QU'EST-CE QUE L'HISTOIRE
L'Archéologie et la Statistique.
Nous serons amenés par le chemin le plus naturel à formuler les lois de l'imitation, en nous occupant de deux sortes de recherches bien distinctes que notre temps a mises en g-rand honneur, les études archéolog'iques et les études statistiques. Nous allons montrer qu'elles sont conduites inconsciemment, au fur et à mesure qu'elles se frayent mieux leur voie utile et féconde, à envisag-er les phénomènes sociaux sous un aspect semblable au nôtre, et qu'à cet ég'ard les résultats g"énéraux, les traits saillants de ces deux sciences, ou plutôt de ces deux méthodes si différentes, présentent une remarquable concordance. Considérons d'abord l'archéolog'ie.
Si des crânes humains sont trouvés, dans un tombeau g'allo-romain ou dans une caverne de l'âg-e de la pierre, à côté d'ustensiles divers, l'archéolog'ue retiendra les ustensiles et enverra les crânes à l'anthropolog-iste. Pendant que celui-ci s'occupe des races, celui-là s'oc-
cupe des civilisations. Ils ont beau se côtoyer ou s'eutrepénétrer, ils n'en sont pas moins radicalement différents, autant qu'une lig-ne horizontale peut l'être de sa perpendiculaire, même à leur point d'intersection. Or, de même que l'un, ig-norant totalement la biog'rapliie de l'homme de Cro-Mag-non ou de Néanderthal qu'il étudie, et ne s'en souciant g'uère, s'attache exclusivement à démêler de crâne en crâne, de squelette en squelette, un même caractère de race, reproduit et multiplié par l'hérédité à partir d'une sing'ularité individuelle jusqu'à laquelle il s'efforcerait d'ailleurs en vain de remonter, l'autre, pareillement, sans savoir les trois quarts du temps le nom des morts pulvérisés qui lui ont laissé leur dépouille à déchiffrer comme une énig-me, ne voit et ne cherche en eux que les procédés artistiques ou industriels, les dog-mes, les rites, les besoins et les croyances caractéristiques, les mots et les formes g-rammaticales, attestés par le contenu de leur tombe, toutes choses transmises et propag-ées par imitation à partir d'un inventeur presque toujours ignoré, multiples rayonnements dont chacun de ces exhumés anonymes a été le véhicule éphémère et le simple lieu de croisement. A mesure qu'il s'enfonce dans un passé plus profond, l'archéolog-ue perd davantag-e de vue les individualités ; au delà du xii^ siècle, les manuscrits déjà commencent à lui faire défaut, et eux-mêmes d'ailleurs, actes officiels le plus souvent, l'intéressent surtout par leur caractère impersonnel. Puis les édifices ou leurs ruines, enfin quelques débris de poterie ou de bronze, quelques armes ou instruments de silex, s'offrent seuls à ses conjectures. Et quelle merveille de voir le trésor d'inductions, de faits, de renseig-nements inappréciables, que les fouilleurs de notre âg-e ont extrait, sous cette humble forme, des entrailles de la terre, partout où leur pioche a heurté, en Italie, en Grèce, en Eg"ypte, en Asie Mineure, en Mésopotamie, en
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Amérique ! Il fut un temps où rarchéolog"ie, comme la numismatique, n'était que la servante de l'histoire pragmatique, où l'on n'aurait vu dans le labeur actuel des égyptolog"ues que le mérite de confirmer le frag-ment de Manétlion. Mais, à présent, les rôles sont intervertis; les historiens ne sont plus que les g-uides secondaires et les auxiliaires des piocheurs, qui, nous révélant ce que ceux-là nous taisent, nous détaillent pour ainsi dire la faune et la flore des pays dessinés parcespaysag-istes, les richesses de vies et de rég"ularités harmonieuses dissimulées sous ce pittoresque. Par eux, nous savons de quel faisceau d'idées particulières, de secrets professionnels ou hiératiques, de besoins propres, se composait ce que les annalistes appellent un Romain, un Etrusque, un Grec, un Eg-yptien, un Persan ; et, au pied en quelque sorte de ces faits violents, réputés culminants, qu'on nomme conquêtes, invasions, révolutions, ils nous font entrevoir l'expansion journalière et indéfinie et la superposition des sédiments de l'histoire vraie, la stratification de découvertes successives propag-ées contag"ieusement. Ils nous placent donc au meilleur point de vue pour jug-er que les faits violents, dissemblables entre eux et alig-nés en séries irrég'ulières, telles que des crêtes de monts, ont simplement servi à favoriser ou à entraver, à resserrer ou à étendre dans des cantonnements plus ou moins mal délimités, la propag'ation rég-ulière et tranquille de telles ou telles idées de g"énie. Et, comme Thucydide, Hérodote, Tite-Live deviennent de simples cicérones,- quelquefois utiles, quelquefois trompeurs, à l'usag-e des antiquaires, ainsi les héros des premiers, capitaines, hommes d'Etat, lég-islateurs, peuvent passer pour les serviteurs inconscients et parfois contrariants de ces innombrables et obscurs inventeurs, dont les seconds découvrent ou circonscrivent avec tant d'eflForts la date et le berceau encore plus que le nom, l'inventeur du
hronze, l'inventeur de la rame et de la voile, de la cliayrae, de l'art de tisser, l'inventeur de l'écriture! Ce n'est pas que les g-rands politiques et les g-rands g-uerriers n'aient eu, certes, des idées neuves et brillantes, véritables inventions dans le sens larg-e du mot, mais intentions destinées à ne pas être imitées (1). Qu'on les nomme plans de campag'iie ou expédients parlementaires quelconques, lois, décrets, coups d'Etat, elles ne prennent rang" dans l'histoire que si elles contribuent à importer ou à refouler d'autres catég-ories d'inventions déjà connues, destinées, elles, à être imitées pacifiquement. L'histoire ne s'occuperait pas plus des manœuvres de Marathon, d'Arbelles ou d'Austerlitz que des belles parties d'échecs, si ces victoires n'avaient eu sur le déploiement asiatique ou européen des arts gTecs ou des institutions françaises l'influence que l'on sait. L'histoire, telle qu'on l'entend, n'est en somme que le secours prêté ou l'obstacle opposé, par des inventions non imitables et d'une utilité momentanée, à un ensemble d'inventions indéfiniment imitables et utiles. Quant à susciter directement celles-ci, celles-là n'y réussissent pas plus que le soulèvement des Pyrénées n'a suffi à faire naître l'izard ou le soulèvement des Andes à faire pousser l'aile du condor. Il est vrai que leur action indirecte est considérable : une invention n'étant, après tout, que l'efi'et d'une rencontre sing'ulière d'imitations hétérog"ènes dans un cerveau, tout ce qui ouvre aux rayonnements imitatifs différents de nouveaux débouchés tend à multiplier les chances de sing-ularités pareilles (2).
Mais j'ouvre une parenthèse pour prévenir une objec-
(4) Si ollos lo. sont, c'ost confro. In volonté do lours nntours, par oxompli^ ](> moiiv(Mnonl ionrnanl «rrini ([uo les Allomnnds ont su copier si liabilomcnt contre le neveu de Napoléon.
(21 Bxemple de l'influence indirecte de l'imitation sur l'invention :
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tion. Vous exag-érez, me dira-t-on, la moiitonnerie humaine et sou importance sociale ainsi que celle de l'imag-ination inventi.ye. L'homme n'invente pas poulie plaisir d'inventer, mais pour répondre à une nécessité sentie. Le g-énie éclôt à son heure. C'est donc la série des besoins, non celle des inventions, qu'il importe surtout de noter, et la civilisation est la multiplication ou le remplacement graduels des besoins autant que l'accumulation et la substitution g'raduelles des industries et des arts. — D'autre part, l'homme n'imite pas toujours pour le plaisir d'imiter soit ses ancêtres, soit les étrang-ers ses contemporains. Parmi les inventions qui s'offrent à son imitation, parmi les découvertes ou idées théoriques qui s'offrent à son adhésion (à son imitation intellectuelle), il imite, il adopte seulement, le plus souvent, ou de plus en plus, celles qui lui paraissent utiles ou vraies. C'est donc la recherche de l'utilité et de la vérité, non le penchant à l'imitation, qui caractérise l'homme social, et la civilisation pourrait être définie l'utilisation croissante des travaux, la vérification croissante des pensées, bien plutôt que l'assimilation croissante des activités musculaires et cérébrales.
Je réponds en rappelant d'abord que, le besoin d'un objet ne pouvant précéder sa notion, aucun besoin social n'a pu être antérieur à l'invention qui a permis de concevoir la denrée, l'article, le service propre à la satisfaire. Il est vrai que cette invention a été la réponse à un désir vag-ue, que, par exemple, l'idée du télég-raphe électrique a répondu au problème, depuis long-temps posé, d'une communication épistolaire plus rapide; mais c'est en se spécifiant de la sorte que ce désir s'est répandu et fortifié,
par suite de la mode croissante d'aller aux eaux, l'utilité (?) de découvrir de nouvelles sources minérales s'étant lait sentir, on en a découvert ou capté en France, de Î838 à 1863, 234 nouvelles.
qu'il est né au monde social; et lui-même d'ailleurs n'at-il pas toujours été développé par une invention ou une suite d'inventions plus anciennes, soit, dans l'exemple choisi,. par l'établissement des postes, puis du télég'raphe aérien? Je n'excepte pas même les besoins physiques, lesquels ne deviennent forces sociales, eux aussi, que par une spécification analog-ue, comme j'ai déjà eu occasion de le faire remarquer. 11 est trop clair que le besoin de fumer, de prendre du café, du thé, etc., n'a apparu qu'après la découverte du café, du thé, du tabac. Autre exemple entre mille : a Le vêtement ne suit pas la pudeur, dit très bien M. Wiener {Le Pérou); mais, au contraire, la pudeur se manifeste à la suite du vêtement, c'est-à-dire que le vêtement qui cache telle ou telle partie du corps humain fait paraître inconvenante la nudité de cette partie qu'on a l'habitude de voir couverte. » En d'autres termes, le besoin d'être vêtu, en tant que besoin social, a pour cause la découverte du vêtement et de tel vêtement. Loin d'être le simple effet des nécessités sociales, donc, les inventions en sont la cause, et je ne crois pas les avoir surfaites. Si les inventeurs à un moment donné tournent en général leur imagination du côté que leur indiquent les besoins vagues du i)ublic, il ne faut pas oublier, je le répète, que le public a été poussé dans le sens de ces besoins par des inventeurs antérieurs, qui eux-mêmes ont cédé à l'influence indirecte d'inventeurs plus antiques; et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'en définitive, à l'origine de toute société et de toute civilisation, on trouve, comme données primordiales et nécessaires, d'une part, sans doute, des inspirations très simples quoique très difficiles, dues à des besoins innés et purement vitaux en très petit nombre, d'autre part, et plus essentiellement encore, des découvertes accidentelles faites pour le plaisir de découvrir, de simples jeux d'imagination naturelle-
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ment créatrice. Que de laiig'ues, que de relig"ions et de poésies, que d'industries mêmes, ont ce point de départ! Voilà pour l'invention. Même réponse pour l'imitation. On ne fait pas tout ce qu'on fait par routine ou par mode ; on ne croit pas tout ce qu'on croit par préjugé ou sur parole; c'est vrai, quoique la crédulité, la docilité, la passivité populaires dépassent immensément les bornes admises. Mais, alors même que l'imitation est élective et réfléchie, qu'on fait ce qui paraît le plus utile, qu'on croit ce qui paraît le plus vrai, les actions et les pensées qu'on a choisies l'ont été, les actions parce qu'elles étaient les plus propres à satisfaire et développer des besoins dont l'imitation antérieure d'autres inventions avait déposé le premier g-erme en nous (1), les pensées parce qu'elles s'accordaient le mieux avec la connaissance déjà acquise par nous d'autres pensées accueillies elles-mêmes à raison de leur confirmation par d'autres idées venues jusqu'à nous préalablement, ou par des impressions tactiles, visuelles et autres que nous nous sommes procurées en renouvelant pour notre compte des expériences ou des observations scientifiques, à l'exemple de leurs premiers auteurs. On voit ainsi les imitations, comme les inventions, s'enchaîner successi-
(\) Ce n'est pas seulement par la nature des besoins ou des desseins antérieurs, c'est encore par celle des lois du pays relatives, par exemple, à la prohibition de telle industrie, ou au libre échange, ou à l'instruction obligatoire de telle ou telle branche du savoir, que l'on est influencé ou déterminé dans le choix de sa carrière et de sa doctrine, de ses actions et de ses idées, toujours copiées sur autrui. Mais les lois agissent sur l'imitation de la même manière, au fond, que les besoins ou les desseins. Ceux-ci nous commandent comme elles, et entre ce genre de commandement et l'autre il y a cette seule dillerence que l'un est un maître externe et l'autre un tyran intérieur. Au surplus, les lois ne sont que l'expression des besoins ou des desseins dominants de la classe gouvernante à un moment donné, besoins et desseins toujours explicables de la. manière déjà indiquée.
vement, s'appuyer les unes sur les autres, sinon chacune sur soi-même, et, si l'on remonte cette seconde chaîne comme la première, on arrive enfin log'iqueinent à l'imitation née de soi pour ainsi dire, à l'état mental des sauvag-es primitifs, parmi lesquels, comme chez les enfants, le plaisir d'imiter pour imiter est le mobile déterminant de la plupart des actes, de tous ceux de leurs actes qui appartiennent à la vie sociale. — Ainsi, je n'ai donc pas surfait non plus l'importance de l'imitation.
