au statisticien, le second ne saurait être résolu qu'après le premier ; il est peut-être bon de le noter. Chercher par exemple, comme on le fait souvent, à mesurer l'action de telle pénalité, de telles croyances reli-

fis LES LOIS DE l'imitation

gieuses, de telle éducation, sur les pendants criminels, avant d'avoir mesuré la force de ces penchants livrés à eux-mêmes, tels que, aux jours de jacqueries, chez des populations libres de tout gendarme, de tout prêtre et de tout précepteur, ils se déploient en incendies, en égorgements, en pillages tout pareils, instantanément imités d'un bout d'un pays k l'autre; procéder de la sorte, n'est-ce pas faire passer la charrue avant les bœufs ?

La première opération préliminaire doit donc être de dresser une table des principaux besoins innés ou graduellement acquis, à commencer par le besoin social de se marier ou de devenir père, des principales croyances, anciennes ou nouvelles ; ou, ce qui est unum et idem, des familles d'actes, exemplaires d'un même type, qui expriment ses forces internes avec plus ou moins d'exactitude. — A cela peut servir surtout la statistique commerciale et industrielle, qui devient si intéressante quand on la regarde sous cet angle. Chaque article fabriqué ou vendu ne répondil pas, en effet, à un besoin spécial, à une idée particulière? Les progrès de sa vente ^t de sa fabrication, dans un temps et un lieu donnés, ne traduisent-ils pas sa force motrice, c'est-à-dire sa vitesse de propagation, ainsi que sa masse en quelque sorte, c'est-à-dire son importance? La statistique de l'industrie et du commerce est donc le fondement principal de toutes les autres. Ce qui vaudrait mieux encore, si la chose était praticable, ce serait l'application, sur une plus large échelle, aux vivants, de la méthode d'investigation que l'archéologie se permet à l'égard des morts : je veux dire l'inventaire précis et complet, maison par maison, de tout le mobilier d'un pays et des variations numériques de chaque espèce de meuble année par année. Excellente photographie de notre état social, à peu près comme, en inventoriant avec le soin que l'on sait, le contenu des tombeaux, de la demeure des morts, en Egypte, en Italie, en Asie Mineure, en Amérique, partout, les fouilleurs du passé

L*AIICBi^0L06TE ET LA STATISTIQUB 123

se sont tronvés nous avoir fouroi la meilleure image des eiTilisalions éteintes.

Mais k défaut du recensement inquisitorial que j'imagine et des maisons de verre qu'il suppose, la statistique du commerce et de l'industrie, complétée et systématisée, la statistique de la librairie, notamment, qui nous révèle les changements survenus dans la proportion relative des catégories de livres publiés chaque année, sufQt déjà à nous procurer les données dont nous avons besoin. La statistique judiciaire ne vient théoriquement qu'après, et il faut convenir que, malgré son intérêt plus profond, d'un genre différent, elle lui est inférieure encore sous un autre rapport. Les unités qu'elle additionne manquent de similitude. On me dit que eette foi^e a fabriqué cette année 1 million de rails d'acier, que cette manufacture a reçu 10,000 balles de coton ; voilà des unités semblables, se référant à des besoins semblables. Mais on a beau détailler les vols, par exemple, ou les procès de servitude, en classes et sous-classes, on ne parvient jamais à ne pas grouper ensemble des actes assez dissemblables, inspirés par des besoins et des idées différents, d'origine distincte, et se rattachant de la sorte à de multiples familles d'actions. Tout au plus pourraiton faire une colonne séparée pour les assassinats de femmes coupées en morceaux, ou pour les empoisonnements par la strychnine, et autres forfaits, de récente invention, qui font réellement groupe et constituent des modes criminelles caractérisées. C'est surtout d'après leurs procédés d'exécution qu'il faudrait classer les crimes et les délits, pour les cataloguer convenablement. On verrait alors quel est l'empire de l'imitation en pareille matière. 11 faudrait descendre au détail. Si l'on pouvait classer les méfaits d'après la nature de la proie recherchée on de la peine évitée par leur moyen, on aurait un classement diCférent, mais naturel encore, qui reproduirait, sous une -forme nouvelle, celui des articles ou services industriels dont l'achat procure aux honnêtes gens des satisfactions pareilles.

Le champ de la statistique sociologique étant nettement circonscrit, les courbes graphiques relatives à la propagation, c'est-à-dire aussi bien à la consolidation de chaque besoin spécial, de chaque opinion spéciale, pendant un certain nombre d'années et dans une certaine étendue de pays, étant clairement tracées, il reste à interpréter ces courbes hiéroglyphiques, parfois pittoresques et bizarres comme le profil des monts, plus souvent sinueuses et gracieuses comme les formes de la vie. Ou je m'abuse fort, ou notre point de vue ici nous est d'un très grand secours. — Les lignes dont il s'agit sont toujours ou montantes, ou horizontales, ou descendantes, ou bien, si elles sont irrégulières, on peut toujours les décomposer de la même manière en trois sortes d'éléments linéaires, escarpements, plateaux, déclivités. D'après Quételet et son école, les plateaux seraient le séjour éminent du statisticien, leur découverte serait son triomphe le plus beau ou devrait être son aspiration constante. Rien de plus propre, suivant lui, à fonder laphysique sociale^ que la reproduction uniforme des même» nombres, non seulement de naissances et de mariages, mais même de crimes et de procès, pendant une période de temps considérable. De là l'illusion (dissipée, il est vrai, depuis, notamment par la dernière statistique officielle sur la criminalité progressive du dernier demi-siècle) de penser que ces derniers nombres se reproduisaient effectivement avec uniformité. — Mais, si le lecteur a pris la peine de nous suivre, il reconnaîtra que, sans diminuer en rien l'importance des lignes horizontales, on doit attribuer aux lignes montantes, signes de la propagation régulière d'un genre d'imitation, une valeur théorique bien supérieure. Voici pourquoi :

L*ARCUéOL06lE ET LA STATISTIQUE 125

Par le fait même qu*uiie idée nouvelle, qu*un go veau, a pris racine quelque part dans un cerveau fai •certaine façon, il n'y a pas de raison pour que cetti vation ne se propage pas plus ou moins rapidemei un nombre indéfini de cerveaux supposés pareils et communication. Elle se propageait instantanément da ces cerveaux si leur similitude était parfaite et s'ils c niquaient entre eux avec une entière et absolue liberl vers cet idéal, par bonheur inaccessible, que nous me à grands pas, comme on peut s*en convaincre par la di si rapide des téléphones en Amérique dès le lenden leur apparition. 11 est déjà à peu près atteint en concerne les innovations législatives, lois ou décrets, <i*autres époques, ne s'appliquaient que péniblemei cessivement et avec lenteur aux diverses provinces de État, et maintenant s'exécutent d'un bout à l'autre d toire le jour même de leur promulgation. C'est qu'k a nulle entrave. — Le défaut de communication j( physique sociale, le même rôle que le défaut d'élasti physique. L'un nuit à l'imitation autant que l'autre dulation. Mais la propagation imitative de certaines tions que l'on sait (chemins de fer, télégraphes, etc.; sans cesse à diminuer, au profit de toutes les autre insuffisance des contacts d'esprits. Et, quant à la < blance des esprits, elle tend à s'effacer pareillement propagation même des besoins et des idées nésd'inv passées, laquelle travaille ainsi en ce sens à faciliter pagation des inventions futures, j'entends de celles la contrediront pas.

