IMITATION DU DEDANS AU DEHORS
Ce serait le moment, si je ne reculais devant les difficultés d'un tel labeur, de défricher un champ tout à fait inexploré, eu comparant les diverses fonctions de la vie org-anique ou psychologique au point de vue de leur tendance plus ou moins accusée, dans la moyenne des cas, à se transmettre par imitation. Cette transmissibilité relative est fort variable d'une époque à l'autre,
(1) A vrai dire, cette marche du dedans au dehors, de la chose signitiée au signe, répond à un besoin de logique inné, et, par suite, les considérations qui la concernent auraient pu trouver place jusqu'à un certain point au chapitre précédent.
d'une nation à l'autre. Elle ne deviendra mesurable avec quelque précision que le jour où la statistique aura tenu toutes ses promesses. Il nous suffira donc de dire quelques mots à ce sujet.
La soif n'est-elle pas plus contag-ieuse par imitation que ne l'est la faim? Il me le semble. Ainsi peuvent s'expliquer les progrès si rapides de l'alcoolisme ; si la g-ourmandise a prog'ressé aussi, comme on en peut jug'er par l'alimentation plus copieuse et plus variée du boùrg'eois, de l'ouvrier et du paysan, sa marche, à coup sûr, a été plus lente. Sur un gTand territoire on voit les mêmes boissons répandues (ici le thé, là le vin, ailleurs la bière, le maté, etc.), alors que la plus grande diversité de mets locaux règ*ne encore. — La soif est-elle plus ou moins contagieuse que les désirs sexuels'? Elle l'est moins, je crois. Le premier vice qui se développe dans les grands rassemblements d'hommes et de femmes, dans les villes en voie de peuplement, c'est la débauche, avant même l'alcoolisme. — Plus aisément communicables encore sont les mouvements des jambes et, surtout, ceux des membres supérieurs. L'entraînement des marches d'ensemble est une des grandes forces militaires. Le penchant à marcher du même pas et de la même manière est inné avant d'être obligatoire dans les armées. Il a été prouvé, par des mesures délicates, que, dans une même ville, tout le monde marche, en moyenne, avec une même rapidité. Quant aux gestes et aux manières, bien plus rapidement encore que les particularités de la locomotion, ils se transmettent aux personnes habituées à vivre ensemble et servent à les caractériser. En partie pour cette cause, les convulsions hystériques dans nos maisons de santé affectent aisément le caractère d'une épidémie, comme jadis les possessions diaboliques dans les couvents. La fonction vocale est éminemment imitative, comme d'ailleurs toutes les fonc-
tions de relation, mais surtout en ce qu'elle a de spirituel, la diction et la prononciation, non le timbre de la voix (1). L'accent aussi se transmet, mais avec lenteur, et pendant la jeunesse. Chaque ville conserve son accent particulier, longtemps après qu'elle s'alimente et s'habille comme toutes les autres. — Le bâillement, j'entends le bâillement d'ennui, qui a une cause mentale, -^ se transmet bien plus contagieusement que l'éternûment ou la toux.
Les fonctions des sens supérieurs sont plus transmissibles imitativement que celles des sens inférieurs. Si l'on voit quelqu'un reg-arder ou écouter, on est bien plus porté à l'imiter que si on le voyait flairer une fleur ou goûter un mets. Voilà pourquoi dans les grandes villes un rassemblement est sitôt formé autour d'un badaud. On se précipite à la porte des théâtres où l'on voit faire queue, bien plus que dans les restaurants à travers les vitrines desquels on voit des consommateurs manger de grand appétit.
Toutes les passions l'emportent en contagiosité imitative sur les simples appétits, et tous les besoins de luxe sur les besoins primitifs. Mais, parmi les passions, dirons-nous que l'admiration, la confiance, l'amour et la résignation, sont supérieures en cela au mépris, à la défiance, à la haine et à l'envie? Oui, en général (2). S'il en était autrement, la société ne durerait pas. Certainement, pour la même raison, et malgré des épidémies fréquentes de panique, l'espérance est plus contagieuse que la terreur. La paresse aussi l'est plus que l'ambi-
(1) Le plus vif plaisir des entants est de reproduire tous les bruits qui les frappent, encore plus que de copier les gestes de leur entourage.