En somme, une faible imag"ination folle clair-semée çà et là au milieu d'une vaste imitativité passive qui accueille et perpétue tous ses caprices, comme les ondulations d'un lac proloiig"ent le coup d'aile d'un oiseau : voilà le tableau de la société des premiers temps tel qu'il se présente à notre esprit. Il est pleinement confirmé, ce nous semble, par les recherches des archéolog-ues. « M. Tylor fait observer avec raison, dit Sumner Maine dans ses InstihUions primitives, que le véritable résultat de la science nouvelle de la Mytholog-ie comparée, c'est de mettre en relief la stérilité dans les temps primitifs de cette faculté de l'esprit dont nous faisons la meilleure condition de la fécondité intellectuelle, l'imag-ination. Le droit comparé conduit plus infailliblement encore à la même conclusion, comme on pouvait s'y attendre en raison de la stabilité de la loi et de la coutume. » Cette observation ne demande qu'à être g-énéralisée. Par exemple, quoi de plus simple que de représenter la Fortune avec une corne d'abondance ou Vénus avec une pomme à la main ? Cependant Pausanias prend la peine de nous apprendre que le premier de ces attributs a été
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imag'iné orig'inairement par Biipalus, un des plus anciens statuaires de la Grèce, et le second par Canachus, sculpteur d'Eg"ine. D'une idée insig'nifiante qui» a traversé l'esprit de ces deux hommes dérivent donc les innombrables statues de la F'ortune et de Vénus, qui présentent les attributs indiqués.
Un autre résultat aussi important et moins remarqué des études archéolog'iques est de montrer l'homme aux époques anciennes, comme beaucoup moins hermétiquement cantonné dans ses traditions et ses coutumes locales, beaucoup plus imitaiif du dehors et ouvert aux modes étrang-ères, en fait de bijoux, d'armes, d'institutions même et d'industries, qu'on n'était porté à le penser. On est vraiment surpris de voir, à un certain âg-e antique, une substance aussi inutile que l'ambre, importée depuis la Baltique, son pays d'orig-ine, jusqu'aux extrémités de l'Europe méridionale, et de constater la similitude des décorations de tombeaux contemporains sur des points très éloig'ués occupés par des races différentes. « A une même époque très reculée, dit M. Maury (Journal des savants, 1882, à propos des antiquités euga7iéennes), un même art, dont nous commençons à disting-uer les produits, était répandu dans les provinces littorales de l'Asie Mineure, dans l'Archipel et dans la Grèce. C'est à cette école que paraissent s'être mis les Etrusques. Chaque nation en modifia les principes suivant son ^énie. » Enfin, aux àg-es préhistoriques même les plus primitifs, on s'émerveille de ces types de silex, de dessins, d'outils en os, partout les mêmes sur })resque toute l'étendue du g-lobe (1). Il semble que toute
{\) On pourrait voir à première vue, dans la .similitude si frappante des haches, des pointes de flèches et des autres armes ou instruments en silex découverts en Amérique et dans l'ancien continent, l'effet d'une simple coïncidence que l'identilé des besoins humains de guerre, de chasse, de vêtement, etc., suffirait à expliquer. Mais nous savons
108 LES LOIS DE l'iMITA-TION.
période archéolog-ique tranchée se sig"nale par le prestig-e prépondérant d'une civilisation particulière qui a couvertde son rayonnement et empreint de sa coloration toutes les civilisations concurrentes ou vassales ; à peu près comme chaque période paléontolog-ique est le règ-ne de quelque g-rande espèce animale, d'un mollusque, d'un reptile, d'un pachyderme.
L'archéolog"ie peut nous apprendre encore que les hommes ont toujours été beaucoup moins orig"inaux qu'ils ne se flattent de l'être. — On finit par ne plus apercevoir ce qu'on ne reg-arde plus et par ne plus reg-arder ce qu'on voit toujours. Voilà pourquoi les visag-es de nos compatriotes, au milieu desquels nous vivons, nous frappent tous par leur dissemblance et leurs caractères distinctifs, quoiqu'ils appartiennent à la même race, dont les traits communs s'eifacent à nos yeux, et pourquoi au contraire, en voyag-eant à travers le monde, on trouve que tous les Arabes, tous les Chinois, tous les nèg-res se ressemblent. On dira peutêtre que la vérité est comprise entre ces deux impressions opposées. Mais ici, comme presque partout, cette méthode du juste milieu se montre erronée. Car la cause de l'illusion qui aveugle en partie l'homme sédentaire parmi ses concitoyens, la taie de l'habitude, n'obscurcit point l'œil du voyag-eur à travers des étrang-ers. L'impression de celui-ci a donc lieu de paraître bien plus exacte que celle de celui-là, et elle nous révèle clairement que, chez
déjà les objections qu'on peut, taire à cette explication. Ajoutons le fait que des haches polies, des pointes de flèches, des idoles mêmes en néphrite ou en jadéite, roches absolument inconnues sur tout le continent américain, ont été trouvées au Mexique. JN'est-ce pas une preuve que, dès l'âge de pierre, les germes de la civilisation avaient été importés de l'ancien dans le nouveau continent? Pour les âges postérieurs, le fait de cette importation est douteux. (V. M. de Nadaillac, l'Amérique fréhistorique, p. 542.)
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des individus de la même race, les traits de similitude, dus à l'hérédité, l'emportent toujours sur les traits de dissemblance. — Eh bien, pour une raison analog"ue, si maintenant nous passons du monde vital au monde social, nous sommes toujours frappés, en parcourant les tableaux ou les statues de nos peintres et de nos sculpteurs contemporains dans nos expositions, en lisant nos écrivains du jour dans nos bibliothèques, en observant les manières, les g"estes, les tours d'esprit de nos amis et connaissances dans nos salons, nous sommes toujours et exclusivement frappés en général de leurs différences apparentes, nullement de leurs analogies. Mais quand, au musée Campana, nous jetons un coup d'œil sur les produits de l'art étrusque, quand, dans une galerie hollandaise, vénitienne, florentine, espagnole, nous voyageons pour la première fois à travers des peintures de la même école et de la même époque, quand, dans nos archives, nous parcourons des manuscrits du moyen âge, ou que, dans un musée d'art rétrospectif, les exhumations des cryptes égyptiennes s'étalent à nos yeux, il nous semble que ce sont là autant de copies à peine discernables d'un même modèle, et qu'autrefois toutes les écritures, toutes les façons de peindre, de sculpter, de bâtir, toutes les manières de vivre socialement, à vrai dire, se ressemblaient à s'y méprendre dans un même temps et un même pays. — Encore une fois, ce ne peut être là une apparence mensongère, et nous devrions, par analogie, reconnaître que, même de nos jours, nous nous imitons infiniment plus que nous n'innovons. Ce n'est pas une médiocre leçon à retirer des études archéologiques. Dans un siècle, à coup sûr, presque tous ces romanciers, ces artistes, ces poètes surtout, la plupart singes ou plutôt lémuriens de Victor Hugo, dont nous vantons naïvement l'originalité, passeront, et à bon droit, pour de serviles copistes les uns des autres.
Nous avons essayé d'établir dans un précédent chapitre ■que toute ou presque toute similitude sociale dérive de l'imitation, comme toute ou presque toute similitude vitale a pour cause l'hérédité. Ce principe si simple a été implicitement accepté, à l'unanimité, par les archéolog'ues de notre siècle, comme fil conducteur dans le très obscur labyrinthe de leurs immenses fouilles souterraines ; et l'on peut pressentir par les services qu'il leur a rendus ceux qu'il est appelé à leur rendre encore. Un vieux tombeau étrusque décoré de fresques est découvert. Comment apprécier son àg'e? Quel est le sujet de ses peintures ? On résout ces problèmes en sig-nalant les similitudes, lég-ères et insaisissables parfois, de ces peintures avec d'autres d'orig-ine g-recque, d'où l'on conclut immédiatement que la Grèce était déjà imitée par l'Etrurie à l'époque où ce caveau fut creusé. Il ne vient pas à l'esprit d'expliquer ces ressemblances par une coïncidence fortuite. Tel est le postulat qui sert de g-uide en ces questions et qui, employé par des esprits sag-aces, ne trompe jamais. Trop souvent, il est vrai, entraînés par les préjug*és naturalistes de leur âg"e, les savants ne se bornent pas à déduire des similitudes l'imitation, et ils en induisent la parenté. Par exemple, des fouilles faites à Este, en Vénétie, ayant donné des vases, des situles et autres objets qui présentent des ressemblances étrang"es avec le produit des fouilles faites à Vérone, à Bellune et ailleurs, M. Maury incline à penser que les auteurs de ces tombeaux divers appartenaient à un même peuple, conjecture que rien ne paraît justifier, mais il a soin d'ajouter : « oîi du moins à des populations observant les mêmes rites funéraires et ayant une industrie commune », ce qui n'est pas tout à fait la même chose. En tout cas, il semble bien certain que les soi-disant Etrmques du Nord, de la Vénétie, si tant est qu'ils eussent du sang* étrusque dans les veines, le
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mélang'eaient fortement de sang- celtique. D'ailleurs, M. Maury remarque à ce propos l'influence qu'une nation civilisée a toujours exercée sur les barbares ses voisins, même sans conquête. « Les Gaulois de la Gaule cisalpine, dit-il, imitèrent visiblement le travail étrusque. » Ainsi la similitude des produits artistiques ne prouve rien en faveur de la consang'uinité et révèle seulement une contag-ion imitative.
Oblig'és, pour rattacher l'inconnu au connu, de chercher dans les analogies les plus lointaines, les plus inappréciables à l'œil profane, en fait de formes, de styles, de scènes, de lég-endes fig-ufées, de langues, de costumes, etc., le secret des g-énérations disparues, les archéolog'ues se sont exercés à en découvrir partout d'inattendues, les unes certaines, les autres vraisemblables à divers deg-rés suivant une échelle fort étendue de probabilité. Par là, ils ont merveilleusement contribué à étendre et approfondir le domaine de Vimitativité humaine, et à résoudre presque entièrement en un faisceau d'imitations combinées des autres peuples la civilisation de chaque peuple, même la plus originale au premier aspect. Ils savent que l'art arabe, de j)hysionomie si nette, est pourtant une simple fusion de l'art persan avec l'art g'rec, que l'art g-rec a emprunté à l'art ég-yptien, et peut-être à d'autres sources, tels et tels procédés, et que l'art égyptien s'est formé ou g-rossi successivement d'apports multiples, asiatiques ou même africains. II n'est point de terme assig-nable à cette décomposition archéologique des civilisations, il n'est point de molécule sociale que leur chimie n'espère à bon droit dissoudre en atomes plus simples. En attendant, c'est à trois ou quatre dans l'ancien monde, à un ou deux dans le nouveau, que leurs labeurs ont réduit le nombre des foyers encore indécomposables de civilisation, tous situés, chose étraug'e, ici sur des plateaux
(Mexique et Pérou), là à l'embouchure ou au bord de g-rands fleuves (Nil, Euphrate, Gang-e, fleuves chinois), quoique les grands cours d'eau, remarque avec raison M. de Candolle, ne soient nullement plus rares ni plus malsains en Amérique qu'en Europe et en Asie, et que les plateaux habitables ne manquent pas non plus à ces dernières parties du monde. L'arbitraire qui a présidé au choix des premiers civilisateurs ou importateurs de civilisation pour la fixation de leurs tentes se manifeste ici. Et jusqu'à la fin des temps, peut-être, nos civilisations, dérivées d'eux, porteront l'empreinte inefifaçable de ce caprice primordial !
Grâce aux archéolog"ues, nous apprenons où et quand, pour la première fois, a apparu une découverte nouvelle, jusqu'où et jusqu'à quelle époque elle a rayonné, et par quels chemins elle est parvenue de son lieu d'orig-ine à sa patrie d'adoption. Ils nous font remonter, sinon au premier fourneau d'où sortit le bronze ou le fer, du moins, à la première contrée et au premier siècle où l'og-ive, où la peinture à l'huile, où l'imprimerie, et même, bien plus anciennement, où les ordres d'architecture g"recs, où l'alphabet phénicien, etc., se sont révélés au monde justement ébloui. Toute leur curiosité (1), toute leur activité s'emploient à suivre dans ses modifications et ses travestissements multiples une invention donnée à reconnaître sous le cloître l'atrium, sous l'église romane le prétoire du mag"istrat romain, sous la chaise curule le sièg'e étrusque, ou bien à tracer les
(1) Je sais que la curiosité des antiquaires est souvent puérile et vaniteuse. Les plus grands mêmes, tels que Sciiliemann, semblent plus préoccupés de découvrir ce qui a trait à quelque individu célèbre, Hector, Priam, Agamemnon, que de suivre les destinées des inventions capitales du passé. Mais autre est le mobile ou le but personnel des travailleurs, autre le produit net et le bénéfice définitif du travail.