D'eux-mêmes donc, une idée ou un besoin, une fois tendent toujours à se répandre davantage, suivant un progression géométrique'. C'est là le schëme idéal

(t) En même temps, ils tendent à s'enraciner, et leur progrès

dae hAte lear progrès en profondeur. Et, par la mutaeUe actio

' deux imitations de soi et d*autrai, il n*est pas, remarquons-le i

126 LES LOIS DB L'utlTATIOM

se conformerait leur courbe graphique s'ils pouvaient se propager sans se heurter entre eux. Mais, comme ces chocs sont inévitables un jour ou l'autre, et vont se multipliant, il ne se peut qu'à la longue chacune de ces forces sociales ne rencontre sa limite momentanément infranchissable et n'aboutisse, par accident, nullement par nécessité de nature, à cet état stationnaire pour un temps, dont les statisticiens en général paraissent avoir si peu compris la signiBcalion. Stationnement ici, comme partout d'ailleurs, signiGe équilibre, mutuel arrêt de forces concurrentes. Je suis loin de nier l'intérêt théorique de cet état, puisque ces équilibres sont autant d'équations. En voyant, par exemple, la consommation de telle substance, café ou chocolat, cesser de croître dans une nation à partir de telle date, je sais que la force du besoin correspondant est précisément égale à celle des besoins rivaux dont une satisfaction plus ample du premieh exigerait le sacrifice, vu le niveau des fortunes. Làdessus se règle le prix de chaque objet. Mais est-ce que chacun des chiffres annuels des séries progressives, des côtes^ n'exprimait pas, lui aussi, une équation entre la force du besoin dont il s'agit à la date indiquée et la force des besoins concurrents qui, à la même date, l'ont empêché de se développer davantage ? Si d'ailleurs la progression s'est arrêtée à tel point plutôt qu'à tel autre, si le plateau n'est pas plus élevé ou plus bas dans chaque cas, n'est-ce pas un pur hasard historique qui en est cause, c'est-à-dire le fait que les inventions contradictoires d'où sont nés les besoin^ hostiles par lesquels la progression est endiguée, ont apparu ici plutôt que là, à telle époque plutôt qu'à telle autre, et enfin ont apparu au lieu de ne pas apparaître ?

Ajoutons que les plateaux sont toujours des équilibres instables. Après une horizontalité plus ou moins approximative, plus ou moins prolongée, la cotirbe va«e remettre

ment, d^enthousiaitme oa de fanatisme du présent ou da passé, de force historique, qni ne ^explique.

L'ARCnÉOLOGIE ET LA STATISTIQUE 127

à monter ou à descendre, la série à croître ou à décroître, suivant qu'il surviendra une nouvelle invention auxiliaire ou hostile, confirmative ou contradictoire. Quant aux séries décroissantes, on le voit, elles sont un simple effet des croissances victorieuses qui refoulent l'opinion ou le goût public en voie de déclin, naguère ou jadis envoie de progrès, et elles ne méritent d'être considérées par le théoricien que comme Vimage renversée des séries croissantes qu'elles supposent.

Aussi constatons-nous que, toutes les fois qu'il est donné au statisticien de prendre une invention à sa naissance et de tracer annuellemement le cours numérique de ses destinées, il met sous nos yeux des lignes constamment ascendantes, du moins jusqu'à une certaine époque, et même très régulièrement ascendantes pendant un certain temps beaucoup plus court. Si cette régularité parfaite ne persiste pas, cela tient à des causes que nous allons indiquer bientôt. Mais qoand il s'agit d'inventions très anciennes, telles que le mariage monogamique et chrétien, qui ont eu le temps de traverser leur période progressive et de remplir jusqu'aux bords pour ainsi dire tout leur bassin propre d'imitation, il ne faut pas s'étonner si la statistique, qui n'a pas assisté à leurs débuts, déroule à leur égard des horizontales à peine flexueuses. Que le nombre annuel de mariages reste en proportion à peu près constante avec le chiffre de la population (sauf en France par exemple, où il y aune lente diminution proportionnelle), et même que l'inttuence du mariage sur la criminalité ou sur le suicide se traduise annuellement par des chiffres à peu près égaux, rien de moins merveilleux, d'après ce qui vient d'être dit. Il en est des vieilles institutions piissées dans le sang d'un peuple, comme des causes naturelles, le climat, le tempérament, le sexe, l'Âge, la saison, qui influent sur les actes humains pris en masse avec une si frappante uniformité (bien exagérée pourtant et bien plus circonscrite qu'on ne le croit généralement) et avec

1?f^ T.KS LOIS DE l'imitation

une régularité tout autrement remarquable encore sur les iaits vitaux, tels que la maladie ou la mort.

Et cependant, même ici, que trouvons-nous au fond de ces séries uniformes? Voyons; ce sera une courte digression. La statistique, par exemple, a relevé que, de un à cinq ans, la mortalité est toujours trois fois plus grande dans nos départements riverains de la Méditerranée que dans le reste de la France, ou du moins que dans les départements les plus favorisés. L'explication du fait se trouve, parait-il, dans Textréme ardeur du climat provençal pendant Tété, saison aussi nuisible à la première enfance (encore une révélation de la statistique contraire au préjugé) que Thiver Test à la vieillesse. Quoi qu'il en soit, le climat intervient ici comme une cause fixe, toujours égale à elle-même. Mais le climat, qu'est-ce, sinon une entité nominale, où s'exprime un certain groupement des réalités suivantes : le soleil, radiation lumineuse qui tend à s'épanouir indéfiniment dans l'illimité des espaces et que l'obstacle de la terre contrarie en l'arrêtant ; les vents, c'est-à-dire des fragments de cyclones, plus ou moins définis, qui tendent sans cesse à s'élargir, à s'espacer sur tout le globe, et ne sont arrêtés que par des chaînes de montagnes ou d'autres cyclones heurtés ; l'altitude, c'està-dire l'effet de forces souterraines de soulèvement qui aspiraient à une expansion sans fin de la croûte terrestre, heureusement résistante; la latitude, c'est-à-dire l'effet de la rotation du globe terrestre, encore fluide, dans ses efforts impuissants pour se contracter de plus en plus ; la nature du sol, c'est-à-dire des molécules dont les affinités, toujours incomplètement satisfaites, s'exercent autour d'elles vainement, et dont l'attraction, s'exerçant à toute distance, tend à d'impossibles contacts ; la flore enfin, dans une certaine mesure, c'est-à-dire diverses espèces ou variétés végétales dont chacune, mécontente de son cantonnement, envahirait de ses exemplaires innombrables le globe tout entier, si la concurrence de toutes les autres ne refrénait son avidité.

l'archéologie et la statisttouc 1?9

Ce que nous disons du climat, nous pourrions le dire aussi bien de l'âge, du sexe, et des autres influences d'ordre naturel. — En somme, physiques ou vivantes, toutes les réalités extérieures nous donnent le même spectacle d'ambitions infinies, irréalisées et irréalisables, qui s'aiguillonnent et se paralysent réciproquement. Ce qu'on nomme en elles fixité, immutabilité des lois de la nature, réalité par excellence, n'est au fond que leur impuissance d'aller plus loin dans leur voie vraiment naturelle et de se réaliser plus pleinement. £h bien, il en est de même de ces influences fixes (momentanément fixes), d'ordre social, que la statistique découvre ou prétend découvrir; car les réalités sociales, idées et besoins, ne sont pas moins ambitieuses que les autres, et c'est en elles que se résolvent à l'analyse ces entités sociales qu'on nomme les mœurs, les institutions, la langue, la législation, la religion, les sciences, l'industrie et l'art. Les plus vieilles de ces choses, celles qui ont passé l'âge adulte, ont cessé de croître, mais lesjeunes se déploient, comme on en a la preuve, entre autres, par le grossissement incessant de nos budgets, qui ont enflé, enflent et enfleront toujours jusqu'à la catastrophe finale, point de départ d'une nouvelle progression destinée à un dénouement analogue, et ainsi de suite infiniment. Sans remonter plus haut que 1819, depuis cette date jusqu'en 18G9, le montant des perceptions indirectes s'est très régulièrement élevé de 544 à l,3i3 millions de francs. Quand 33 ou 37 millions d'hommes — 33 en 1819, 37 en 1869, — ont des besoins croissants, parce qu'ils se copient de plus en plus les uns les autres, ils doivent produire et consommer de plus en plus pour les satisfaire, et il est inévitable que leurs dépenses communes s'élèvent en proportion de leurs dépenses privées i.