(2) Du moins, pendant la période ascendante d'un peuple. Il est réservé à son déclin de voir les jugements dénigrants s'y propager plus vite que les jugements admiratils.
tien; l'avarice, le g'oùt de l'éparg-ne, lest plus que l'avidité. Et c'est fort heureux pour la paix sociale. Le courag-e l'est-il plus que la lâcheté? C'est bien moins certain. — La curiosité ici mérite une place à part, sinon la place d'honneur. Tous les attroupements d'hommes qui finissent par opérer des révolutions, religieuses, politiques, artistiques, industrielles, commencent par se former sous l'empire de ce sentiment. Quand on voit une personne curieuse de n'importe quoi dont on se souciait nag'uère comme d'un fétu, aussitôt on devient désireux de connaître cette chose, et ce mouvement se propage très vite, et, à mesure qu'il se propag-e, l'intensité de ce désir croît en chacun par l'efifet du mutuel reflet. Chaque fois qu'une nouveauté quelconque, en fait de prédication relig-ieus'e, de programme politique, d'idées philosophiques, d'articles industriels, de vers, de romans, de drames, d'opéra, apparaît dans un endroit bien visible, c'est-à-dire dans une capitale, il suffit que l'attention de dix personnes soit ostensiblement fixée sur cette chose pour que bientôt cent, mille, dix mille' personnes s'y intéressent et s'y passionnent. Parfois, le phénomène revêt les caractères d'une névrose. Au xv" siècle, quand le joueur de cornemuse allemand, Hans Bohm, commença à prêcher son évangile d'égalité fraternelle et de communauté des biens, ce fut une exode épidémique. « Les compagnons ouvriers, rapporte un chroniqueur (cité par Jansenn), quittaient à la hâte leurs ateliers, les filles de ferme accouraient tenant encore en mains leurs faucilles », et plus de trente mille hommes se trouvaient en quelques heures rassemblés dans un désert où ils n'avaient pas de quoi manger. — La curiosité générale une fois surexcitée, la foule est prédisposée irrésistiblement à se laisser gagner par les idées et les désirs de tous genres que le prédicateur, l'orateur, le dramaturge, le romancier en vogue, cherchent à populariser.
Mais c'est assez effleurer un ordre d'idées où nous ne voulons pas entrer plus avant. Arrivons à un aperçu d'une portée plus g-énérale.
Toutes les imitations où la log'ique n'entre pour rien rentrent dans ces deux grandes catégories : crédulité et docilité, imitation des croyances et imitation des désirs. Il peut sembler étrang-e d'appeler imitation l'adhésion toute passive à une idée d'autrui; mais si, comme je viens de le dire, le caractère passif ou actif du reflet d'un cerveau sur un autre importe assez peu, l'extension que je donne au sens usuel de ce mot est fort lég-itime. Si l'on dit que l'écolier imite son maître quand il répète les paroles de celui-ci, pourquoi ne dirait-on pas qu'il l'a imité d'abord quand il a adopté mentalement l'idée exprimée ensuite verbalement? On peut être surpris aussi que je considère l'obéissance comme, une espèce d'imitation, mais cette assimilation, qu'il est facile de justifier de même, est nécessaire, et permet seule de reconnaître au phénomène de l'imitation la profondeur qui lui appartient. Quand une personne en copie une autre, quand une classe d'une nation se met à s'habiller, à se meubler, à se distraire, en prenant pour modèles les vêtements, les ameublements, les divertissements d'une autre classe, c'est que déjà elle avait