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limites du domaine où une invention, en se propageant par degrés, s'est répandue et que, pour des raisons à rechercher (toujours, à notre avis, par suite de la concurrence d'inventions rivales), elle n'a pu franchir ; ou bien à étudier les effets du croisement des diverses inventions qui, à force de se propager, se sont rencontrées enfin dans un cerveau Imaginatif.
Ces érudits, en un mot, envisagent par force et peutêtre à leur insu le monde social du passé à un poiilt de vue de plus en plus rapproché de celui auquel je prétends que le sociologiste devrait se placer sciemment et volontairement. A la différence des historiens qui ne considèrent dans l'histoire que des individus en concours ou en conflit, c'est-à-dire des bras et des jambes aussi bien que des cerveaux, et, dans ces cerveaux, des idées et des désirs de provenances les plus diverses, parmi lesquels il s'en glisse çà et là de nouveaux, de personnels, présentés pêle-mêle dans le tas des simples copies ; à la différence de ces mauvais écuyers tranchants de la réalité, qui n'ont pas su saisir la véritable jointure des faits vitaux et des faits sociaux, le point où ils se séparent sans déchirement, les archéologues, eux, font de la sociologie pure, parce que les individus exhumés par eux leur étant impénétrables, et les œuvres de ces morts, vestig*es d'idées et de besoins archaïques, se prêtant seules à leur examen, ils entendent en quelque sorte, suivant l'idéal de Wagner, la musique du passé sans voir l'orchestre. C'est une cruelle privation à leurs yeux, je le sais, d'en être réduits là ; mais le temps, qui a détruit les cadavres et les mémoires des peintres, des fabricants, des écrivains, dont ils déchiffrent les inscriptions ou interprètent péniblement les fresques, les torses, les tessons de vases, les palimpsestes, ne leur en a pas moins rendu le service de dégager ce qu'il y a eu de proprement social dans les faits humains, en éliminant
tout ce qu'il y a eu de vital et rejetant comme une impureté le contenu charnel et frag-ile de cette forme glorieuse vraiment dig-ne de résurrection.
Pour eux donc, l'histoire, simplifiée et transfigurée, consiste simplement en apparitions et en déploiements, en concours et en conflits d'idées orig-inales, de besoins originaux, d'inventions, en un seul mot, qui deviennent de la sorte les grands personnages historiques et les vrais agents du progrès humain. La preuve que ce point de vue tout idéaliste est juste, c'est qu'il est fécond. N'est-ce pas en s'y plaçant, par force, je le répète, mais aussi par bonheur, que le philologue, le mythologue, l'archéologue contemporain sous ses noms divers, dénoue tous les nœuds g'ordiens, élucide toutes les obscurités de l'histoire, et, sans lui rien ôter de son pittoresque et de sa grâce, lui prête l'attrait d'une théorie? Si l'histoire est en voie de se faire science, n'est-ce pas à lui qu'on le doit?
A lui, et au statisticien aussi. Celui-ci, comme celui-là, jette sur les faits humains un regard tout abstrait et impersonnel; il ne s'occupe pas des individus, de Pierre ou de Paul, mais de leurs œuvres, ou mieux de leurs actes, révélation de leurs besoins et de leurs idées ; acte de fabriquer, de vendre ou d'acheter tel produit, acte de commettre ou de réprimer tel délit, acte de plaider en séparation de corps, acte de voter en tel ou tel sens ; et même actes de naître, de se marier, de devenir père, de mourir, tous actes de la vie individuelle qui, par certains côtés, se rattachent aussi à la vie sociale, en tant que la propagation de certains exemples, de certains préjugés.
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paraît influer sur l'accroissement plus ou moins accéléré ou ralenti du nombre des naissances ou des mariages, sur le degTé de fécondité des mariag'es, sur la mortalité des nouveau-nés. — Si l'arcbéolog'ie est une collection et un classement d'œuvres similaires, dont la similitude la plus exacte possible est ce qui importe le plus, la statistique est un dénombrement d'actions similaires le plus similaires qu'il se peut. L'art ici est dans le choix des unités, d'autant meilleures qu'elles sont plus semblables et plus ég'ales entre elles. — De quoi s'occupe la statistique, comme l'archéologie, sinon des inventions et des éditions imitatlves qu'on en faitV Seulement, l'une traite d'inventions pour la plupart mortes, épuisées par leur propre débordement, l'autre d'inventions vivantes, souvent modernes ou contemporaines, en train de déborder encore et de monter toujours, ou de s'arrêter, ou de décroître. L'une est la paléontologie, l'autre la physiologie sociale. Pendant que l'une nous dit jusqu'où et avec quelle rapidité les vaisseaux phéniciens ont porté les poteries grecques sur les rives de la Méditerranée et bien au-delà, l'autre nous apprend jusqu'à'quelles îles de rOcéanie, jusqu'à quelle proximité du pôle Nord ou du pôle Austral les vaisseaux anglais apportent aujourd'hui les cotonnades anglaises, et, en outre, quel nombre de mètres ils en exportent et en débitent ainsi par année. — Il faut reconnaître pourtant que le champ de l'invention paraît plus spécialement propre à l'archéologie, et celui de l'imitation à la stati.stique. Autant la première s'attache à démêler la filiation des découvertes successives, autant la seconde excelle à mesurer l'expansion de chacune d'elles. Le domaine de l'archéologie est plus philosophique, celui de la statistique plus scientifique.
La méthode de ces deux sciences est précisément inverse, il est vrai; mais cela tient à leurs conditions extérieures de travail. L'une étudie longtemps les exem-
plaires disséminés d'un même art, avant de pouvoir se hasarder à conjecturer l'orig-ine et la date du procédé mag-istral d'où il est éclos ; elle doit connaître toutes les lang-ues indo-européennes avant de les rattacher à leur mère commune, l'aryaque, ou- à leur sœur aînée, le sanscrit; elle remonte péniblement des imitations à leur source. L'autre, qui presque toujours connaît les sources dont elle mesure les épanchements, va des causes aux effets, des découvertes à leurs succès plus ou moins gTands suivant les années et les pays. Elle vous dira, par des enreg-istrements successifs que, depuis le moment où l'invention des machines à vapeur a commencé à répandre et fortifier par deg-rés en France le besoin de la houille, la production de cette substance dans ce pays a suivi une progression parfaitement rég-ulière et, de 1759 à 1869, est devenue de la sorte 62 fois et demie plus forte. Elle vous dira encore qu'à partir de la découverte du sucre de betterave, ou plutôt à partir du moment où l'utilité de cette découverte a cessé d'être contestée, la fabrication de cette denrée s'est élevée, non moins rég-ulièrement, de 7 millions de kilogrammes en 1828 (jusque-là, elle était presque stationnaire par le motif indiqué) à 150 millions de kilogTammes trente ans après (Maurice Block). — Je choisis là les exemples les moins intéressants, et cependant n'assiste-t-on pas, par la vertu de ces chiffres arides, à la naissance, au progrès, à l'affermissement graduels d'un besoin nouveau, d'une mode nouvelle du public? Rien de plus instructif en g'énéral que les tableaux chronologiques des statisticiens, où, année par année, ils nous révèlent la hausse ou la baisse croissante d'une consommation ou d'une production spéciale, d'une opinion politique particulière traduite en bulletins de vote, d'un besoin de sécurité déterminée exprimé en primes d'assurances contre l'incendie, ou en livrets de caisses d'éparg-ne. etc., c'est-à-
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dire au fond, toujours, les destinées d'une croyance ou d'un désir importés et copiés. Chacun de ces tableaux, ou mieux chacune des courbes g-raphiques qui les représente, est une monog'raphie historique en quelque sorte. Et leur ensemble est la meilleure histoire qu'on puisse narrer. Les tableaux synchroniques présentant des comparaisons de pays à pays, de province à province, offrent d'ordinaire beaucoup moins d'intérêt. Mettez en reg-ard, comme matière à réflexion philosophique, la carte française de la criminalité département par département, et la courbe g'raphique de la progression des récidives depuis 50 ans. Ou bien, confrontez la proportion de la population urbaine par rapport à la population rurale, département par département, avec la proportion de cette population urbaine année par année : en voyant, par exemple, que, de 1851 à 1882, la proportion dont il s'ag'it s'est élevée de 25 pour 100 à 33 pour 100, c'est-àdire du quart au tiers, suivant une progTession régulière et ininterrompue, vous prendrez sur le fait l'action d'une cause sociale déterminée, tandis que le contraste de la proportion 26 pour 100, par exemple, et de la proportion 28 pour 100, entre' deux départements voisins, ne vous apprendra pas g'rand'chose. Autant un tableau, présentant la progression des enterrements civils depuis dix ans à Paris ou en province, serait significatif, autant la comparaison du nombre des enterrements civils en France, en Angleterre et en Allemagne, à un moment donné, serait relativement dénuée de valeur. Je ne prétends pas qu'il soit inutile de mentionner qu'en 1870 il y a eu 14 millions de dépêches télégraphiques privées en France, 11 millions en Allemagne et 24 millions en Angleterre. Mais il est tout autrement instructif d'apprendre qu'en France, notamment, les 9,000 dépêches de 1851 se sont élevées à 4 millions en 1859, à 10 millions en 1869, puis à 14 niillions en 1879 ; et on ne
peut suivre cette pro<iTession accélérée d'abord, puis ralentie, sans se rappeler la croissance de tout être vivant. Pourquoi cette différence? Parce que les courbes seules, en ^'éiiéral, et non les cartes, quoiqu'il y ait force exceptions, ont trait à une prog'ression imitative.
La statistique, on le voit, suit une marche bien plus naturelle que l'archéolog'ie, et elle est tout autrement précise dans les renseig'nements, de même nature du reste, qu'elle nous fournit. Aussi est-elle la méthode sociolog'ique par excellence, et c'est faute de pouvoir l'appliquer aux sociétés mortes, que nous leur appliquons, comme pis aller, la méthode archéolog-ique. Combien ne donnerions-nous pas de médailles et de mosaïques banales, d'inscriptions funéraires, d'urnes, pour une statistique industrielle et commerciale, ou même criminelle, de l'empire romain ! Mais pour rendre tous les services -qu'on attend d'elle, pour répondre victorieusement aux critiques ironiques dont elle est l'objet, il faut que la statistique, comme l'archéolog-ie, ait conscience à la fois de sa vraie utilité et de son insuffisance réelle, qu'elle sache où elle va, où elle doit aller, et ne s'abuse pas sur le dang-er des chemins qui la mènent à son but. Elle-même n'est qu'un pis aller. Une statistique ps3'cliolog'ique, notant les accroissements et les décroissements individuels des croyances spéciales, des besoins spéciaux, créés orig-inairement par un novateur, donnerait seule, si elle était pratiquement possible, la raison profonde des chiffres fournis par la statistique ordinaire (1), Celle-ci ne pèse point, elle compte seulement, et ne .compte que des actes, achats, ventes, fabrications, consommations, crimes, procès, etc. Mais
(1) D'après la statistique des chemins de fer, des omnibus, des bateaux à vapeur de plaisance, etc., les recettes baissent; régulièrement le vendredi de chaque semaine; ce (jui lient évidemment au
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ce n'est qu'à partir d'un certain deg'ré d'intensité qu'un désir g'randissant devient un acte, ou qu'un désir déclinant démasque tout à coup et laisse ag-ir un désir contraire tenu en échec jusque-là. J'en dirai autant d'une croyance. Il importe beaucoup, en parcourant les ouvrag'es des statisticiens, de ne pas oublier qu'au fond les choses à mesurer statistiquement sont des qualités internes, des croyances et des désirs, et que bien souvent, à nombre ég-al, les actes chiffrés par eux expriment des poids très différents de ces choses. A certaines époques de notre siècle, le nombre des entrées dans les églises est resté le même pendant que la foi relig"ieuse allait s'affaiblissant ; et il peiit arriver que, lorsqu'un g-ouvernement est frappé dans son prestig-e, l'affection de ses adhérents soit à moitié détruite, quoique leur chiffre ait à peine décru, comme on le voit par les scrutins à la veille même d'un effondrement subit : d'où une cause d'illusion pour ceux que les statistiques électorales rassureraient ou décourag'eraient plus que de raison .
Les imitations réalisées sont nombreuses ; mais qu'estce auprès des imitations désirées ! Ce qu'on appelle les vœux d'une population, d'une petite ville par exemple ou d'une classe à un moment donné, se compose exclusivement de tendances, par malheur irréalisables encore, à sing'er de tous points telle autre ville plus riche ou telle classe supérieure. Cet ensemble de convoitises simiennes constitue l'énerg'ie potentielle d'une société. Il suffira, pour la convertir en énerg-ie actuelle, d'un traité de commerce, d'une découverte nouvelle et aussi bien d'une révolution politique, qui rende accessibles à des bourses moindres ou à des capacités moindres tel
préjugé si répandu, et pourtant si affaibli, relatif au danger d'entreprendre n'importe quoi ce jour-là. Kn suivant d'année en année les variations de cette baisse périodi(iue, on mesurerait facilement le déclin graduel de l'absurde croyance en question.
luxe ou tel pouvoir réservé nag-uère à d'heureux privilég-iés de la fortune ou de l'intellig-ence. Elle a donc une grande importance, et il serait bon de se tenir au courant de ses variations en plus et en moins ; cependant la statistique habituelle ne paraît pas s'en inquiéter et jug-erait ce tourment ridicule, bien que, par maints procédés indirects, l'évaluation approximative de cette force puisse parfois être à sa portée. — A cet ég-ard, rarchéolog"ie se montre supérieure dans les informations que nous lui devons sur les sociétés ensevelies ; car, si elle nous renseig-iie avec moins de détail et de précision sur leur activité, elle nous peint plus fidèlement leurs aspirations. Une fresque de Pompéï nous révèle beaucoup mieux l'état psychologique d'une ville de province, sous l'empire romain, que tous les volumes de statistique ne nous font connaître les vœux actuels d'un cheflieu de département français.