(I) Cette progression n'est pas le privilège de notre siècle. Sous Tancicn régime, dit M. Delahante {Une famille de finances au xviii» siècle), • U ferme générale a représenté pour le gourernement un produit loU' jours croissant de cent à cent soixante millions •.

TiRDE. — Imitation.

Si notre civilisation européenne avait depuis longtemps )nné, comme la civilisation chinoise, tout ce qu'elle était isceptible de donner en fait d'inventions et de découvertes; , vivant sur un capital antique, elle se composait exclusiîment de vieux besoins et de vieilles idées, sans nulle addion récente tant soit peu notable, il est probable, d'après I qui précède, que le vœu de Quételet serait accompli. La statistique appliquée à tous les aspects de notre vie »ciale aboutirait partout à des séries uniformes, horizontament déroulées et parfaitement comparables aux fameuses lois de la nature ». C'est peut-être parce que la nature est îaucoup plus vieille que nous et a eu tout le temps voulu )ur amener à cet état d'épuisement inventif toutes ses vilisations à elle, je veux dire ses types vivants (véritables ^ciétés cellulaires, comme on sait), qu'on remarque en elle itte ûxité ou cette rotation sur place dont on la loue si rt. De là la belle périodicité régulière, tant admirée, des liffres fournis par la statistique sociologico-physiologique )ur ainsi dire, qui s'attache opiniâtrement à mettre en lief les influences constamment égales de l'âge, du sexe, ir la criminalité, sur la nuptialité. On pouvait, certes, être Ttain d'avance de cette régularité-l&, comme on peut être irque, si l'on divisait les accusés en nerveux, bilieux, lymlatiques, sanguins, qui sait même, en blonds et en bruns, participation annuelle de chacune de ces catégories aux dits annuellement commis se montrerait toujours la même. Ce qu'on ferait peut-être mieux de signaler, c'est que cerines régularités statistiques, en apparence d'un autre inre, se ramènent au fond à celles-là. Par exemple, pourloi, depuis cinquante ans au moins, les prévenus coudâmes en police correctionnelle, font-ils appel à très peu près \ fois sur 1,000, tandis que le ministère public, pendant la ême période, a fait appel suivant une proportion sans isse décroissante, du double au simple ? La décroissance, i ce qui concerne l'appel des parquets, est un effet direct

L*ARCnÉOLOGIE ET LA STATISTIQUE 131

de rimitation professionnelle sans cesse croissant stationnement numérique, en ce qui concerne Yt prévenus, comment Texpliquer? Observons que le c( quand il se demande s'il doit faire appel, ne se rëg général sur ce que font ou feraient ses pareils en blable, exemple qu'il ignore le plus souvent. Il encore moins la statistique, où il pourrait lire la p les cours d'appel sont de plus en plus portées à < les décisions des premiers juges. Mais, entre l'espé succès et la crainte de l'échec, toutes choses égales (c'est-à-dire les motifs d'espérer ou de craindre tiré constances de la cause ayant en moyenne le mé annuel) j c'est sa nature plus ou moins hardie qui le fai d'un côté plutôt que de l'autre. Ici intervient don( poids supplémentaire qui l'emporte dans la balance, déterminée de hardiesse et de conûance qui fait [ tempérament moyen des délinquants et qui, comme traduit nécessairement par la proportion uniforme appels.

L'erreur de Quételet s'explique historiquement, miers essais de statistique ont en effet porté sur U tion, c'estrà-dire sur la natalité ou la mortalité au âges de la vie en divers lieux, dans les deux sei bien que sur le mariage ; et, comme ces effets de ci matériques et physiologiques ou de causes soci antiques ont naturellement donné lieu à des rc régulières de chiffres presque égaux, on a eu le tori raliser cette observation, démentie par la suite. Etc que la statistique, dont la régularité n'exprime, que l'asservissement imitatîf des masses à des fant à des conceptions individuelles d'hommes supérieu être invoquée comme confirmation du préjugé à 1 suivant lequel les faits généraux de la vie sociale régis, non par des volontés ou des intelligences h mais par des mythes appelés lois naturelles t

Déjà, cependant, la statistique de la population aurait dû 3 ouvrir les yeux. Le chiffre de la population ne reste ionnaire en aucun pays ; il croit ou décroît avec une eur ou une rapidité singulièrement variable de peuple à )le, de siècle à siècle. Comment expliquer cela dans 30thèse de la physique sociale ; et nous-mêmes, comment iquerons-nous cela? Voilà un besoin assurément très ifue, le besoin de paternité, dont le chilTre annuel des sances exprime éloquemment le degré de hausse ou de se dans le public. Or, tout antique qu'il est, la statistique ) le montre soumis à d'énormes oscillations, et Thist consultée nous laisse apercevoir dans le passé, dans i de notre France par exemple, une succession de dépeulents et de repeuplements graduels, alternatifs, du terre. — C'est que ce caractère d'antiquité est purement dirent. Autre est le désir instinctif et naturel, autre est le r social, imilatif et raisonné de devenir père. Le premier , être constant ; mais le second, qui se grelTe sur le prer à chaque grand changement de mœurs, de lois ou de ;ion, est sujet à des fluctuations et à des renouvellets séculaires. L'erreur des économistes est de confondre i-ci avec celui-là, ou plutôt de ne considérer que celui-là, is que celui-ci importe seul au sociologue.

*, il y a autant de besoins distincts et nouveaux de mité, dans le second sens, qu'il y a de motifs distincts iccessifs pour lesquels l'homme en société veut avoir enfants. Et toujours, à l'origine de chacun de ces motifs, me explication de leur naissance, nous trouvons des uvertes pratiques ou des conceptions théoriques. L'Eslol oul'Anglo-Saxon de l'Amérique est fécond, parce qu'il .mérique à peupler ; sans la découverte de Christophe mb, combien de millions d'hommes ne seraient pas ! iglais insulaire est fécond, parce qu'il a le tiers du globe Ioniser: conséquence directe, entre autres causes, decette 3 d'heureuses explorations et de traits de génie maritime

L*ARCnÉ0L06IE ET LA STATISTIQUE 133

OU guerrier, OU d'initiatives privées, surtout, qui lui ont valu ses colonies. En Irlande, l'introduction de la pomme'd a élevé la population de 3 millions en 1766, à 8,300,( 1845. L'Aryen antique veut une postérité pour que la fl de son foyer ne s'éteigne pas et soit arrosée tous les de sa liqueur sacrée, car sa religion lui persuade que extinction serait un malheur pour son ombre. Le ch zélé rêve d'être chef d'une famille nombreuse, pour docilement au mullipUcamini biblique. Avoir des ec pour le Romain des premiers temps, c'est donner des riers à la république, laquelle ne serait pas sans ce fa d'inventions, d'institutions militaires ou politiques, gine étrusque, sabine, latine ou autre, dont Rome fu ploitation. Pour l'ouvrier des mines, des chemins de fc manufactures de coton, c'est donner de nouveaux 1 ces industries nées d'inven tions modernes. Christophe Ce Watt, Fulton, Stephenson, Ampère, Parmentierpeuvei ser, célibataires ou non, pour les plus grands multiplie de l'espèce humaine qu'il y ait jamais eus.