emprunté à celle-ci les sentiments et les besoins dont ces façons d'agir sont la manifestation extérieure. Par suite, elle avait pu et dû lui emprunter aussi ses volitious, c'est-à-dire vouloir conformément à sa volonté. Est-il possible de nier que la volition soit, avec l'émotion et la conviction, le plus contagieux des états psychologiques? Un homme énergique et autoritaire exerce sur les natures faibles un pouvoir irrésistible; il leur offre ce qui leur manque, une direction. Lui obéir n'est pas un devoir, mais un besoin. C'est par là que débute tout lien social. L'obéissance, en somme, est sœur delà foi. Les peuples obéis-
sent par la même raison qu'ils croient; et, de même que leur foi est le rayonnement de celle d'un apôtre, leur activité n'est que la propag-ation de la volonté d'un maître. Ce que le maître veut ou a voulu, ils le veulent ; ce que l'apôtre croit ou a cru, ils le croient; et voilà pourquoi ensuite, ce que le maître ou l'apôtre fait ou dit, ils le font ou le disent à leur tour ou ont une tendance à le faire et à le dire. Les personnes ou les classes qu'on est le plus porté à imiter sont, en effet, celles auxquelles on obéit le plus docilement. Les masses ont toujours eu un penchant à copier les rois, la cour, les classes supérieures, dans la mesure où elles ont accepté leur domination. Dans les années qui ont précédé la Révolution française, Paris ne copiait plus les modes de la cour, n'applaudissait plus les pièces de théâtre qui plaisaient à Versailles ; c'est que déjà l'esprit d'insubordination avait fait des prog'rès rapides. De tout temps, les classes dominantes on^ été ou ont commencé par être les classes modèles. Nous voyons nettement au berceau de la société, dans la famille, se montrer cette intime corrélation de l'imitation proprement dite avec l'obéissance et la crédulité. Le père, à l'orig-ine surtout-, est l'infaillible oracle et le souverain roi de l'enfant; par cette raison, il est son modèle suprême (1).
L'imitation, donc, marche du dedans de V homme au
(1) Il en doit être ainsi, remarquons-le, si l'action à distance de cerveau à cerveau, à laquelle je donne le nom d'imitation, est assimilable à la suggestion hypnotique, autant du moins qu'un piiénomène normal et continu peut être comparé à une anomalie rare dont il est la reproduction extrêmement affaiblie mais agrandie. On sait à quel point l'hypnotisé est crédule et docile et excellent comédien; on sait aussi combien la personnalité qui lui est suggérée s'incarne en lui profondément, et qu'elle entre ou paraît entrer tout d'abord dans son cœur, dans son caractère, avant de s'exprimer par ses attitudes, ses gestes et son langage. Le caractère qui domine en lui, c'est sa crédulité, sa docilité parfaites.
dehors, contrairement à ce que certaines apparences pourraient laisser croire, il semble, à première vue, qu'un peuple ou une classe qui en imite un autre commence par copier son luxe et ses beaux-arts, avant de se pénétrer de ses g'oiits et de sa littérature, de ses idées et de ses desseins, de son esprit en un mot; mais c'est précisément le contraire. Au xvi^ siècle les modes de toilette venaient en France d'Espag-ne (1). C'est que déjà la littérature espagnole s'était imposée chez nous avec la puissance espag-nole. Au xvii* siècle, quand la prépondérance française s'est établie, la littérature française a rég-né sur l'Europe, et, à sa suite, les arts