Ajoutons que, née d'hier, la statistique n'a pu encore émettre toutes ses branches, tandis que sa collaboratrice, plus ancienne, s'est déjà ramifiée dans tous les sens. Il y a une archéologie ling-uistique, la philolog-ie comparée, qui nous monograi^hie à part chaque racine et sa destinée, caprice verbal d'une bouche antique indéfiniment reproduit et multiplié par le conformisme frappant d'innombrables g'énérations ; une archéolog-ie relig'ieuse, la mythologie comparée, qui traite à part de chaque mythe et de ses éditions imitatives sans fin, comme la philolog'ie de chaque mot ; une archéologie juridique, politique, ethnologique, artistique enfin et industrielle, qui consacre pareillement à chaque idée ou fiction de droit, à chaque institution, à chaque trait de mœurs, à chaque type ou création de l'art, à chaque procédé de l'industrie, et à sa puissance propre de reproduction exemplaire, un article séparé; autant do sciences distinctes et florissantes. Mais il faut nous contenter jusqu'ici,
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en fait de statistiques vraiment et exclusivement sociolog'iques, de la statistique industrielle et commerciale, et de la statistique judiciaire, sans parler de certaines statistiques hybrides, qui chevauchent à la fois sur le monde physiologique et le monde social, statistique de la population, de la natalité^ de la matrimonialité , de la mortalité, statistique médicale, etc. De la statistique politique nous n'avons qu'un g-erme, sous forme de cartes électorales. Quant à la statistique religieuse, qui aurait à nous fig-urer gTaphiquement le mouvement annuel de la propag-ation relative des diverses sectes, et les variations en quelque sorte thermométriques de la foi de leurs adhérents ; quant à la statistique ling-uistique, qui devrait nous chiffrer non seulement l'expansion comparée des divers idiomes, mais, dans chacun d'eux, la vogue ou le déclin de chaque vocable, de chaque forme du discours; nous craindrions, en parlant plus long-temps de ces sciences hypothétiques, de faire sourire le lecteur.
Mais nous en avons assez dit pour justifier cette assertion, que le statisticien envisag-e les faits humains du même point de vue que l'archéolog-ue, et que ce point de vue est conforme au nôtre. — Résumons-le en deux mots, au risque de le mutiler en le simplifiant, avant d'aller plus loin. Au milieu de ce pêle-mêle incohérent des faits historiques, song-e ou cauchemar énig-matique, la raison cherche en vain un ordre et ne le trouve pas, parce qu'elle refuse de le voir où il est. Parfois elle l'imag-ine, et, concevant l'histoire comme un poème dont un frag-ment ne saurait être intellig-ible sans le tout, elle nous renvoie pour l'intellig-ence de cette énigme au moment où les destinées finales de l'humanité seront accomplies et ses orig-ines les plus reculées parfaitement connues. Autant vaut répéter le fameux mot : Ignorabimus. Mais reg-ardons par-dessous les noms et les dates,
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les batailles et lés révolutions, que voyons-nous? Des désirs spéciaux, provoqués ou surexcités par des inventions ou des initiatives pratiques dont chacune apparaît en uù point et rayonne de là incessamment .comme une sphère lumineuse, s'entre-croisant harmonieusement avec des milliers d'ondulations analog'ues dont la multiplicité n'est jamais de la confusion ; et aussi des croyances spéciales, apportées par des découvertes ou des conjectures théoriques, qui rayonnent semblablenient avec une rapidité et dans des limites variables. L'ordre' dans lequel éclosent et se succèdent ces inventions et ces découvertes n'a rien que de capricieux et d'accidentel dans une larg-e mesure ; mais, à la long'ue, par l'élimination inévitable de celles qui se contrarient (c'est-à-dire au fond qui se contredisent plus ou moins par quelques-unes de leurs propositions implicites), le groupe simultané qu'elles forment devient concert et cohésion. Considérée ainsi, comme uiie expansion d'ondes émanées de foyers distincts, et comme un arrang'ement log"ique de ces foyers et de leurs cortèg-es ondulatoires, une nation, une cité, le plus modeste épisode du soidisant poème de l'histoire, devient un tout vivant et individuel, et un spectacle beau à contempler pour une rétine de philosophe.
Si ce point de vue est vrai, si vraiment il est le plus propre à éclairer les faits sociaux par leur côté rég*ulier, mesurable et nombrable, il s'ensuit que la statistique sociolog-ique devrait s'y placer, non pas à peu près et à son inàu, mais sciemment et tout à fait, ce qui lui épàT'g'iierait, comme à l'archéologie, bien des tâtonne-
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ments et des enregistrements stériles. Et nous allons énmnérer les principales conséquences qui en résulteraient. — D'abord, en possession d'une pierre de touche pour reconnaître ce qui lui appartient et ce qui ne lui appartient pas, convaincue que l'immense champ de l'imitation humaine est à elle tout entier, mais rien que ce champ, elle laisserait, par exemple, aux naturalistes, le soin de dresser la statistique, purement anthropologique par ses résultats, des exemptions pour le service militaire dans les divers départements français, ou ■ d'établir les tables de mortalité (je ne dis pas de natalité, car ici l'exemple d'autrui intervient puissamment pour restreindre ou stimuler la fécondité de la race). Cela est de la biolog-ie pure, aussi bien que l'emploi de la méthode g-raphique de M. Marey ou l'observation des maladies par le myographe, le sphyg^mographe, le pneumog-raphe, sortes de statisticiens mécaniques des contractions, des pulsations, des mouvements respiratoires. En second lieu, le statisticien sociologiste ne perdrait jamais de vue que sa tâche propre est de mesurer des croyances spéciales, des désirs spéciaux, et d'employer les procédés les plus directs pour serrer le plus près possible ces quantités si difficiles à atteindre ; que les dénombrements d'actions, le plus possible similaires entre elles [condition mal remplie par la statistique criminelle entre autres), et, à leur défaut, les dénombrements d'œuvres, par exemple d'articles de commerce, similaires aussi, doivent toujours tendre et se rapporter à ce but final, ou plutôt à ces deux buts : 1° par des enregistrements d'actions ou d'œuvres, tracer la courbe des accroissements, des stationnements ou des décroissements successifs de chaque idée nouvelle ou ancienne, (le chaque besoin ancien ou nouveau, à mesure qu'ils so répandent et se consolident, ou qu'ils sont refoulés et déracinés; 2" par des rapprochements habiles entre les
séries ainsi obtenues, par la mise en relief de leurs variations concomitantes, marquer l'entrave ou le secours plus ou moins g-rand ou nul que se prêtent ou s'opposent ces diverses propag-ations ou consolidations imitatives de besoins et d'idées (suivant qu'ils consistent, comme ils consistent toujours, en propositions implicites qui s'entre-affirment ou s'entre-nient plus ou moins et en plus ou moins grand nombre) ; sans nég'lig-er toutefois l'influence que peuvent avoir sur elles le sexe, râg"e, le tempérament, le climat, la saison, causes naturelles dont la force est d'ailleurs mesurée, s'il y a lieu, par la statistique physique ou biolog-ique. — En d'autres termes, il s'ag^it, pour la statistique sociologique : 1° de déterminer la puissance imitative propre à chaque invention, dans un temps et un pays donnés; 2" de montrer les effets favorables ou nuisibles produits par l'imitation de chacune d'elles, et, par suite, d'influer chez ceux qui auront connaissance de ces résultats numériques, sur le penchant qu'ils auraient à suivre ou à ne pas suivre tels ou tels exemples. En définitive, constater ou influencer des imitations, voilà tout l'objet des recherches de ce genre. Comme exemple de la manière dont la seconde de ces deux fins a été atteinte, on peut citer la statistique médicale, laquelle se rattache en effet à la science sociale en tant qu'elle compare, pour chaque maladie, la proportion des malades guéris par l'application des divers procédés, des divers spécifiques anciennement ou nouvellement découverts. Elle a contribué de la sorte à généraliser la vaccination, le traitement de la gale par les insecticides, etc. La statistique des crimes, des suicides et des aliénations mentales, en montrant que le séjour des villes les multiplie dans de larges proportions, serait de nature aussi à modérer, bien faiblement il est vrai, le grand courant imitatif qui porte les habitants des campagnes vers la vie
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urbaine. M. Bertillon nous assure même que la statistique du mariag-e nous serait un encourag-ement à faire un plus g-rand iisag-e encore de cette très antique invention de nos aïeux, — plus originale qu'il ne semble, entre parenthèses, — en nous révélant la moindre mortalité des hommes mariés comparés aux célibataires du même àg*e. Mais ne nous attardons pas sur ce délicat sujet.
Des deux problèmes que je viens de distinguer et qui me paraissent s'imposer au statisticien, le second ne saurait être résolu qu'après le premier; il est peut-être bon de le noter. Chercher par exemple, comme on le fait souvent, à mesurer l'action de telle pénalité, de telles croyances relig-ieuses, de telle éducation, sur les penchants criminels, avant d'avoir mesuré la force de ces penchants livrés à eux-mêmes, tels que, aux jours de jacqueries,, chez des populations libres de tout g"endarme, de tout prêtre et de tout précepteur, ils se déploient en incendies, en ég-org-ements, en pillag-es tout pareils, instantanément imités d'un bout d'un pays à l'autre; procéder de la sorte, n'est-ce pas faire passer la charrue avant les bœufs?
La première opération préliminaire doit donc être de dresser une table des principaux besoins innés ou graduellement acquis, à commencer par le besoin social de se marier ou de devenir père, des principales croyances, anciennes ou nouvelles ; ou, ce qui est unum et idem, à^'ë, familles d'actes, exemplaires d'un même type, qui expriment ses forces internes avec plus ou moins d'exactitude. — A cela peut servir surtout la statistique commerciale et industrielle, qui devient si intéressante quand on la regarde sous cet angle. Chaque article fabriqué ou vendu ne répond-il pas, en effet, à un besoin spécial, à une idée particulière? Les progrès de sa vente et de sa fabrication, dans un temps et un lieu
doiinés, ne traduisent-ils pas sa force motrice, c'est-àdire sa vitesse de propag'ation, ainsi que sa masse en quelque sorte, c'est-à-dire son importance? La statistique de l'industrie et du commerce est donc le fondement principal de toutes les autres. Ce qui vaudrait mieux encore, si la chose était praticable,ce serait l'application, sur une plus larg-e échelle, aux vivants, de la méthode d'investigation que l'archéolof^'ie se permet à l'ég'ard des morts : je veux dire l'inventaire précis et complet, maison par maison^ de tout le mobilier d'un pays et des variations numériques de chaque espèce de meuble année par année. Excellente photog'raphie de notre état social, à peu près comme, en inventoriant avec le soin que l'on sait, le contenu des tombeaux, de la demeure des morts, en Egypte, en Italie, en Asie Mineure, en Amérique, partout, les fouilleurs du passé se sont trouvés nous avoir fourni Ig meilleure imag-e des civilisations éteintes.
Mais, à défaut du recensement inquisitorial que j'imag-ine et des maisons de verre qu'il suppose, la statistique du commerce et de l'industrie, complétée et systématisée, la statistique de la librairie, notamment, qui nous révèle les chang^ements survenus dans la proportion relative des catég'ories de livres publiés chaque année, suffit déjà à nous procurer les donnée^ dont nous avons besoin. La statistique judiciaire ne vient théoriquement qu'après, et il faut convenir que, malgTé son intérêt plus profond, d'un g-enre différent, elle lui est inférieure encore sous un autre rapport. Les unités qu'elle additionne manquent de similitude. On me dit que cette forg-e a fabriqué cette année 1 million de rails d'acier, que cette manufacture a reçu 10.000 balles de coton; voilà des unités semblables, se référant à des besoins semblables. Mais on a beau détailler les vols, par exemple, ou les procès de servitude, en classes et sous-classes, on ne
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parvient jamais à ne -pas gTouper ensemble des actes assez dissemblables, inspirés par des besoins et des idées différents, d'origine distincte, et se rattachant de la sorte à de mnltiples familles d'actions. Tont au plus pourrait-on faire une colonne séparée pour les assassinats de femmes coupées en morceaux, ou pour les empoisonnements par la strychnine, et autres forfaits, de récente invention, qui, font réellement g-roupe et constituent des modes criminelles caractérisées. C'est surtout d'après leurs procédés d'exécution, qu'il faudrait classer les crimes et les délits, pour les catalog-uer convenablement. On verrait alors quel est l'empire de l'imitation en pareille matière. Il faudrait descendre au détail. Si l'on pouvait classer les méfaits d'après la nature de la proie recherchée ou de la peine évitée par leur moyen, on aurait un classement différent, mais naturel encore, qui reproduirait, sous une fornie nouvelle, celui des articles ou services industriels dont l'achat procure aux honnêtes g*ens des satisfactions pareilles.