Arrêtons -nous, en voilà assez pour me faire compr Il est possible qu'on regarde ses enfants présents to du même œil, depuis qu'il y a des pères; mais à eo\ on envisage tout autrement ses enfants futurs, s qu'on voit en eux, comme le paler familias anciei esclaves domestiques sans droits éventuels contr ou, comme l'Européen actuel, des maîtres ou des ciers peut-être exigeants dont on pourra être l'esch four. Effet de la différence des mœurs et des lois, q idées et les besoins ont faites. On le voit, ici comm tout, ce sont des initiatives individuelles, contagieus imitées, qui ont tout fait, j'entends socialement. Depi milliers de siècles sans doute, l'espèce humaine, réduil nombre d'individus dérisoire, aurait cessé de progre rinstar des bisons et des ours, si de temps à autre, au de l'histoire, quelque homme de génie n'était venu <

un fort coup de fouet à sa force de reproduction, tantôt en ouvrant de nouveaux débouchés, coloniaux ou industriels, à l'activité de Thomme; tantôt, novateur religieux, tel que Luther, en ranimant ou plutôt en rajeunissant sous une forme toute nouvelle la ferveur populaire et la foi générale dans la Providence, nourrice des oiseaux des champs. A chaque coup de fouet de ce genre, on peut dire qu'un nouveau besoin de paternité, dans le sens social, prenait naissance, et, ajouté ou substitué aux précédents, plus souvent ajouté que substitué, allait entrer à son tour dans sa voie propre de développement.

Maintenant, prenons à ses débuts l'un quelconque de ces besoins purement sociaux de reproduction,, et suivons-le dans sa carrière. Autant vaut nous attacher à cet exemple qu'à tout autre pour dégager une loi générale que nous allons bientôt formuler. Au milieu d'une population devenue depuis longtemps stationnaire, parce que le désir d'y avoir des enfants s'y trouvait balancé exactement par la peur de la misère plus forte qu'ils entraîneraient en se multipliant davantage, la nouvelle se répand tout à coup qu'une grande île, découverte et conquise par un compatriote, procure un moyen nouveau de grossir sa famille sans s'appauvrir, en s'enrichissant même. A cette nouvelle, et à mesure qu'elle se propage et se confirme, le désir de paternité redouble, c'està-dire que le précédent désir est doublé d'un nouveau. Mais celui-ci ne se réalise pas immédiatement. Il entre en lutte avec tout un peuple d'habitudes enracinées, de routines antiques, d'où naît la persuasion générale qu'on ne peut s'acclimater sur cette terre lointaine, qu'on doit y mourir de faim, de fièvre et de nostalgie. De longues années s*écoulent avant que cette résistance ambiante soit généralement vaincue. Alors un courant d'émigration s'établit, et les colons, affranchis de tout préjugé, se mettent à déployer leur fécondité exubérante. C'est le moment où la tendance à une progression géométrique, loi de tout besoin et non

L*ARCHÉ0L06IB ET LA STATISTIQUB 13B

pas seulement du besoin de reproduction, passe à l'acte et se satisfait dans une certaine mesure. Mais ce moment ne dure pas. Bientôt, par l'efTet môme de la prospérité ascendante qui accompagne les progrès de cette fécondité, celle-ci se ralentit, entravée chaque jour davantage par les besoins de luxe, de loisir, d'indépendance fantaisiste qu'elle a fait naître elle-même et qui, parvenus à un certain degré, posent à l'homme ultra-civilisé ce dilemme : < Entre les joies que nous t'offrons et les joies d'une famille nombreuse, choisis; qui veut celles-ci renonce à celles-là. > De là un arrêt inévitable de la progression signalée ; puis, si la civilisation à outrance se prolonge, une dépopulation commençante, que l'Empire romain a connue, que l'Europe moderne et même l'Amérique connaîtront certainement un jour, mais qui n'a jamais été ni jamais n'ira très loin, puisque, poussée au delà d'une certaine limite, elle produirait un recul de la civilisation, une diminution des besoins de luxe, qui relèverait le niveau de la population. Donc, si rien de nouveau ne surgit, après quelques oscillations, Tétablissemunt d'un état stationnaire, définitif jusqu'à nouvel ordre du hasard ou du génie, s'impose nécessairement.

Nous pouvons sans crainte généraliser cette observation. Puisqu'elle s'est trouvée applicable à un besoin aussi primitif en apparence que celui de paternité, avec quelle facilité plus grande s appliquerait-elle encore aux besoins dits de luxe (tous consécutifs à une découverte, c'est clair), par exemple au besoin de locomotion à vapeur. Celui-ci, comprimé au début par la crainte des accidents et l'habitude de la vie sédentaire, n'a pas tardé à se déployer triomphalement jusqu'à nos jours où il se trouve en face d'autres adversaires plus redoutables, en partie formés ou alimentés par lui, je veux dire le besoin de ces mille satisfactions variées de la vie civilisée aux dépens desquelles le plaisir de voyager ne saurait croître indéfiniment. Avec moins de clarté, mais non moins de certitude, la même remarque s'applique aussi

aux besoins d*ordre supérieur, tels que ceux d'égalité, de liberté politique, ajoutons de vérité. Ces trois derniers, y compris le troisième, sont assez récents. Le premier est né de la philosophie humanitaire et rationaliste de notre XYiii** siècle, dont les chefs et les sources sont connus ; le second, du parlementarisme anglais, dont il ne serait pas bien malaisé, sans remonter très haut, de nommer les inventeurs et les propagateurs successifs. Quant au besoin de vérité, si Ton en croit M. Dubois-Reymond, ce tourment aurait été inconnu à Tantiquité classique, dont cette lacune explique Tinfériorilé scientifique et industrielle si étrange à côté de ses dons éminents, et il serait le fruit propre du christianisme, de cette religion de Tesprit qui, exigeant la foi encore plus que les œuvres, et la foi en des faits jugés historiques, enseigne aux hommes le haut prix du vrai. La foi chrétienne aurait de la sorte enfanté sa grande rivale, l'entrave moderne à sa propagation jusque-là triomphante, la science, qui date à peine du xvi® siècle, Immense alors, mais localisé dans un petit nombre de fidèles fut Tamour du vrai, qui depuis a débordé et déborde toujours. Mais déjà à certains signes, il est facile d'apercevoir qu'il ne faudrait pas trop compter sur un vingtième siècle aussi altéré de curiosité désintéressée que les trois siècles antérieurs. Et l'on peut prédire, à coup sûr, que le jour n*est pas loin où le besoin de bien-être que l'industrie, fille de la science, aura déployé outre mesure, étoufifera l'ardeur scientifique et préparera les générations nouvelles à sacrifier ulilitairement au besoin social de quelque illusion consolante, commode et commune, peut-être imposée par l'État, le culte libre et individuel de la vérité désespérante. Et ni la soif déjà bien diminuée de liberté politique, ni notre passion actuelle d'égalité n'échapperont certainement à un destin pareil.