français, les modes françaises, ont fait leur tour du monde. Si, au xv* siècle, l'Italie, quoique vaincue et affaiblie, nous envahit de ses modes et de ses arts, mais d'abord de sa merveilleuse poésie, c'est que le prestige de sa civilisation supérieure et de l'Empire romain qu'elle exhume en le transfigurant, subjugue ses vainqueurs, dont les consciences d'ailleurs se sont déjà italianisées depuis longtemps, bien avant les habitations, les vêtements et les meubles, par l'habitude de la soumission au Pape d'outre-mont. Ces Italiens eux-mêmes, qui se mettent à singer l'antiquité gréco-romaine restaurée par eux, ont-ils commencé par refléter ses dehors, en statues, en fresques, en périodes cicéroniennes, pour arriver par degrés à se pénétrer de son âme ? Non, c'est au cœur d'abord que leur éblouissant modèle les a frappés. Ce néo-paganisme a été la conversion d'un peuple de lettrés d'abord, puis d'artistes (cet ordre est irréversible), à une religion morte ; et, morte ou vivante, n'importe, quand une religion nouvelle, imposée par un apôtre
(i) a En matière d'habits, dit Bodin, on estimera toujours sot et lourdaud celui qui ne s'accoustre à la mode qui court, laquelle nous est venue d'Espagne ainsi que la vertugale. »
fasciiiateiir, s'empare d'un homme, elle ne commence pas par être pratiquée, mais par être crue. Elle ne débute pas par des momeries qui aboutissent graduellement aux vertus et aux convictions voulues; loin de là, c'est chez les néophytes surtout que Yesprit d'une relig-ion agit indépendamment de ses formes extérieures, et le formalisme du culte ne devient vide et insignifiant que beaucoup plus tard, quand la religion s'est retirée des cœurs quoique survivant dans les usages. Ainsi le néophyte de la première Renaissance persiste encore dans ses habitudes de vie chrétienne féodale, mais il est déjà païen de foi, comme le prouvent son débordement sensuel et sa passion dominante pour la gloire ; et il ne deviendra païen de mœurs, puis de manières, que plus tard. — lien a été de même, en remontant plus haut, des Barbares du v" ou vi'= siècle, d'un Clovis par exemple, ou d'un Cliilpéric, qui s'efforçaient de se plier aux usages romains et se paraient des insignes consulaires. Avant de se romaniser de la sorte, gauchement et superficiellement, ils avaient subi une romanisation tout autrement profonde, en se christianisant; car, à cette date, la civilisation romaine, qui les fascinait, ne vivait plus que par la religion chrétienne.
Deux peuples pratiquant des religions différentes sont mis en contact : païens et chrétiens, chrétiens et musulmans, boudhistes et sectateurs de Confucius, etc. Chacun d'eux, pour illustrer ses propres dogmes, emprunte à l'autre de nouveaux rites, et, en même temps, tout en pratiquant ses anciens rites, accueille de nouveaux dogmes plus ou moins contradictoires aux premiers. Or, est-ce que la propagation des rites marche plus ou moins vite que celle des dog'mes? Moins vite, et de là, en somme, la persistance des vieux rites dans les religions nouvelles. — De même, deux peuples s'empruntent à la fois leurs langues et leurs idées, mais leurs idées
plus vite que leurs lang-ues ; ou leurs procédures et leurs cérémonies en même temps que leurs principes juridiques, mais ceux-ci plus rapidement que celles-là. De là la persistance des formes longtemps après le renouvellement du droit, à Rome, en Angleterre, en France, partout.