Le champ de la statistique sociologique étant nettement circonscrit, les courbes graphiques relatives à la prop^g'ation, c'est-à-dire aussi bien à la consolidation de chaque besoin spécial, de chaque opinion spéciale, pendant un certain nombre d]années et dans un certain nombre de pays, étant clairement tracées, il reste à interpréter ces courbes hiérog'lyphiques, parfois pittoresques et bizarres comme le profil des monts, plus souvent sinueuses et g'racieuses comme les formes de la vie. Ou je m'abuse fort, ou notre point de vue ici nous est d'un très g-fand
secours. — Les lig-nes dont il s'ag-it sont toujours ou montantes, ou horizontales, ou descendantes, ou bien, si elles sont irrég-ulières, on peut toujours les décomposer de la même manière en trois sortes d'éléments linéaires, escarpements, plateaux, déclivités. D'après Quételet et son école, les plateaux seraient le séjour éminent du statisticien, leur découverte serait son triomphe le plus beau ou devrait être son aspiration constante. Rien de plus propre, suivant lui, à fonder la physique sociale, que la reproduction uniforme des mêmes nombres, non seulement de naissances et de mariag'es, mais même de crimes et de procès, pendant une période de temps considérable. De là l'illusion (dissipée, il est vrai, depuis, notamment par la dernière statistique officielle sur la criminalité progressive du dernier demi-siècle) dépenser que ces derniers nombres se reproduisaient effectivement avec uniformité. — Mais, si le lecteur a pris la peine de nous suivre, il reconnaîtra que, sans diminuer en rien l'importance des lig'nes horizontales, on doit attribuer aux lig-nes montantes, sig"nesde la propag-ation rég-ulière d'un g-enre d'imitation, une valeur théorique bien supérieure. Voici pourquoi :
Par le fait même qu'une idée nouvelle, qu'un g-oût nouveau, a pris racine quelque part dans un cerveau fait d'une certaine façon, il n'y a pas de raison pour que cette innovation ne se propag-e pas plus ou moins rapidement dans un nombre indéfini de cerveaux supposés pareils et mis en communication. Elle se propag-erait instantanément dans tous ces cerveaux si leur similitude était parfaite et s'ils communiquaient entre eux avec une entière et absolue liberté. C'est vers cet idéal, par bonheur inaccessible, que nous marchons à g-rands pas, comme on peut s'en convaincre par la diffusion si rapide des téléphones en Amérique dès le lendemain de leur apparition. Il est déjà à peu près atteint en ce qui
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concerne les innovations législatives, lois ou décrets, qui, à d'autres époques, ne s'appliquaient que péniblement, successivement et avec lenteur aux diverses provinces de chaque Etat, et maintenant s'exécutent d'un bout à l'autre du territoire le jour même de leur promulg-ation. C'est qu'ici il n'y a nulle entrave. — Le défaut de communication joue, Qn physique sociale, le même rôle que le défaut d'élasticité en physique. L'un nuit à l'imitation autant que l'autre à l'ondulation. Mais la propag-ation imitative de certaines inventions que l'on sait (chemins de fer, télég-raphes, etc.), tend sans cesse à diminuer, au profit de toutes les autres, cette insuffisance des contacts d'esprits. Et, quant à la dissemblance des esprits, elle tend à s'effacer pareillement par la propag-ation même des besoins et des idées nés d'inventions passées, laquelle travaille ainsi en ce sens à faciliter la propag"ation des inventions futures, j'entends de celles qui ne la contrediront pas.
D'eux-mêmes donc, une idée ou un besoin, une fois lancés, tendent toujours à se répandre davantag"e, suivant une vraie progression g-éométrique (1). C'est là le schème idéal auquel se conformerait leur courbe g-raphique s'ils pouvaient se propag-er sans se heurter entre eux. Mais, comme ces chocs sont inévitables un jour ou l'autre, et vont se multipliant, il ne se peut qu'à la long-ue chacune de ces forces sociales ne rencontre sa limite momentanément infranchissable et n'aboutisse, par accident, nullement par nécessité de nature, à cet état stationnaire pour un temps, dont les statisticiens en général paraissent avoir si peu compris la signification.
(1) En même temps, ils tendent à s'enraciner, et leur progrès en étendue hâte leur progrès en profondeur. Et, par la mutuelle action de ces deux imitations de soi et d'autrui, il n'est pas, remarquons-lo incidemment, d'enthousiasme ou de lanalisme du présont ou du passé, de force historique, qui ne s'explique.
Stationnement ici, comme partout d'ailleurs, sig-nifie équilibre, mutuel arrêt de forces concurrentes. Je suis loin de nier l'intérêt théorique de cet état, puisque ces équilibres sont autant d'équations. En voyant, par exemple, la consommation de telle substance, café ou chocolat, cesser de croître dans une nation à partir de telle date, je sais que la force du besoin correspondant est précisément ég-ale à celle des besoins rivaux dont une satisfaction plus ample du premier exigerait le sacrifice, vu le niveau des fortunes. Là-dessus se règle le prix de chaque objet. Mais est-ce que chacun des chiffres annuels des séries progressives, des cotes, n'exprimait pas, lui aussi, une équation entre la force du besoin dont il s'agit à la date indiquée et la force des besoins concurrents qui, à la même date, l'ont empêché de se développer davantage? Si d'ailleurs la progression s'est arrêtée à tel point plutôt qu'à tel autre, si le plateau n'est pas plus élevé ou plus bas dans chaque cas, n'est-ce pas un pur hasard historique qui en est cause, c'est-à-dire le fait que les inventions contradictoires d'où sont nés les besoins hostiles par lesquels la progression est endiguée, ont apparu ici plutôt que là, à telle époque plutôt qu'à telle autre, et enfin ont apparu au lieu de ne pas apparaître? — Ajoutons que les plateaux sont toujours des équilibres instables. Après une horizontalité plus ou moins approximative, plus ou moins prolongée, la courbe va se remettre à monter ou à descendre, la série à croître ou à décroître, suivant qu'il surviendra une nouvelle invention auxiliaire ou hostile, confirmative ou contradictoire. Quant aux séries décroissantes, on le voit, elles sont un simple effet des croissances v'iciOYÏQVi^Q'S, qui refoulent l'opinion ou le goût public en voie de déclin, naguère ou jadis en voie de progrès, et elles ne méritent d'être considérées par le théoricien que comme V image rentersée des séries croissantes qu'elles supposent.
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Aussi constatons-nous que, toutes les fois qu'il est donné au statisticien de prendre une invention à sa naissance et de tracer annuellement le cours numérique de ses destinées, il met sous nos yeux des lignes constamment ascendantes, du moins jusqu'à une certaine époque, et même très régulièrement ascendantes pendant un certain temps beaucoup plus court. Si cette rég-ularité parfaite ne persiste pas, cela tient à des causes que nous allons indiquer bientôt. Mais quand il s'ag"it d'inventions très anciennes, telle que le mariage monogamique et chrétien, qui ont eu le temps de traverser leur période progressive et de remplir jusqu'aux bords pour ainsi dire tout leur bassin propre d'imitation, il ne faut pas s'étonner si la statistique, qui n'a pas assisté à leurs débuts, déroule à leur égard des horizontales à peine flexueuses. Que le nombre annuel de mariages reste en proportion à peu près constante avec le chiffre de la population fsauf en France par exemple, où il y a une lente diminution proportionnelle), et même que l'influence du mariage sur la criminalité ou sur le suicide se traduise annuellement par des chiffres à peu près égaux, rien de moins merveilleux, d'après ce qui vient d'être dit. Il en est des vieilles institutions passées dans le sang d'un peuple, comme des causes naturelles, le climat, le tempérament, le sexe, l'âge, la saison, qui influent sur les actes humains pris en masse avec une si frappante uniformité (bien exagérée pourtant et bien plus circonscrite qu'on ne le croit généralement) et avec une régularité tout autrement remarquable encore sur les faits vitaux, tels que la maladie ou la mort. Et cependant, même ici, que trouvons-nous au fond de ces séries uniformes? Voyons; ce sera une courte digression. La statistique, par exemple, a révélé que, de un à cinq ans, la mortalité est toujours trois fois plus grande dans nos départements riverains de la Méditerranée que dans le reste de la France, ou du
moins que dans les départements les plus favorisés. L'explication du fait se trouve, paraît-il, dans l'extrême ardeur du climat provençal pendant l'été, saison aussi nuisible à la première enfance (encore une révélation de la statistique contraire au préjugée) que l'hiver l'est à la vieillesse. Quoi qu'il en soit, le climat intervient ici comme une cause fixe, toujours ég'ale à elle-même. Mais le climat, qu'est-ce, sinon une entité nominale, où s'exprime un certain groupement des réalités suivantes : le soleil, radiation lumineuse qui tend à s'épanouir indéfiniment dans l'illimité des espaces et que l'obstacle de la terre contrarie en l'arrêtant; les vents, c'est-à-dire des fragments de cyclones, plus ou moins définis, qui tendent sans cesse à s'élarg-ir, à s'espacer sur tout le g'iobe, et ne sont arrêtés que par des chaînes de montag-nes ou d'autres cyclones heurtés; l'altitude, c'est-à-dire l'effet de forces souterraines de soulèvement qui aspiraient à une expansion sans fin de la croiite terrestre, heureusement résistante; la latitude, c'est-à-dire l'efiet delà rotation du globe terrestre encore fluide dans ses efltorts impuissants pour se contracter de plus en plus; la nature du sol, c'est-à-dire des molécules dont les affinités, toujours incomplètement satisfaites, s'exercent autour d'elles vainement, et dont l'attraction, s'exerçant à toute distance, tend à d'impossibles contacts; la flore enfin, dans une certaine mesure, c'est-à-dire diverses espèces ou variétés végétales dont chacune, mécontente de son cantonnement, envahirait de ses exemplaires innombrables le globe tout entier, si la concurrence de toutes les autres ne réfrénait son avidité.
Ce que nous disons du climat, nous pourrions le dire aussi bien de l'âge, du sexe et des autres influences d'ordre naturel. — En somme, physiques ou vivantes, toutes les réalités extérieures nous donnent le même spectacle d'ambitions infinies, irréalisées et irréalisables.
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qui fi'aig-uillonnent et se paralysent réciproquement. Ce qu'on nomme en elles fixité, immutabilité des lois de la nature, réalité par excellence, n'est au fond que leur impuissance d'aller plus loin dans leur voie vraiment naturelle et de se réaliser plus pleinement. Eh bien, il en est de même de ces influences fixes (momentanément fixes), d'ordre social, que la statistique découvre ou prétend découvrir; car les réalités sociales, idées et besoins, ne sont pas moins ambitieuses que les autres, et c'est en elles que se résolvent à l'analyse ces entités sociales qu'on nomme les mœurs, les institutions, la langue, la lég-islation, la religion, les sciences, l'industrie et l'art. Les plus vieilles de ces choses, celles qui ont passé l'âg-e adulte, ont cessé de croître, mais les jeunes se déploient, comme on en a la preuve, entre autres, par le g-rossissement incessant de nos budg-ets, qui ont enflé, enflent et enfleront toujours jusqu'à la catastrophe finale, point de départ d'une nouvelle prog-ression destinée à un dénouement analog'ue, et ainsi de suite infiniment. Sans remonter plus haut que 1819, depuis cette date jusqu'en 1869, le montant des perceptions indirectes s'est très régulièrement élevé de 544 à 1323 millions de francs. Quand 37 millions d'hommes ont des besoins croissants, parce qu'ils se copient de plus en plus les uns les autres, ils doivent produire et consommer de plus en plus pour les satisfaire, et il est inévitable que leurs dépenses communes s'élèvent en proportion de leurs dépenses privées (1).
Si notre civilisation européenne avait depuis long"temps donné, comme la civilisation chinoise, tout ce qu'elle était susceptible de donner en fait d'inventions
(1) Celle progression n'est pas le privilège de notre siècle. Sous l'ancien régime, dit M. Delaliante (Une famille de finances au xvni'= siècle), « la ferme générale a représenté |)Our le gouvernement un produit toujours croissant de cent à cent soixante millions. »
et de découvertes; si, vivant shr un capital antique, elle se composait exclusivement de vieux besoins et de vieilles idées, sans nulle addition récente tant soit peu notable, il est probable, d'après ce qui précède, que le vœu de Quételet serait accompli.