Peut-être faut-il en dire autant du besoin de propriété individuelle. Sans adopter à ce sujet toutes les idées de M. de Laveleye, on doit reconnaître que ce besoin, civilisa-

l'archéologie et la statistique 137

leur au premier chef et né d'un faisceau d'inventions agricoles, a été précédé par le besoin de propriété commune (pueblos de l'Amérique du Nord, communisme hindou, mir russe, etc.) ; qu'à la vérité il n'a cessé de croître jusi jours aux dépens de ce dernier, comme le prouve la graduelle de ce qui restait encore d'indivis, par exer communaux de nos campagnes ; mais qu'il ne croi que le jour où il entrera en lutte avec le besoin d*a tion meilleure et de bien-être en général, on pourr reculer devant ce rival qu'il aura lui-même enfanté. Non seulement tout besoin social, mais toute croyai velle traverse, en se propageant, les trois phases c décrites, avant d'atteindre le repos final. En résun croyance ou besoin, toujours il lui faut d'abord, à c social, se faire jour péniblement à travers un réseau tudeset de croyances contraires, puis, cet obstacle éi répandre après sa victoire, jusqu'à ce que de nouveai mis, suscités par son triomphe, viennent obstruer sa et opposer enfin une frontière infranchissable à son ( ment. Ces nouveaux ennemis, s'il s'agit d'un besoin, c en grande partie les habitudes qu'il aura provoquées ment ou indirectement ; 8*il s'agit d'une croyance, tou partie erronée, on le sait, ce seront les idées partie opposées qu*on en aura déduites ou qu'elle aura fai vrir ailleurs, les hérésies ou les sciences nées du d contraires au dogme dont elles arrêtent l'élan vict< travers le monde, les théories scientifiques ou lei lions industrielles, suggérées par des théories ant dont elles limitent les applications et circonscriven ces ou la vérité ^

(1) Qaand une croyance ou un désir ont cessé de se pro petiTenl pourtant continuer à s*enraciner dans leur champ dev iensible, par exemple une religion ou une idée rÔTOluiioinia leur période conquérante. — D^ailleurs, et à cela près, l>nn graduel dont il s'agit présente, comme la diffusion graduelle qu pagne ou suit, des phases bien marquées et analogues. La ct-oyi

Lent progrès au début, progrès rapide et uniformément i milieu, enfin ralentissement croissant de ce )qu'à ce qu'il s'arrête : tels sont donc les trois s ces véritables êtres sociaux que j'appelle inyenlécouvertes. Aucun ne s'y soustrait, pas plus tre vivant à une nécessité analogue, ou plutôt Paible montée, ascension relativement brusque, l adoucissement de la pente jusqu'au plateau : i, en abrégé, le profil de toute colline, sa courbe k elle. Telle est la loi qui, prise pour guide par sn et en général par le sociologiste, lui éviterait [usions, celle de croire, par exemple, qu'en Rusîmagne, aux États-Unis, au Brésil, la population à progresser du même pas qu'aujourd'hui et de 'ec efTroi des centaines de millions de Russes ou B que, dans cent ans, les Français auront à combien celle de penser que le besoin de voyager en fer, d'écrire des lettres, d'envoyer des téléle lire des journaux et de s'occuper de politique oppant en France dans l'avenir aussi vite que par reur qui peut coûter cher, besoins-là s'arrêteront, comme se sont arrêtés comparaison, les besoins de tatouage, d'anthrole vie sous la tente, qui paraissent avoir été, en *eculés, des modes si rapidement envahissantes, loques plus rapprochées, la passion de l'ascétisme monastique. — Il vient un moment, en efTet, où

tue encore, est jugement conscient, et le besoin naissant, cause, est Tolition, dessein. Puis, gr&ce à Tunanimité qui iccroît en chacun la conviction et le Touloir, le jugement de principe, de dogme, de quasi-perception presque inconsein, àTétat de passion et de besoin proprement dit; jusqu'à Lsi-perception dogmatique se trouTant heurtée de plus en lent par des perceptions directes des sens plus fortes encore cesse de se fortifier, et que le besoin acquis, contrariant de ertaini besoins innés et plus énergiques, s'arrête à son tour yement de descente au fond du cœur.

L'ARCnéOLOGIB ET Lk STATISTIQUE 139

un besoia acquis, à force de croître, en vient à braver même des besoins innés parmi lesquels il eu est toujours de plus forts que lui. — C'est la raison pour laquelle les civilisations les plus originales, en se développant librement, cessent pourtant, à partir d*un certain point, comme nous le ci-dessus, d'accentuer davantage leurs divergences. rait même croire qu'elles ont ensuite un penchant à l nuer; mais ce serait une illusion facilement explica les contacts fréquents qu'elles ont entre elles et l'in prépondérante de l'une d'entre elles sur les autrei une lente assimilation inévitable par voie d'imitation apparent retour à la nature, parce que le choc de dei lisations qui s'abordent ébranle en chacune d'elles lesl factices par lesquels elles diffèrent et se heurtent, et les besoins primordiaux par lesquels elles se ressec S'ensuit-il qu'en déQnitive les besoins organiques gou\ supérieurement le cours du progrès industriel et arti comme la réalité extérieure finit par régir le cours de 8ée?Non; observons que nulle nation n'a pu pouss sa civilisation et atteindre à sa limite de divergence condition d'être éminemment conservatrice, attachée < l'Égyptien, le Chinois, le Grec, à ses traditions partie où la divergence s'exprime le mieux. Mais fermon parenthèse.

Si maintenant on demande laquelle des trois phase quées est la plus importante à considérer théoriquen est facile de répondre que c'est la seconde, et nullen stationnement final, simple limite de la troisième, les statisticiens semblent attacher tant de prix. E sommet arrondi d'une montagne et le talus adouci pieds, il est une direction qui, mieux que nulle marque l'énergie exacte des forces qui l'ont soulevée la dénudation du faîte et les amoncellements de h Ainsi, la phase intermédiaire dont il s'agit est la plus à révéler l'énergie de soulèvement que l'innovation

pondante a imprimée au cœur humain. Cette phase serait la seule, elle absorberait les deux autres, si Timitation élective et raisonnée se substituait complètement, en tout et partout, à rimitation irréQéchie et routinière. Aussi, à mesure que cette substitution s*opère, est-il visible qu*il faut moins de temps à un nouvel article fabriqué pour se faire accepter et moins de temps pareillement pour être arrêté net dans sa progression.