Telle est la marche de l'imitation de peuple à peuple ; et aussi bien de classe à classe dans un même peuple. Voit- on une classe en contact avec une autre classe dont elle n'aurait jamais, par hypothèse, subi la domination, s'aviser d'emprunter à cehe-ci, son accent, ses toilettes, ses ameublements, ses constructions, pour finir par accueillir ses croyances et ses principes? Ce serait le renversement de l'ordre universel et nécessaire. La preuve, en effet, la plus forte que l'imitation procède du dedans au dehors, c'est que, dans les rapports des diverses classes, l'envie ne précède jamais l'obéissance et la confiance, mais au contraire est toujours le signe et la suite d'une obéissance et d'une confiance antérieures. Le dévouement aveugle et docile aux patriciens de Rome, aux eùpatrides d'Athènes, aux nobles français d'ancien régime, a précédé l'envie, c'est-à-dire le désir d'imitation extérieure, qu'ils ont inspirée. L'envie est le symptôme d'une transformation sociale qui, en rapprochant les classes, en diminuant l'inégalité de leurs ressources, a rendu possible, non plus seulement comme autrefois la transmission des desseins et des pensées de l'un à l'autre, leur communion patriotique et religieuse, leur participation au même culte, mais encore le rayonnement du luxe et du bien-être de l'une à l'autre. L'obéissance engendre l'envie comme la cause l'effet. C'est pourquoi, lorsque la plèbe antique ou la bourgeoisie guelfe dans les cités italiennes du Moyen âge, par exemple, arrive au pouvoir, la manière dont elle en use atteste et continue sa précédente servitude, puisque ses lois oppressives contre les aristocraties naguère diri-
g-eantes, sont sug-g-érées par le besoin de copier ses anciens maîtres. — On remarquera que l'obéissance et la confiance, imitation intérieure du supérieur reconnu, ont pour mobile une admiration dévouée et pour ainsi dire amoureuse, comme l'imitation extérieure du supérieur discuté ou nié, émane d'un envieux dénig-rement; et il est manifeste que les populations passent de l'amour à l'envie dissimulée, ou de l'admiration au mépris affiché, à l'ég-ard de leurs anciens maîtres, mais ne repassent jamais, à leur égard du moins, de l'envie à l'amour, du mépris à l'admiration. Pour donner satisfaction à leur besoin persistant d'admirer et d'aimer, elles doivent se créer de temps en temps de nouvelles idoles, sauf à les briser ensuite à leur tour (1).
On dit, bien à tort, que la crainte seule les courbe. Non, tout porte à croire qu'il y a eu des dépenses inouïes d'amour, et d'amour malheureux, à l'origine de toutes
(1) A partir d'un certain degré, les inégalités sociales sont d'autant plus pénibles à supporter par les inférieurs qu'elles sont moins profondes, l.a cause en est que, en s'amoindrissant au-delà d'un certain point, elles cessent de produire l'admiration, la crédulité, l'obéissance, toutes dispositions favorables à la force du corps social, et perdent ainsi leur raison d'être. Alors elles inspirent l'envie qui sert à les faire disparaître. Les exigences de l'utile ici sont analogues à celles du beau, qui ne souffre pas de milieu entre une ellipse très nettement accusée et un cercle, entre un parallélogramme très sensible à l'œil et un carré. Dès que la disproportion entre les deux axes de l'ellipse, entre la longueur et la largeur du parallélogramme, cesse d'être suffisamment forte, le sens eslliétique veut qu'elle soit supprimée, et le veut d'autant plus qu'on approche davantage de l'égalité à peu près complète. — Or, à mesure qu'une égalité à peu près complète s'opère aussi entre les diverses classes d'une société, l'envie elle-même, ayant achevé son œuvre d'assimilation, tend à disparaître; et cette œuvre alors est compromise par cet excès même. Un besoin de divergence individuelle, de désassimilation, ou, comme on dit, de liberté, grandit par le moyen de l'égalité née de la similitude ; et la société reviendrait au morcellement de la barbarie, si de nouvelles causes d'inégalité ne surgissaient. Mais elles surgissent toujours.
les grandes civilisations, ou pour mieux dire de tous les établissements relig"ieux ou politiques quels qu'ils soient, même dans les temps modernes. Par là tout s'explique; sans cela rien ne s'explique. Le roi-dieio si fortement peint par Spencer serait tué dès sou avènement s'il n'était que redouté; mais il est aimé. Et, pour remonter au berceau même des sociétés, croit-on que le patriarche antique, le premier des rois-dieux, ait dû son autorité absolue sur ses enfants et ses esclaves, à leur terreur exclusivement? Ses enfants, sinon ses esclaves, l'aimaient à coup sûr, et sans doute beaucoup plus qu'il ne les aimait lui-même; car il semble qu'ici comme ailleurs le lien unilatéral ait précédé le lien réciproque. Les documents anciens donnent à penser que les pères d'autrefois étaient loin d'égaler en tendresse paternelle les pères d'à présent. Je ne parle pus des mères, dont l'affection est bien plus vitale que sociale dans ses causes et doit à ce caractère sa profondeur, son immutabilité relative. L'amour filial lui-même, donc, a dû commencer par être en partie un amour malheureux, faiblement mutuel. On peut se représenter le chef de famille des premiers temps, roi, juge, prêtre, instituteur unique, comme un Louis XIV au petit pied, n'admettant aucun droit de ses sujets sur lui, et s'offrant à leur adoration en parfait égoïste, quoiqu'il se fît un devoir de les protéger en vue de sa propre glorification dont ils lui étaient d'ailleurs reconnaissants comme d'un bienfait. De là son apothéose, nécessaire au culte du foyer et à la perpétuité de la famille, fondement de la cité et de la civilisation.