La statistique appliquée à tous les aspects de notre vie sociale aboutirait partout à des séries uniformes, horizontalement déroulées et parfaitement comparables aux fameuses « lois de la nature ». C'est peut-être parce que la nature est beaucoup plus vieille que nous et a eu tout le temps voulu pour amener à cet état d'épuisement inventif toutes ses civilisations à elle, je veux dire ses types vivants (véritables sociétés cellulaires, comme on sait), qu'on remarque en elle cette fixité ou cette rotation sur place dont on la loue si fort. De là la belle périodicité rég-ulière, tant admirée, des chiffres fournis par la statistique sociolog'icn-physiolog'ique pour ainsi dire, qui s'attache opiniâtrement à mettre en relief les influences constamment ég'ales de l'àg-e, du sexe, sur la criminalité, sur la nuptialité. On pouvait, certes, être certain d'avance de cette rég-ularité-là, comme on peut è-tre sûr que, si l'on divisait les accusés en nerveux, bilieux, lymphatiques, sang-uins, qui sait même, en blonds et en bruns, la participation annuelle de chacune, de ces catég*ories aux délits annuellement commis se montrerait toujours la même. — Ce qu'on ferait peut-être mieux de sig"naler, c'est que certaines régularités statistiques, en apparence d'un autre g-enre, se ramènent au fond à celles-là. Par exemple, pourquoi, depuis cinquante ans au moins, les prévenus condamnés en police correctionnelle, font-ils appel à très peu près 45 fois sur 1.000, tandis que le ministère public, pendant la même période, a fait appel suivant une proportion sans cesse décroissante, du double au simple? La décroissance, en ce qui concerne l'appel des parquets, est un effet direct de l'imitation
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professionnelle sans cesse croissante. Mais le stationnement numérique, en ce qui concerne l'appel des prévenus, comment l'expliquer? Observons que le condamné, quand il se demande s'il doit faire appel, ne se règ-le pas en général sur ce que font ou feraient ses pareils en cas semblable, exemple qu'il ig-nore le plus souvent. Il consulte encore moins la statistique, où il pourrait lire la preuve que les cours d'appel sont de plus en plus portées à confirmer les décisions des premiers juges. Mais, entre l'espérance du succès et la crainte de l'échec, toutes choses égales d'ailleurs (c'est-à-dire les motifs d'espérer ou de craindre tirés des circonstances de la cause ayant en moyenne le même poids annuel), c'est sa nature plus ou moins hardie qui le fait pencher d'un côté plutôt que de l'autre. Ici intervient donc, comme poids supplémentaire qui l'emporte dans la balance, une dose déterminée de hardiesse et de confiance qui fait partie du tempérament moyen des délinquants et qui, comme telle, se traduit nécessairement par la proportion uniforme de leurs appels.
L'erreur de Quételet s'explique historiquement. Les premiers essais de statistique ont en effet porté sur la population, c'est-à-dire sur la natalité ou la mortalité aux divers âges de la vie en divers lieux, dans les deux sexes, aussi bien que sur le mariage; et, comme ces effets de causes climatériques et physiologiques ou de causes sociales très antiques ont naturellement donné lieu à des répétitions régulières de chiffres presque égaux, on a eu le tort de généraliser cette observation, démentie par la suite. Et c'est ainsi que la statistique, dont la régularité n'exprime, au fond, que l'asservissement imitatif des masses à des fantaisies ou â des conceptions individuelles d'hommes supérieurs, a pu être invoquée comme confirmation du préjugé à la mode, suivant lequel les faits généraux de la vie sociale
seraient rég"is, non par des volontés ou des intellig-ences humaines, mais par des mythes appelés lois naturelles !
Déjà, cependant, la statistique de la population aurait dû faire ouvrir les yeux. Le chiffre de la population ne reste stationnaire en aucun pa3^s; il croît ou décroît avec une lenteur ou une rapidité sing-ulièrement variable de peuple à peuple, de siècle à siècle. Comment expliquer cela dans l'hypothèse de la physique sociale; et nousmême comment expliquerons-nous cela? Voilà un besoin assurément très antique, le besoin de paternité, dont le chiffre annuel des naissances exprime éloquemment le deg-ré de hausse ou de baisse dans le public. Or, tout antique qu'il est, la statistique nous le montre soumis à d'énormes oscillations, et l'histoire consultée nous laisse apercevoir dans le passé, dans celui de notre France par exemple, une succession de dépeuplements et de repeuplements graduels, alternatifs, du territoire. — C'est que ce caractère d'antiquité est purement apparent. Autre est le désir instinctif et naturel, autre est le désir social, imitatif et raisonné, de devenir père. Le premier peut être constant ; mais le second, qui se greffe sur le premier à chaque g*rand chang^ement de mœurs, de lois ou de relig'ion, est sujet à des fluctuations et à des renouvellements séculaires. L'erreur des économistes est de confondre celui-ci avec celui-là, ou plutôt de ne considérer que celui-là, tandis que celui-ci importe seul au sociolog"iste. Or, il y a autant de besoins distincts et nouveaux de paternité, dans le second sens, qu'il y a de motifs distincts et successifs pour lesquels l'homme en société veut avoir des enfants. Et toujours, à l'orig-ine de chacun de ces motifs, comme explication de leur naissance, nous trouvons des découvertes pratiques ou des conceptions théoriques. L'Espag-nol ou l'Ang-lo-Saxon de l'Amérique est fécond, parce qu'il a l'Amérique à peupler; s?i,ns la découverte de Christophe Colomb, combien de miUions
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d'hommes ne seraient pas! L'Angolais insulaire est fécond, parce qu'il a le tiers du g-lobe à coloniser : conséquence directe, entre autres causes, de cette suite d'heureuses explorations et de traits de gfénie maritime ou guerrier, ou d'initiatives privées surtout, qui lui ont valu ses colonies. En Irlande, l'introduction de la pomme de terre a élevé la population de 3 millions en 1766, à 8 millions 300.000 en 1845. L'Aryen antique veut une postérité pour que la flamme de son foyer ne s'éteigone pas et soit arrosée tous les jours de sa liqueur sacrée, car sa relig-ion lui persuade que cette extinction serait un malheur pour son ombre. Le chrétien zélé rêve d'être chef d'une famille nombreuse, pour obéir docilement au mtcUiplicamini biblique. Avoir des enfants, pour le Romain des premiers temps, c'est donner des guerriers à la république, laquelle ne serait pas sans ce faisceau d'inventions, d'institutions militaires ou politiques, d'orig-ine étrusque, Sabine, latine ou autre, dont Rome fut l'exploitation. Pour l'ouvrier des mines, des chemins de fer, des manufactures de coton, c'est donner de nouveaux bras à ces industries nées d'inventions modernes. Christophe Colomb, Watt, Fulton, Stephenson, Ampère, Parmentier peuvent passer, célibataires ou non, pour les plus g^rands multiplicateurs de l'espèce humaine qu'il y ait jamais eus. — Arrêtons-nous, en voilà assez pour me faire comprendre. Il est possible qu'on reg-arde ses enfants présents toujours du même œil depuis qu'il y a des pères ; mais à coup sûr on envisag-e tout autrement ses enfants futurs, suivant qu'on voit eu eux, comme le paferfamilias ancien, des esclaves domestiques sans droits éventuels contre soi, ou, comme l'Européen actuel, des maîtres et des créanciers peut-être exig-eants dont on pourra être l'esclave un jour. Effet de la différence des mœurs et des lois, que les idées et les besoins ont faites. On le voit, ici comme partout, ce sont des initiatives
individuelles, contagieusement imitées, qui ont tout fait, j'entends socialement. Depuis des milliers de siècles sans doute, l'espèce humaine, réduite à un nombre d'individus dérisoire, aurait cessé de prog-resser, à l'instar des bisons ou des ours, si de temps à autre, au cours de l'histoire, quelque homme de g-énie n'était venu donner un fort coup de fouet à sa force de reproduction, tantôt en ouvrant de nouveaux débouchés, coloniaux ou industriels, à l'activité de l'homme; tantôt, novateur relig-ieux, tel que Luther, en ranimant ou plutôt en rajeunissant sous une forme toute nouvelle la ferveur populaire et la foi gpénérale dans la Providence, nourrice des oiseaux des champs. A chaque coup de fouet de ce g-enre, on peut dire qu'un nouveau besoin de paternité, dans le sens social, prenait naissance, et, ajouté ou substitué aux précédents, plus souvent ajouté que substitué, allait entrer à son tour dans sa voie propre de développement. Maintenant, prenons à ses débuts l'un quelconque de ces besoins purement sociaux de reproduction, et suivons-le dans sa carrière. Autant vaut nous attacher à cet exemple qu'à tout autre pour dég-ag^er une loi g^énérale que nous allons bientôt formuler. Au milieu d'une population devenue depuis long-temps stationnaire parce que le désir d'y avoir des enfants s'y trouvait balancé exactement par la peur de la misère plus forte qu'ils entraîneraient en se multipliant davantag-e, la nouvelle se répand tout à coup qu'une g-rande île, découverte et conquise par un compatriote, procure un moyen nouveau de grossir sa famille sans s'appauvrir, en s'enrichissant même. A cette nouvelle, et à mesure qu'elle se propage et se confirme, le désir g-énéral de paternité redouble, c'est-à-dire, que le précédent désir est doublé d'un nouveau. Mais celui-ci ne se réalise pas immédiatement. Il entre en lutte avec tout un peuple d'habitudes enracinées, de routines antiques, d'où naît la persuasion g-énérale
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qu'on ne peut s'acclimater sur cette terre lointaine, qu'on doit y mourir de faim, de fièvre et de nostalg-ie. De long-ues années s'écoulent avant que cette résistance ambiante soit g"énéralement vaincue. Alors un courant d'émig-ration s'établit, et les colons, affranchis de tout préjugé, se mettent à déployer leur fécondité exubérante. C'est le moment où la tendance à une progression gféométrique, loi de tout besoin et non pas seulement du besoin de reproduction, passe à l'acte et se satisfait dans une certaine mesure. Mais ce moment ne dure pas. Bientôt, par l'effet même de la prospérité ascendante qui accompag"ne les prog'rès de cette fécondité, celle-ci se ralentit, entravée chaque jour davantag-e par les besoins de luxe, de loisir, d'indépendance fantaisiste qu'elle a fait naître elle-même et qui, parvenus à un certain degré, posent à l'homme ultra-civilisé ce dilemme : « Entre les joies que nous t'offrons et les joies d'une famille nombreuse, choisis ; qui veut celles-ci renonce à celles-là. » De là un arrêt inévitable de la prog'ression sig^nalée; puis, si la civilisation à outrance se prolong-e, une dépopulation commençante, que l'Empire romain a connue, que l'Eu- / rope moderne et même l'Amérique connaîtront certaine- ' ment un jour, mais qui n'a jamais été ni jamais n'ira très loin, puisque, poussée au-delà d'une certaine limite, elle produirait un recul de la civilisation, une diminution des besoins de luxe, qui relèverait le niveau de la population. Donc, si rien de nouveau ne surg-it, après quelques oscillations, l'établissement d'un état stationnaire, définitif jusqu'à nouvel ordre du hasard ou du g-énie, s'impose nécessairement.
Nous pouvons sans crainte g-énéraliser cette observation. Puisqu'elle s'est trouvée applicable à un besoin aussi primitif en apparence que celui de paternité, avec quelle facilité plus g'rande s'appliquerait-elle encore aux besoins dits (ie luxe (tous consécutifs à une découverte,
c'est clair), par exemple au besoin de locomotion à vapeur. Celui-ci, comprimé au début par la crainte des accidents et l'habitude de la vie sédentaire, n'a pas tardé à se déployer triomphalement ju.squ'à nos jours où il se trouve en face d'autres adversaires plus redoutables, en partie formés ou alimentés par lui, je veux dire le besoin de ces mille satisfactions variées de la vie civilisée aux dépens desquelles le plaisir de voyag-er ne saurait croître indéfiniment. Avec moins de clarté, mais non moins de certitude, la même remarque s'applique aussi aux besoins d'ordre supérieur, tels que ceux d'ég-alité, de liberté politique, ajoutons de vérité. Ces trois derniers, y compris le troisième, sont assez récents. Le premier est né de la philosophie humanitaire et rationaliste de notre xviii^ siècle, dont les chefs et les sources sont connus ; le second, du parlementarisme ang-lais, dont il ne serait pas bien malaisé, sans remonter très haut, de nommer les inventeurs et les propag-ateurs successifs. Quant au besoin de vérité, si l'on en croit M. Dubois-Reymond, ce tourment aurait été inconnu à l'antiquité classique, dont cette lacune explique l'infériorité scientifique et industrielle si étrang-e à côté de ses dons éminents, et il serait le fruit propre du christianisme, de cette rehg-ion de l'esprit qui, exig-eant la foi encore plus que les œuvres, et la foi en des faits jug-és historiques, enseig-ne aux hommes le haut prix du vrai. La foi chrétienne aurait de la sorte enfanté sa grande rivale, l'entrave moderne à sa propag-ation jusque-là triomphante, la science, qui date à" peine du xvi" siècle. Immense alors, mais localisé dans un petit nombre de fidèles, fut l'amour du vrai, qui depuis a débordé et déborde toujours. Mais déjà, à certains sig"nes, il est facile d'apercevoir qu'il ne faudrait pas trop compter sur un ving-tième siècle aussi altéré de curiosité désintéressée que les trois siècles antérieurs. Et l'on peut prédire, à coup sûr, que le jour n'e^t pas loin où
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le besoin de bien-être que l'industrie, fille de la science, aura déployé outre mesure, étouffera l'ardeur scientifique et préparera les g-énératious nouvelles à sacrifier utilitairement au besoin social de quelque illusion consolante, commode et commune, peut-être imposée par l'Etat, le culte libre et individuel de la vérité désespérante. Et ni la soif déjà bien diminuée de liberté politique, ni notre passion actuelle d'ég-alité, n'échapperont certainement à un destin pareil. Peut-être faut-il en dire autant du besoin de propriété individuelle. Sans adopter à ce sujet toutes les idées de M. de Laveleye, on doit reconnaître que ce besoin, civilisateur au premier chef et né d'un faisceau d'inventions agricoles, a été précédé par le besoin de propriété commune {pueMos de l'Amérique du Nord, communisme hindou, mlr russe, etc.); qu'à la vérité il n'a cessé de croître jusqu'à nos jours aux dépens de ce dernier, comme le prouve la division g-raduelle de ce qui restait encore d'indivis, par exemple des communaux de nos campagnes; mais qu'il ne croît plus et que le jour où il entrera en lutte avec le besoin d'alimentation meilleure et de bien-être en général, on pourra le voir reculer devant ce rival qu'il aura lui-même enfanté.