Il reste à montrer à présent comment, par l'application de la loi précédente, on peut déchiffrer, interpréter couramment les courbes graphiques les plus compliquées, les plus rébarbatives au premier coup d*œil. Il en est peu, en effet, qui se montrent clairement conformes au type idéal que j*ai tracé, car il est peu d*inventions qui; pendant leur propagation, en interférant avec d*autres, ne reçoivent de quelqu'une d'entre elles ou ne lui apportent un perfectionnement, cause d'accélération de leur succès, ou bien qui ne soient entravées par d'autres, et qui, en outre, ne subissent le contre-coup d'accidents physiques ou physiologiques, tels qu'une disette ou une épidémie, sans parler des accidents politiques. Mais alors, si ce n*est dans l'ensemble, c'est au moins dans le détail que notre forme exemplaire se retrouve. Laissons de côté l'influence perturbatrice des accidents naturels, révolutionnaires ou guerriers. Ne nous occupons ni du redressement de la courbe des vols par la cherté du blé, ni du fléchissement de la courbe de l'ivrognerie par le phylloxéra. La part de ces actions extérieures aisément faite, on peut être sûr, à l'inspection d'une courbe quelconque, surtout si elle a été dressée suivant les règles posées quelques pages plus haut, que, à partir du moment où, les premiers obstacles franchis, elle a pris un mouvement ascensionnel bien marqué suivant un angle déterminé, toute déviation ascendante vers la verticale révélera l'insertion d'une découverte auxiliaire, d'un perfectionnement, à la date correspondante, et tout abaissement vers l'horizontale, au contraire, comme il

l'arcqéologie et la statistique 141

résulte de notre loi ci-dessus, le choc d'une invention hostile».

Et, si nous étudions à part refifet produit par chacun des perfectionnements successifs, nous reconnaîtrons qi même, conformément à la loi dont il saisit, a mis un ( temps à se faire accepter, puis s'est répandu très vite moins vite, et enûn a cessé de se répandre davanl( Est-il nécessaire de rappeler Textension, non pas mais prodigieuse après un temps d'essai, que chaqu lioratîon de la machine à tisser, du télégraphe élec de Tacération, etc., a donné au commerce des tissus, i vite télégraphique, à la production de l'acier? Et cl n'est-elle pas due à un nouvel inventeur qui s'est insi les premiers? Mais, quand un débouché inattendu ouvert à une industrie locale, par exemple, à celle grâce à une suppression de douanes intérieures 01 traité international qui a doublé ou triplé la vente produits, ne verrons-nous pas encore là un simple co heureux de deux grands courants imitatifs dont l'u pour source Adam Smith, et l'autre, s'il faut en cr mythologie, Tubalcaîu, ou n'importe quel autre premic de nos métallurgistes? Voyez, à telle date, se soulevé tement la courbe des incendies ou celle des séparati corps, cherchez et vous trouverez pour explication c

(1) Ou bien rabaissement, par exemple, n'est qu'apparent. S( cien régime, comme de nos jours, la consommation du tabac al gressant toujours, ce dont on avait la preuve par l'accroissemei sant des droits perçus par les fermes générales. De 13 millions on était arrivé en 1758, quand une baisse des recettes survint coup, jusqu^à 26 millions. On crut d'abord à un resserrement d< sommation, mais il lut constaté bientôt que la ferme avait été sim Tîctime d'une fraude organisée sur une immense échelle. Voir à le livre de M. Delahante, Une famille de finance au xviii* sièc p. 312 et suiv. — Notons la progression de la consommation di Lfes 13 millions de 1730 sont devenus, en 1835, 74 millions, en 185^1, et 29U en 1875. Cette marche toutefois lend à se ralenti à remarquer que les Indiens d'Amérique, après nous avoir ini usages du Ubac, ont tout à fait perdu de nos jours Tliabitude c et de priser.

14S LES LOTS DE l'QIITATION

misr fait rinveniion des compagnies d'assurances importée dans le pays, à la date correspondante; pour explication du second, Tinvention législative, immédiatement antérieure, de Tassistance judiciaire, qui permet aux pauvres gens de plaider pour rien.

Quand, par exception, une courbe irrégulière de statistique est réfractaire à l'analyse précédente et refuse de se résoudre en courbes ou en fragments de courbes normales, e*est qu'elle est însigniQante en soi, fondée sur des dénombrements peut-être curieux, mais nullement instructifs, d'unités dissemblables, d'actes on d'objets arbitrairement groupés, à travers lesquels cependant un ordre soudain apparaît si la présence d'un désir ou d'une croyance déterminés vient à s'y révéler au fond. — Regardons le tableau des dépenses faites annuellement pour les travaux publics de l'État français depuis 1833 jusqu'à nos jours. Rien de plus tortueux que la série de ces chiffres annuels, quoique, dans l'ensemble, elle accuse une progression remarquable, mais point continue. J'observerai seulement que, de 1843 à 1849, ces chiffres, grossis brusquement, se maintiennent à un niveau très élevé de 120 millions environ d'où ils redescendent très vite ensuite. Cette élévation brusque, on le sait, est due à la construction des chemins de fer entreprise à cette époque. Ce qui revient à dire que, à cette époque, le rayonnement imitatif de cette invention est venu interférer en France avec les autres rayonnements imitatifs de découvertes bien plus anciennes, qui constituent l'ensemble des autres travaux publics (routes, ponts, canaux, etc.) — Le malheur est, sans doute, pour la régularité de la série, que l'État s'est mêlé de la chose, qu'il a monopolisé ce nouveau genre de travail, et substitué de la sorte à la continuité de progression que l'initiative privée, laissée à elle-même, n'eût point manqué de produire, la discontinuité propre aux explosions intermittentes de la volonté collective appelées lois. Mais, malgré tout, sous ces soubresauts de chiffres que Tinter *en-

L*ARGHÉOLOGIE ET LA STATISTIQUB

tion de rÊtat offre au statisticien interprétateur, i régularité très réelle et incontestable qu'ils nousdiss Pourquoi, en effet, a-tron yoté la loi du 11 juin 1 prescrit rétablissement de notre premier grand résea min de fer, si ce n'est parce que, avant cette date, 1 chemins de fer avait circulé dans le public, et qu fiance, d*abord si faible et si combattue, dans l'i cette nouvelle découverte, ainsi que le désir, d^ curiosité seulement, de la voir réalisée, avaient gra deusement?

Voilà la progression constante et régulière que I ci-dessus nous masque et qui seule pourtant Texplii n'est-ce pas à cause du cours ininterrompu de ceti progression de confiance et désir suivant sa courbe que nous avons vu dans ces dernières années la adopter le plan Freycinet et les dépenses poui publics s'élever de nouveau d'une façon effrayante? tenant, n'est-il pas clair que, si l'on s'était proposé pi de mesurer approximativement en chiffres cette pn de l'opinion publique, l'idée de dresser le tableau était certainement la moins appropriée au but? certes mieux valu figurer l'accroissement annuel di des voyages, des voyageurs et des transports de i dises par voies ferrées.

Après avoir dit ainsi l'objet, le but, les ressoui statistique sociologique considérée comme l'étude i de l'imitation et de ses lois, j'aurais à parler de ses probables. L'avidité spéciale qu'elle a développe plus qu'assouvie, cette soif de renseignements socii précision mathématique et d'une impartialité impei

ne Tient que de naître et a l'avenir devant soi. Elle n'en e&l encore qu'à sa première phase. Et avant d'aboutir, comme tout autre besoin, à son terme fatal, elle peut rêver à bon droit d'immenses conquêtes.