A quel point il est cru et obéi, la Bible et toutes les antiques législations en sont le témoignage. Presque sans parole, sa pensée est devinée, sa volonté voulue; et c'est pour cela que ses enfants ont un penchant si vif à suivre son exemple en tout, à reproduire son accent, son langage, ses gestes, ses manières. Ce n'est pas en le
mimant stérilement du dehors avant de l'avoir compris par la docilité et la foi, qu'ils auraient pu être conduits à le croire et à lui obéir; et par cette voie la formation du lien social était impossible. — Mais remontons plus haut encore, à cette aube de la préhistoire où l'art de la parole était inconnu. Comment alors, d'un cerveau à un autre, s'opérait le transvasement de leur contenu intime, de leurs idées et de leurs désirs? Il s'opérait, en effet, si l'on en jug^e par ce qui se passe dans les sociétés animales dont les membres semblent se comprendre presque sans sig"nes, comme en vertu d'une sorte d'électrisation psycholog-ique par influence. On doit admettre que, dès lors, et peut-être avec une intensité remarquable, décroissante depuis lors, s'exerçait une action inter-cérébrale à distance, dont la sug-^estion hypnotique peut nous donner vag-uement l'idée autant qu'un phénomène morbide peut ressembler à un fait normal. Cette action est le problème élémentaire et fondamental que la psychologie sociologique (qui commence là où la psycholog'ie physiolog^ique aboutit) doit s'efforcer de résoudre. L'invention du lang-ag"e a étrang-ement facilité, mais elle n'a pas créé pour la première fois l'inoculation des idées et des volontés d'un esprit dans un autre esprit, et, par suite, la marche de l'imitation al) interioribus ad exteriora; car, sans cette marche préexistante, la production du lang-ag'e est inconcevable. Le difficile n'est pas de comprendre qu'un homme, le premier inventeur de la parole, se soit avisé d'associer dans son propre esprit une pensée à un son (complété par un g'este) ; mais c'est de comprendre qu'il ait pu suggérer cette liaison à autrui rien qu'à lui faire entendre ce son. Si cet auditeur s'était borné à répéter le son en question, comme un perroquet, sans y attacher le sens voulu, on ne voit pas comment cette écholalie superficielle et mécanique aurait pu le conduire à l'intellig-ence de la sig-nification donnée par un étrang-er, et le
faire passer du son au mot. Il faut donc admettre que le sens lui a été transmis avec le son, par une autre voie, et que l'auditeur, avant de reproduire le son, a reflété le sens. Assurément l'admission d'un tel postulat ne doit pas coûter à qui connaît les tours de force hypnotiques, les miracles de sug-gestion, si vulg-arisés dans ces derniers temps.