Non seulement tout besoin social, mais toute croyance nouvelle traverse, en se propag-eant, les trois phases ci-dessus décrites, avant d'atteindre le repos final. En résumé donc, croyance ou besoin, toujours il lui faut d'abord, à ce grerme social, se faire jour péniblement à travers un réseau d'habitudes et de croyances contraires, puis, cet obstacle écarté, se répandre après sa victoire, jusqu'à ce que de nouveaux ennemis, suscités par son triomphe, viennent obstruer sa marche et opposer enfin une frontière infranchissable à son débordement. — Ces nouveaux ennemis, s'il s'agit d'un besoin, ce seront en g-rande partie les habitudes qu'il aura provoquées directement ou indirectement ; s'il s'ag-it d'une croyance.
142 LES LOIS DE L'iMITATiaN.
toujours en partie erronée, on le sait, ce seront lès idées partiellement opposées qu'on en aura déduites ou qu'elle aura fait découvrir ailleurs, les hérésies ou les sciences nées du dog-me et contraires au dog-ine dont elles arrêtent l'élan victorieux à travers le monde, les théories scientifiques ou les applications industrielles, sug'gérées par des théories antérieures dont elles limitent les applications et circonscrivent le succès ou la vérité (1).
Lent prog"rès au début, prog^rès rapide et uniformément accéléré au milieu, enfin ralentissement croissant de ce prog"rès jusqu'à ce qu'il s'arrête : tels sont donc les trois âg'es de tous ces véritables êtres sociaux que j'appelle inventions ou découvertes. Aucun ne s'y soustrait, pas plus qu'aucun être vivant à une nécessité analog^ue, ou plutôt identique. Faible montée, ascension relativement brusque, puis nouvel adoucissement de la pente jusqu'au plateau : tel est aussi, en abrég-é, le profil de toute colline, sa courbe g-raphique à elle. — Telle est la loi qui, prise pour g-uide par le statisticien et en g-énéral par le sociolog"iste, lui éviterait bien des illusions, celle de croire,
(1) Quand une croyance ou un désir ont cessé de so propager, ils peuvent pourtant continuer à s'enraciner dans leur champ devenu inextensible, par exemple une religion ou une idée révolutionnaire après leur période conquérante. — D'ailleurs, et à cela près, l'enracinement graduel dont il s'agit présente, comme la diffusion graduelle qu'il accompagne ou suit, des phases bien marquées et analogues. La croyance à son début, combattue encore, est jugement conscient, et le besoin naissant, pour la même cause, est volition, dessein. Puis, grâce à l'unanimité qui croît et qui accroît en chacun la conviction et le vouloir, le Jugement passe à l'état de principe, de dogme, de quasi-perception presque inconsciente; le dessein, à l'état de passion et de besoin proprement dit; jusqu'à ce que la quasiperception dogmatique se trouvant heurtée de plus en plus fréquemment par des perceptions directes des sens plus fortes encore el contraires, cesse de se fortifier, et que le besoin acquis, contrariant de plus en plus certains besoins innés et plus énergiques, s'arrête à son tour dans son mouvement de descente au fond du cœur.
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par exemple, qu'en Russie, en Allemag-ne, aux Etats- Unis, au Brésil, la population continuera àprog'resserdu même pas qu'aujourd'hui et de supputer avec effroi les centaines de millions de Russes ou d'Allemands- que, dans cent ans, les Français auront à combattre; ou bien celle de penser que le besoin de voyag"er en chemin de fer, d'écrire des lettres, d'envoyer des télég'rammes, de lire des journaux et de s'occuper de politique ira se développant en France dans l'avenir aussi vite que par le passé, erreur qui peut coûter cher. — Tous ces ♦besoins-là s'arrêteront, comme se sont arrêtés jadis, sans comparaison, les besoins de tatouag"e, d'anthropophagie, de vie sous la tente, qui paraissent avoir été, en des temps reculés, des modes si rapidement envahissantes, ou, à des époques plus rapprochées, la passion de l'ascétisme et de la vie monastique. — Il vient un moment, en effet, où un besoin acquis, à force de croître, en vient à braver même des besoins innés parmi lesquels il en est toujours de plus forts que lui. — C'est la raison pour laquelle les civiUsations les plus orig-inales, en se développant librement, cessent pourtant, à partir d'un certain point, comme nous le disions cidessus, d'accentuer davantage leurs divergences. On pourrait même croire qu'elles ont ensuite un penchant à les atténuer; mais ce serait une illusion facilement explicable par les contacts fréquents qu'elles ont entre elles et l'influence prépondérante de l'une d'entre elles sur les autres. D'où une lente assimilation inévitable par voie d'imitation, et un apparent retour à la nature, parce que le choc de deux civilisations qui s'abordent ébranle en chacune d'elles les besoins factices par lesquels elles diffèrent et se heurtent, et fortifie les besoins primordiaux par lesquels elles se ressemblent. S'ensuit-il qu'en définitive les besoins organiques gouvernent supérieurement le cours du progrès industriel et artistique,
comme la réalité extérieure finit par régir le cours de la peusée? Non; observons que nulle nation n'a pu pousser loin sa civilisation et atteindre à sa limite de divergence qu'à la condition d'être éminemment conservatrice, attachée comme l'Egyptien, le Chinois, le Grec, à ses traditions particulières où la divergence s'exprime le mieux. Mais fermons cette parenthèse.
Si maintenant on demande laquelle des trois phases indiquées est la plus importante à considérer théoriquement, il est facile de répondre que c'est la seconde, et nullement ce stationnement final, simple limite de la troisième, auquel les statisticiens semblent attacher tant de prix. Entre le sommet arrondi d'une montagne et le talus adouci de ses pieds, il est une direction qui, mieux que nulle autre, marque l'énergie exacte des forces qui l'ont soulevée, avant la dénudation du faîte et les amoncellements de la base. Ainsi, la phase intermédiaire dont il s'agit est la plus propre à révéler l'énergie de soulèvement que l'innovation correspondante a imprimée au cœur humain. Cette phase serait la seule, elle absorberait les deux autres, si l'imitation élective et raisonnée se substituait complètement, en tout et partout, à l'imitation irréfléchie et routinière. Aussi, à mesure que cette substitution s'opère, est-il visible qu'il faut moins de temps à un nouvel article fabriqué pour se faire accepter et moins de temps pareillement pour être arrêté net dans sa progression.
Il reste à montrer à présent comment, par l'application de la loi précédente, on peut déchiffrer, interpréter couramment les courbes graphiques les plus compliquées, les plus rébarbatives au premier coup d'oeil. Il en est peu, en effet, qui se montrent clairement conformes au type idéal que j'ai tracé, car il est peu d'inventions qui, pendant leur propagation, en interférant avec d'autres, ne reçoivent de quelqu'une d'entre elles ou ne lui
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apportent un perfectionnement, cause d'accélération de leur succès, ou bien qui ne soient entravées par d'autres, et qui, en outre, ne subissent le contre-coup d'accidents physiques ou physiolog-iques, tels qu'une disette ou une épidémie, sans parler des accidents politiques. Mais alors, si ce n'est dans l'ensemble, c'est au moins dans le détail que notre forme exemplaire se retrouve. Laissons de côté l'influence pertubatrice des accidents naturels, révolutionnaires ou g-uerriers. Ne nous occupons ni du redressement de la courbe des vols par la cherté du blé, ni du fléchissement de la courbe de l'ivrog-nerie par le phylloxéra. La part de ces actions extérieures aisément faite, on peut être sur, à l'inspection d'une courbe quelconque, surtout si elle a été dressée suivant les règles posées quelques pag-es plus haut, que, à partir du moment où, les premiers obstacles franchis, elle a pris un mouvement ascensionnel bien marqué suivant un angle déterminé, toute déviation ascendante vers la verticale révélera l'insertion d'une découverte auxiliaire, d'un perfectionnement, à la date correspondante, et tout abaissement vers l'horizontale, au contraire, comme il résulte de notre loi ci-dessus, le choc d'une invention hostile (1). Et, si nous étudions à part l'effet produit par chacun des perfectionnements successifs, nous reconnaîtrons que lui-même, conformément à la loi dont il s'agit, a mis un certain temps à se faire accepter, puis s'est répandu très vite, puis moins
(i) Ou bien l'abaissement, par exemple, nest qu'apparent. Sous l'aricicn régime, comme de nos jours, la consommation du tabac allait progressant toujours, ce dont on avait la preuve par l'accroissement incessant des droits perçus par les fermes générales. De 13 millions en 17.30, on était arrivé en 1758, quand une baisse des recettes survint tout à coup, jusqu'à 26 millions. On crut d'abord à un resserrement de la consommation, mais il fut constaté bientôt que la ferme avait été simplement victime d'une fraude organisée sur une
vite, et enfin a cessé de se répandre davantag-e. — Est-il nécessaire de rappeler l'extension, non pas subite, mais prodig-ieuse après un temps d'essai, que chaque amélioration de la machine à tisser, du télégraphe électrique, de l'acération, etc., a donnée au commerce des tissus, à l'activité télégraphique, à la production de l'acier? Et chacune n'est-elle pas due à un nouvel inventeur qui s'est inséré sur les premiers? Mais, quand un débouché inattendu a été ouvert à une industrie locale, par exemple, à celle du fer, g^râce à une suppression de douanes intérieures ou à un traité international qui a doublé ou triplé la vente de ses produits, ne verrons-nous pas encore là un simple confluent heureux de deux g-rands courants iinitatifs dont l'un a eu pour source Adam Smith, et l'autre, s'il faut en croire la mytholog-ie, Tubalcaïn, ou n'importe quel autre premier aïeul de nos métallurg-istes? Voyez, à telle date, se soulever subitement la courbe des incendies ou celle des séparations de corps, cherchez et vous trouverez pour explication du premier fait l'invention des compag-nies d'assurances importée dans le pays, à la date correspondante; pour explication du second, l'invention lég"islative, immédiatement antérieure, de l'assistance judiciaire, qui permet aux pauvres g'ens de plaider pour rien.
Quand, par exception, une courbe irrég-ulière de statistique est réfractaire à l'analyse précédente et refuse de se résoudre en courbes ou frag-ments de courbes
immense échelle. Voir à ce sujet le livre de M. Delaliante, Une famille de finance au xviii° siècle, l. II, p. 312 et suiv. — Notons la progression de la consommation du tabac. Les 13 millions de 1730 sont devenus, en 1835, 74 millions, puis 153 en 1855, et 290 en 1875. Cette marche toutefois tend à se ralentir. Il est à remarquer que les Indiens d'Amérique, après nous avoir initiés aux usages du tabac, ont tout à l'ait perdu de nos jours l'habitude de lumer et de priser.
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normales, c'est qu'elle est insigriifiante en soi, fondée sur des dénombrements peut-être curieux, mais nullement instructifs, d'unités dissemblables, d'actes ou d'objets arbitrairement g-roupés, à travers lesquels cependant un ordre soudain apparaît si la présence d'un désir ou d'une croyance déterminés vient à s'y révéler au fond. — Reg-ardons le tableau des dépenses faites annuellement pour les travaux publics de l'Etat français depuis 1833 jusqu'à nos jours. Rien de plus tortueux que la série de ces chiffres annuels, quoique, dans l'ensemble, elle accuse une prog'ression remarquable, mais point continue. J'observerai seulement que, de 1843 à 1849, ces cliiff"res, g-rossis brusquement, se maintiennent à mi niveau très élevé de' 120 millions environ, d'où ils redescendent très vite ensuite. Cette élévation brusque, on le sait, est due à la construction des chemins de fer entreprise à cette époque. Ce qui revient à dire que, à cette époque, le rayonnement imitatif de cette invention est venu interférer en France avec les autres rayonnements imitatifs de découvertes bien plus anciennes, qui constituent l'ensemble des autres travaux publics (routes, ponts, canaux, etc.). — Le malheur est, sans doute, pour la rég'ularité de la série, que l'Etat s'est mêlé de la chose, qu'il a monopolisé ce nouveau g-enre de travail et substitué de la sorte à la continuité de prog'ression que l'initiative privée, laissée à elle-même, n'eut point manqué de produire, la discontinuité propre aux explosions intermittentes de la volonté collective appelées lois. Mais, malg^ré tout, sous ces soubresauts de chiff'res que l'intervention de l'État offre au statisticien interprétateur, il y a une rég'ularité très réelle et incontestable qu'ils nous dissimulent. Pourquoi, en eff'et, a-t-on voté la loi du 11 juin 1842, qui prescrit l'établissement de notre premier grand réseau de chemin de fer, si ce n'est parce que, avant cette date, l'idée des chemins de fer avait
circulé dans le public, et que la confiance, d'abord si faible et si combattue, dans l'utilité de cette nouvelle découverte, ainsi que le désir, d'abord de curiosité seulement, de lavoir réalisée, avaient g-randi silencieusement? Voilà la prog-ression constante et rég"ulière que le tableau ci-dessus nous masque et qui seule pourtant l'explique. Car, n'est-ce pas à cause du cours ininterrompu de cette double prog^ression de confiance et de désir suivant sa courbe normale, que nous avons vu dans ces dernières années la Chambre adopter le plan Freycinet et les dépenses pour travaux publics s'élever de nouveau d'une façon efî'rayante? — Maintenant, n'est-il pas clair que, si l'on s'était proposé par hasard de mesurer approximativement en chiffres cette prog-ression de l'opinion publique, l'idée de dresser le tableau ci-dessus était certainement la moins appropriée au but / Il aurait certes mieux valu figurer l'accroissement annuel du nombre des voyag-es, des voyag-eurs et des transports de marchandises par voies ferrées.