Regardons une courbe graphique quelconque, celle des récidives criminelles ou correctionnelles depuis cinquante ans par exemple. Ces traits-là n'ont-ils pas de la physionomie, sinon comme ceux du visage humain, du moins commo la silhouette des monts et des vallées, ou plutôt, puisqu'il s'agit ici de mouvement, — car on dit fort bien en statistique le mouvement de la criminalité, ou des naissances, ou des mariages, — comme les sinuosités, les chutes subies, les brusques relèvements du vol d'une hirondelle? Je m'arrête à cette comparaison, et je me demande si elle n'est pas spécieuse. Pourquoi, dirais-je, les dessins statistiques tracés à la longue sur ce papier par des accumulations de crimes et de délits successifs transmis en procès-verbaux aux parquets, des parquets, en états annuels, au bureau de statistique à Paris, et de ce bureau, en volumes brochés, aux magistrats des divers tribunaux, pourquoi ces silhouettes, qui expriment, elles aussi, et traduisent aux yeux des amas et des séries de faits coexistants ou successifs, sont-elles réputées seules symboliques, tandis que la ligue tracée dans ma rétine par le vol d'une hirondelle est jugée une réalité inhérente à l'être même qu'elle exprime et qui consisterait essentiellement, ce nous semble, en ûgures mobiles, en mouvements dans l'espace figuré? Est-ce que, au fond, il y a moins de symbolisme ici que là? Est-ce que mon image rétinienne, ma courbe graphique rétinienne du vol de cette hirondelle n'est pas seulement l'expression d'un amas de faits (les divers états de cet oiseau) que nous n'avons aucune raison de regarder comme analogues le moins du monde a notre impression visuelle?

S'il en est ainsi, et les philosophes me l'accorderont sans trop de peine, poursuivons.

L*ARCnéOLOGIE ET Lk STATISTIQUE

La différence la plus saisissable qui subsista entre les courbes graphiques des stalisticiens et visuelles, c*est que les premiers coûtent de I rhomme qui les trace et même à celui qui les tandis que les secondes se font en nous et sans n notre part, et se laissent interpréter \o plus fac inonde; c'est encore que les premières sont tre temps après l'apparition des faits et la productior gements qu'elles traduisent de la manière la plu tente, la plus irrégulière aussi bien que la pi tandis que les secondes nous révèlent ce qui ^ faire ou ce qui est même en train de se faire, révèlent toujours régulièrement, sans interrupti l'on prend à part chacune de ces différences, on vei sont toutes plus apparentes que réelles, et qu'elle fient à des différences de degrés. Si la statisliqu à faire les progrès qu*elle a faits depuis plusieurs les informations qu'elle nous fournit vont se perG s'accélérant, se régularisant, se multipliant te pourra venir un moment où, de chaque fait soci de s'accomplir, il s'échappera pour ainsi dire au ment un chiffre, lequel ira immédiatement prendi sur les registres de la statistique continuellemei QÎquée au public et répandue en dessins par la ] tidienne. Alors, on sera en quelque sorte assaill pas, à chaque coup d'œil jeté sur une affiche ou i d*informations statistiques, de renseignements synthétisés sur toutes les particularités de V actuel, sur les hausses ou les baisses commercia exaltations ou les atliédissements politiques de t parti, sur le progrès ou le déclin de telle ou tell etc., etc., exactement de même que, en ouvran on est assailli de vibrations éthérées qui vous i sur le rapprochement ou Téloignement de ce qu un corps ou tel corps, et sur toutes autres chose TARDE. — Imitation.

i46 LES LOIS DE L*IMlTATION

genre, intéressaDtes au point de vue de la conservation et du développement de nos organes, comme les nouvelles précédentes au point de vue de la conservation et du développement de noire être social, de notre réputation et de notre fortune, de notre pouvoir et de notre honneur.

Par suite, en admettant un perfectionnement et une extension de la statistique poussés à ce point, ses bureaux seraient tout à fait comparables à Tœil ou à Toreille. Comme l'œil ou Toreille, ils synthétiseraient, pour nous éviter cette peine, des collections d'unités similaires dii^persées, et nous présenteraient le résultat clair, net, liquide de cette élaboration. Et certainement, dans ce cas, il n*en coûterait pas plus à un homme instruit de se tenir constamment au courant des moindres changements de l'opinion religieuse et politique du moment, qu'à une vue affaiblie par l'âge de reconnaître un ami à distance ou de voir venir un obstacle assez à temps pour ne pas le heurter. Un jour viendra, espérons-le, où un député, un législateur, appelé à réformer la magistrature ou le code pénal, et ignorant (par hypothèse) la statistique criminelle, sera chose aussi introuvable, aussi inconcevable que pourrait Têtre de nos jours un cocher d'omnibus aveugle ou un chef d'orchestre sourd '.

Je dirais donc volontiers que nos sens font pour nous, chacun à part et à leur point de vue spécial, la statistique de l'univers extérieur. Leurs sensations propres sont en quelque sorte leurs tableaux graphiques spéciaux. Chaque sensalion, couleur, son, saveur, etc., n'est qu'un nombre, une collection d'innombrables unités similaires de vibrations représentées en bloc par ce chiffre singulier. Le caractère

(1) Suivant Burckhardt, Venise et Florence auraient été le berceau de la statistique. « Flottes, années, tyrannie et influence politique, tout cela était inscrit par Doit et Avoir comme dans un grand-livre. » Dès 1288, nous trouvons une statistique minutieuse à Milan. A vrai dire, de tout temps, il a dû y avoir dans les Etats les plus insouciants et les plus ignovants quelques embryons de statistique, de même que les animaux les plus inférieurs ont des sens rudimentaires.

l'archéologie et la statistique

affectif des diverses sensations est tout simple marque distinctive, analogue à la différence qui < les chiffres de notre numération. Que nous appr de ce do^ de ce ré, de ce mi, sinon qu'il y a dan biant, pendant telle unité de temps, tel nomb tionnel par seconde de vibrations dites sonores? C la couleur rouge, bleue, jaune, verte, etc., si c( Téther est agité de tel nombre proportionnel de dites lumineuses, pendant telle unité de temps?

Le tact, comme sens de la température, n'est ai statistique des vibrations caloriques de Téther, sens de la résistance et du poids, qu'une statisti( contractions musculaires. Seulement, à la diff< impressions de la vue et de l'ouïe, celles du suivent sans proportions définies; il n'y a pas tactile. De là l'infériorité relative de ce dernier i font les statisticiens quand ils négligent de je chiffres bruts qu'ils nous fournissent leur rappc tionnel. Quant à l'odorat et au goût, s'ils sont , bon droit, tout à fait inférieurs, n'est-ce pas par mauvais statisticiens qu'ils sont, ne se conforn Qos règles élémentaires, ils se contentent de cl faits, expression d'additions mal faites où les unil dissemblables, vibrations nerveuses de toutes so lions chimiques, ont été groupées péle-méle, ce au désordre d'un mauvais budget?

On a pu observer que certains journaux dont diennement des courbes graphiques qui exprimen lions des diverses valeurs de la Bourse et autr ments utiles à connaître. Reléguées à la quatri ces courbes tendent à envahir les autres, et bi( être, dans l'avenir à coup sûr, elles prendront d'honneur, quand, saturées de déclamations e miques comme les esprits très lettrés commenci de littérature, les populations ne rechercheront

148 LES LOIS DB L^IMITATIOIf

les journaux que des avertissements précis, froids et multipliés. Les feuilles publiques alors deviendront socialement ce que sont vitalement les organes des sens. Chaque bureau de rédaction ne sera plus qu*un confluent de divers bureaux de statistique, à peu près comme la rétine est un faisceau de nerfs spéciaux apportant chacun son impression caractéristique, ou comme le tympan est un faisceau de nerfs acoustiques. Pour le moment, la statistique est une sorte d*œîl embryonnaire, pareil à celui de ces animaux inférieurs qui y voient juste assez pour reconnaître rapproche d*un ennemi ou d'une proie; mais c*estdéjàun grand service qu^eile nous rend, et elle peut nous empêcher ainsi de courir des dangers sérieux.