Après avoir dit ainsi l'objet, le but, les ressources de la statistique sociolog"ique considérée comme l'étude appliquée de l'imitation et de ses lois, j'aurais à parler de ses destinées probables. L'avidité spéciale qu'elle a développée encore plus qu'assouvie, cette soif de renseig"nements sociaux d'une précision mathématique et d'une impartialité impersonnelle, ne vient que de naître et a l'avenir devant soi. Elle n'en est encore qu'à sa première phase. Et avant d'aboutir, comme tout autre besoin, à
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son terme fatal, elle peut rêver à bon droit d'immenses conquêtes.
Reg-ardons une courbe g"raphique quelconque, celle des récidives criminelles ou correctionnelles depuis cinquante ans par exemple. Ces traits-là n'ont-ils pas de la physionomie, sinon comme ceux du visag-e humain, du moins comme la silhouette des monts et des vallées, ou plutôt, puisqu'il s'ag-it ici de mouvement, — car on dit fort bien en statistique le mouvement de la criminalité, ou des naissances, ou des mariag-es, — comme les sinuosités, les chutes subites, les brusques relèvements du vol d'une hirondelle? — Je m'arrête à cette comparaison, et je me demande si elle n'est pas spécieuse. Pourquoi, dirais-je, les dessins statistiques tracés à la long'ue sur ce papier par des accumulations de crimes et de délits successifs transmis en procès-verbaux aux parquets, des parquets, en états annuels, au bureau de statistique à Paris, et de ce bureau, en volumes brochés, aux magistrats des divers tribunaux, pourquoi ces silhouettes, qui expriment, elles aussi, et traduisent aux yeux des amas et des séries de faits coexistants ou successifs, sont-elles réputées seules symboliques, tandis que la ligne tracée dans ma rétine par le vol d'une hirondelle est jugée une réalité inhérente à l'être même qu'elle exprime et qui consisterait essentiellement, ce nous semble, en fig-ures mobiles, en mouvements dans l'espace fig-uré? Est-ce que, au fond, il y a moins de symboUsme ici que là? Est-ce que mon image rétinienne, ma courbe grapliipie rétinienne du vol de cette hirondehe n'est pas seulement l'expression d'un amas de faits (les divers éléments corporels de cet oiseau) et d'une série de faits (les divers états de cet oiseau) que nous n'avons aucune raison de reg'arder comme analogues le moins du monde à notre impression visuelle?
S'il en est ainsi, et les philosophes me l'accorderont sans trop de peine, poursuivons.
La différence la plus saisissable qui subsiste dès lors entre les courbes g-raphiques des statisticiens et les imag"es visuelles, c'est que les premiers coûtent de la peine à l'homme qui les trace et même à celui qui les interprète, tandis que les secondes se font en nous et sans nul effort de notre part, et se laissent interpréter le plus facilement du monde ; c'est encore que les premières sont tracées long-temps après l'apparition des faits et la production des chang-ements qu'elles traduisent de la manière la plus intermittente, la plus irrég-ulière aussi bien que la plus tardive, tandis que les secondes nous révèlent ce qui vient de se faire ou ce qui est même en train de se faire, et nous le révèlent toujours rég-ulièrement, sans interruption. Mais si l'on prend à part chacune de ces différences, on verra qu'elles sont toutes plus apparentes que réelles, et qu'elles se réduisent à des différences de degrés. Si la statistique continue à faire les prog-rès qu'elle a faits depuis plusieurs années, si les informations qu'elle nous fournit vont se perfectionnant, s'accélérant, se rég"ularisant, se multipliant toujours, il pourra venir un moment où, de chaque fait social en train de s'accomplir, il s'échappera pour ainsi dire automatiquement un chiffre, lequel ira immédiatement prendre son rang" sur les reg-istres de la statistique continuellement communiquée au public et répandue en dessins par la presse quotidienne. Alors, on sera en quelque sorte assailli à chaque pas, à chaque coup d'œil jeté sur une affiche ou un journal, d'informations statistiques, de renseig-nements précis et synthétisés sur toutes les particularités de l'état social actuel, sur les hausses ou les baisses commerciales, sur les exaltations ou les attiédissements politiques de tel ou tel parti, sur le prog-rès ou le déclin de telle ou telle doctrine, etc., exactement de même que, en ouvrant les yeux, on est assailli de vibrations éthérées qui vous renseig-nent sur le rapprochement ou l'éloig-nement de
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ce qu'on appelle un corps ou tel corps, et sur toutes autres choses du même g^enre, intéressantes au point de vue de la conservation et du développement de nos org-anes, comme les nouvelles précédentes au point de vue de la conservation et du développement de notre être social, de notre réputation et de notre fortune, de notre pouvoir et de notre honneur.
Par suite, en admettant un perfectionnement et une extension de la statistique poussés à ce point, ses bureaux seraient tout à fait comparables à l'œil ou à l'oreille. Comme l'œil ou l'oreille, ils synthétiseraient, pour nous éviter cette peine, des collections d'unités similaires dispersées, et nous présenteraient le résultat clair, net, liquide, de cette élaboration. Et certainement, dans ce cas, il n'en coûterait pas plus à un homme instruit de se tenir constamment au courant des moindres chang-ements de l'opinion relig'ieuse ou politique du moment, qu'à une vue affaiblie par l'âg-e de reconnaître un ami à distance ou de voir venir un obstacle assez à temps pour ne pas le heurter. Un jour viendra, espérons-le, où un député, un lég-islateur, appelé à réformer la mag-istrature ou le code pénal, et ig'norant (par hypothèse) la statistique criminelle, sera chose aussi introuvable, aussi inconcevable que pourrait l'être de nos jours un cocher d'omnibus aveug"le ou un chef d'orchestre sourd (1).
Je dirais donc volontiers que nos sens font pour nous, chacun à part et à leur point de vue spécial, la statistique de l'univers extérieur. Leurs sensations propres sont en
(I) Suivant Burckhardl, Venise et Florence auraient été le berceau de la statistique. « Flottes, armées, tyrannie et influence politique, tout cela était inscrit par Doit et Avoir comme dans un grand-livre. » Dès 1288, nous trouvons une statistique minutieuse à Milan. A vrai dire, de tout temps, il a dû y avoir dans les Klats les plus insouciants et les plus ignorants quelques embryons de statistique, de même que les animaux les plus inférieurs ont des sens rudimentaircs.
quelque sorte leurs tableaux graphiques spéciaux. Chaque sensation, couleur, son, saveur, etc., n'est qu'un 7iomJ)re, une collection d'innombrables unités similaires de vibrations représentées en bloc par ce chiffre sing'ulier. Le caractère affectif des diverses sensations est tout simplement leur marque distinctive, analog-ue à la différence qui caractérise les chiffres de notre numération. Que nous apprend le son de ce do, de ce rè, de ce mi, sinon qu'il y a dans l'air ambiant, pendant telle unité de temps, tel nombre proportionnel par seconde de vibrations dites sonores? Que sig-nifie la couleur roug-e, bleue, jaune, verte, etc., si ce n'est que l'éther est agité de tel nombre proportionnel de vibrations dites lumineuses, pendant telle unité de temps? Le tact, comme sens de la température, n'est aussi qu'une statistique des vibrations calorifiques de l'éther, et, comme sens de la résistance et du poids, qu'une statistique de nos contractions musculaires. Seulement, à la différence des impressions de la vue et de l'ouïe, celles du toucher se suivent sans proportions définies; il n'y a pas de g'amme tactile. De là l'infériorité relative de ce dernier sens. Ainsi font les statisticiens quand ils nég-lig^ent de joindre aux chiffres bruts qu'ils nous fournissent leur rapport proportionnel. Quant à l'odorat et au g'oùt, s'ils sont jugés, et à bon droit, tout à fait inférieurs, n'est-ce pas parce que, en mauvais statisticiens qu'ils sont, ne se conformant pas à nos règles élémentaires, ils se contentent de chiffres mal faits, expression d'additions mal faites où les unités les plus dissemblables, vibrations nerveuses de toutes sortes et actions chimiques ont été -groupées, pêle-mêle, comparables au désordre d'un mauvais budget?
On a pu observer que les journaux commencent à donner quotidiennement des courbes graphiques qui expriment les variations des diverses valeurs de la Bourse et autres changements utiles à connaître. Reléguées à la
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quatrième pag-e, ces courbes tendent à envahir les autres, et bientôt peut-être, dans l'avenir à coup sûr, elles prendront les places d'honneur, quand, saturées de déclamations et de polémiques comme les esprits très lettrés commencent à l'être de httérature, les populations ne rechercheront plus dans les journaux que des avertissements précis, froids et multipliés. Les feuilles publiques alors deviendront socialement ce que sont vitalement les organes des sens. Chaque bureau de rédaction ne sera plus qu'un confluent de divers bureaux de statistique, à peu près comme la rétine est un faisceau de nerfs spéciaux apportant chacun son impression caractéristique, ou comme le tympan est un faisceau de nerfs acoustiques. Pour le moment, la statistique est une sorte d'oeil embryonnaire, pareil à celui de ces animaux inférieurs qui y voient juste assez pour reconnaître l'approche d'un ennemi ou d'une proie; mais c'est déjà un grand service qu'elle nous rend, et elle peut nous empêcher ainsi de courir des dangers sérieux.
L'analogie est manifeste ; elle se fortifie si l'on compare le rôle des sens dans toute l'animalité, depuis le plus bas jusqu'au plus haut degré de l'échelle intellectuelle, au rôle des journaux pendant le cours de la civilisation. Pour le mollusque, pour l'insecte, pour le quadrupède même, les sens ne se bornent pas à être des moniteurs de l'intelligence, ils sont l'intelligence presque tout entière, d'autant plus importants qu'ils sont plus imparfaits. Mais leur mission s'amoindrit en se précisant, et ils se subordonnent en se perfectionnant, à mesure qu'on s'élève vers l'homme. Pareillement, dans les civilisations naissantes et inférieures, telles que la nôtre (car nos neveux nous jugeront de haut, comme nous jugeons nos frères inférieurs), les journaux ne fournissent pas seulement à leur lecteur des informations propres à exciter la pensée; ils pensent pour lui, ils décident pour lui, il est formé et
conduit par eux mécaniquement. Le sig-ne certain du progrès de la civilisation chez une classe de lecteurs, c'est la part moindre faite aux phrases et la plus grande part réservée aux faits, aux chiffres, aux renseig'uements brefs et sûrs, dans le journal qui s'adresse à cette classe. L'idéal du g*enre, ce serait un journal sans article politique et tout plein de courbes graphiques, d'entrefilets secs ou d'adresses.
On voit que nous ne sommes pas portés à amoindrir le rôle et la mission de la statistique. Toutefois, si importante qu'elle doive devenir, est-ce qu'on ne la surfait pas quand on émet, à propos d'elle, certaine espérance qu'il me faut indiquer en finissant? Comme on voit ses résultats numériques se rég-ulariser, affecter plus de constance, à mesure qu'elle porte sur de plus g'rands nombres, on est quelquefois enclin à penser que, bien plus tard, si la marée montante de la population continue à croître et les g-rands États à g-randir, un moment viendra où tout, dans les phénomènes sociaux, sera réductible en formules mathématiques. D'où l'on induit abusivement que le statisticien pourra un jour prédire l'état social futur aussi sûrement que l'astronome la prochaine éclipse de Vénus. En sorte que la statistique serait destinée à plong-er toujours plus ^vant dans l'avenir comme rarchéolog-ie dans le passé.
Mais nous savons par tout ce qui précède que 1^ statistique est circonscrite dans le champ de l'imitation et que celui de l'invention lui est interdit. L'avenir sera ce que seront ses inventeurs, qu'elle ig-nore, et dont les apparitions successives n'ont rien de formulable en loi. L'avenir en cela sera semblable au passé ; il n'appartient pas non plus à rarchéolog"ue, qui constate les procédés d'art ou de métier dont un ancien peuple a fait usagée à une époque de son histoire, de dire précisément quels ont été à une époque antérieure les procédés que ceux-ci ont remplacés.