L*ana!ogie est manifeste; elle se fortifie si Ton compare le rôle des sens dans toute Tanimalité, depuis le plus bas jusqu'au plus haut degré de Téchelle intellectuelle, au rôle des journaux pendant le cours de la civilisation. Pour le mollusque, pour Tinsecte, pour le quadrupède même, les sens ne se bornent pas à être des moniteurs de Tintelligence presque tout entière, d'autant plus importants qu'ils sont plus imparfaits. Mais leur mission s'amoindrit ea se précisant, et ils se subordonnent en se perfectionnant, à mesure qu*on s'élève vers l'homme. Pareillement, dans les civilisations naissantes et inférieures, telles que la nôtre (car nos neveux nous jugeront de haut, comme nous jugeons nos frères inférieurs), les journaux ne fournissent pas seulement à leur lecteur des informations propres à exciter la pensée; ils pensent pour lui, ils décident poar lui, il est l'orme et conduit par eux mécaniquement. Le bigne certain du progrès de la civilisation chez une classe de lecteurs, c'est la part moindre faite aux phrases et la plus grande part réservée aux faits, aux chiirres,aux renseignements brefs et sûrs, dans le journal qui s'adresse à cette classe. L'idéal du genre, ce serait un journal sans article politique et tout plein de courbes graphiques, d'enlreOlels secs ou d'adresses.

L*ARCBÉ0L061B ET LA STATISTIQUB 149

Od voit que nous ne sommes pas porté à amoindrir le Me et la mission de la statistique. Toutefois, si importante qu'elle doive devenir, est-ee qu*on ne la surfait pas quand on émet, à propos d'elle, certaine espérance qu'il me faut indiquer en finissant? Comme on voit ses résultats numériques se régulariser, affecter plus de constance, à mesure qu'elle porte sur de plus grands nombres, on est quelquefois enclin à penser que, bien plus tard, si la marée montante de la population continue à accroître et les grands États à grandir, un moment viendra où tout, dans les phénomènes sociaux, sera réductible en formules mathématiques. D'où Ton induit abusivement que le statisticien pourra un jour prédire l'état social futur aussi sûrement que l'astronome la prochaine éclipse de Vénus. En sorte que la statistique serait destinée à plonger toujours plus avant dans l'avenir comme l'archéologie dans le passé.

Mais nous savons par tout ce qui précède que la statistique est circonscrite dans le champ de l'imitation et que celui de l'invention lui est interdit. L'avenir sera ce que seront les inventeurs, qu'elle ignore, et dont les apparitions successives n'ont rien de formulable en loi véritable. L'avenir en cela sera semblable au passé ; il n'appartient pas non plus à l'archéologue, qui constate les procédés d'art ou de métier dont un ancien peuple a fait usage à une époque de son histoire, de dire précisément quels ont été à une époque antérieure les procédés que ceux-ci ont remplacés. Comment le statisticien en sens inverse sera-t-il plus heureux? Loin de diminuer, l'empire des grands hommes, perturbateurs éventuels des courbes prévues, ne peut que s'accroître; le progrès de la population ne fera qu'éiendre leur clientèle imitatrice; le progrès de la civilisation ne fera que faciter, qu'accélérer l'imitation de leurs exemples,il eu même temps que multiplier un certain temps les génies inventifs. Plus nous allons, plus, semble-t-il, Tiuiprévu déborde en noufeautés de tout genre dans la classe gouvernante desdécou-

vreurs, pendant que, dans la classe gouvernée des copistes, le prévu s'étale plus uniforme et plus monotone que jamais^ mais le prévu à partir de l'imprévu seulement.

Cependant, à y regarder de plus près, le progrès a plutôt stimulé l'ingéniosité de l'imitation, simulant l'invention, qu'elle n'a fécondé le génie inventif. L'invention vraie, celle qui mérite ce nom, devient chaque jour plus difficile, et il ne se peut dès lors qu'elle ne devienne pas, demain ou aprèsdemain, chaque jour plus rare. Il faudra donc qu'elle s'épuise enfin, car le cerveau d'une race donnée n'est pas susceptible d'une extension indéfinie. Par suite, plus tôt ou plus tard, toute civilisation, asiatique ou européenne, n'importe, est appelée à heurter sa propre limite et à tourner dans son cercle sans fin. — Alors, sans doute, la statistique aurait le don de prophétie qu'on lui promet. Mais nous sommes loin de ce rivage. Tout ce qu'on peut dire en attendant, c'est que, le sens des inventions futures étant déterminé en grande partie par la direction des inventions antérieures, et la part de celles-ci devenant, par leur accumulation, de plus en plus prépondérante, les prédictions déduites de la statistique pourront être hasardées un jour avec quelque probabilité; de même que, avec assez de vraisemblance aussi^ l'archéologie pourra jeter des lueurs sur les origines de l'histoire.

Il n'est pas inutile de faire remarquer que, au résumé, ce chapitre est une réponse à cette difficile question : qu*est-ce que l'histoire? comme le chapitre précédent a répondu à cette autre : qu'est-ce que la société? On s'est beaucoup demandé, inutilement, quel est le signe distinctif des faits historiques, à quel caractère on reconnaît les événements

L*ARCnÉOLOGIE ET LA STATISTIQUE 1S1

humains ou naturels qui méritent d*ètre signalés par l'historien. L'histoire, d'après les énidits, serait la collection des choses les plus célèbres. Nous dirons plutôt : des choses les plus réussies, c'est-à-dire des initiatives les plus imitées. Telle chose qui a eu un immense succès peut n'avoir eu aucune célébrité; par exemple, un nouveau mot qui se glisse, un jour, dans une langue et l'envahit peu à peu sans attirer l'attention; un rite religieux, une idée nouvelle, qui fait insensiblement et obcurément son chemin dans le peuple; un procédé industriel, sans nom d'auteur, qui se répand à travers le monde. Il n'est pas de fait vraiment historique en dehors de ceux qui peuvent être rangés dans l'une des trois catégories suivantes : 1® le progrès ou le déclin d'un genre d'imitation; ^ l'apparition d'une de ces combinaisons d'imitations difTérentes que je nomme des inventions, imitées à leur tour; 3^ les actions, soit des personnes humaines, soit même des forces animales, végétales, physiques, qui ont pour effet d'imposer des conditions nouvelles à la propagation des imitations quelconques dont elles modifient le cours et les rapports. — A ce dernier point de vue donc, une éruption volcanique, l'affaissement d'une Ile ou d'un continent, une éclipse même, quand elle a occasionné la défaite d'une année superstitieuse, et, à plus forte raison, une maladie accidentelle ou la mort d'un grand personnage, peuvent avoir une importance historique égale et semblable à celle d'une bataille, d'un traité de paix, d'une alliance entre États. Souvent l'issue d'une guerre, où s'est joué le sort d'une civilisation, a dépendu d'une intempérie; la rigueur de rhiver de 1811 a influé sur les destinées de la France et de la Russie au même titre que le plan de campagne adopté par Napoléon. Considérée de la sorte, l'histoire pragmatique, etmèmeanecdolique, reprend son rang, que les philosophes lui ont souvent contesté. Il n'en est pas moins vrai que, en somme, le destin des imitations est la seule chose qui intéresse l'histoire, et que c'est là sa véritable définition.

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