Du reste, l'observation des enfants qui commencent à parler, entre deux et trois ans, prête une grande force à cette hypothèse. On s'aperçoit sans peine qu'ils comprennent ce qu'on leur dit, bien long-temps avant d'être en état de dire les mêmes choses. Comment cela pourrait-il se faire si, chez eux, l'imitation des grandes personnes n'avait lieu al? interiorihis ad exteriora? Or, ce point admis, l'établissement du langage, qui a paru si merveilleux, ne souffre plus de difficulté. La parole n'était point, au début de l'histoire, ce qu'elle est devenue de nos jours, c'est-à-dire un échange de renseignements et d'avis mutuels. En vertu de cette loi que nous avons souvent formulée et d'après laquelle l'unilatéral, en tout et pour tout, précède le réciproque, la parole a du être d'abord un enseignement et un commandement du père aux enfants sans nulle réciprocité ; une prière à un dieu sans nulle réponse ; c'est-à-dire une sorte de fonction sacerdotale et monarchique, éminemment autoritaire, accompagnée d'une hallucination ou d'une action suggérée, un sacrement, un monopole auguste. Le chef seul avait le droit de parler, ou « d'avoir le verbe haut » dans son domaine, comme le professeur à présent dans son école. Une élite seule d'ailleurs savait parler, objet d'admiration, puis d'envie. Plus tard, le droit d'écrh'e a été de même monopolisé par les classes supérieures; d'où ce caractère prestigieux que l'écriture, après les^cri^wr<?5 saintes, gardait naguère encore aux yeux des illettrés. Si la parole a perdu tout à fait ce même prestige, c'est
sans doute parce qu'elle est beaucoup plus ancienne. Mais elle l'a possédé, comme le prouve notamment la vertu propre attachée aux expressions dites sacrmnentelles dans les vieilles procédures juridiques, ainsi que la force mag-ique attribuée dans les Védas à la Prière divinisée par les aryens, comme le Verbe, le Logos, par les byzantins et les chrétiens. — Dans un autre chapitre nous montrerons que les besoins de consommation, en tout ordre de faits, ont précédé les besoins de production, et que ce phénomène important se rattache à la marche de l'imitation du dedans au dehors ; s'il en est ainsi, le besoin d'écouter a dû précéder le besoin de parler.
Une fois facilitée et rég-ularisée par l'habitude des communications verbales, l'action à distance d'un cerveau dominant sur les cerveaux dominés acquiert une force irrésistible. On peut se faire une idée de ce qu'a été le lang-ag-e à l'orig-ine comme moyen de gouvernement, par la puissance qu'exerce de nos jours sa forme la plus récente, la presse périodique, et surtout qu'elle exerçait avant de s'être neutralisée partiellement en se répandant et se combattant elle-même. C'est g^râce à la parole que l'imitation, dans le monde humain, a accentué ce caractère éminent de s'attacher d'abord à ce qu'il y a de plus intime dans son modèle vivant, et de reproduire ce côté caché, représentations et desseins, avec une incroyable précision, avant de saisir et de refléter avec une exactitude moindre les côtés extérieurs de ce modèle, attitudes, g-estes, mouvements. L'inverse a lieu dans les tribus animales, où l'imitation ne peut s'exercer d'une manière tant soit peu précise que sur la reproduction des chants, des cris, des actes musculaires, et où la transmission des phénomènes nerveux, des idées et des volontés n'est jamais que vag-ue, ce qui condamne ces sociétés au piétinement sur place. Car une idée ing-énieuse, par ♦ hypothèse, aurait beau luire dans le cerveau d'un bison
OU d'un corbeau, elle mourrait avec lui et serait forcément perdue pour la communauté. Chez les animaux, c'est surtout et d'abord le muscle qui imite le muscle; chez nous, c'est d'abord et surtout le nerf qui imite le nerf, le cerveau le cerveau. Voilà le contraste majeur qui explique la supériorité de nos sociétés. Nulle bonne idée ne s'y perd, et tout esprit d'élite s'y survit dans la postérité qu'il élève à sa hauteur. Ces bonnes idées ont bien pu n'être longtemps que des visions folles ou des caprices despotiques ; n'importe, elles ont produit au moins en se communiquant du chef aux multitudes, ce bien immense et fondamental, l'unanimité, relig-ieuse ou politique, qui rend seule possible ensuite l'action collective, disciplinée, militaire; comme plus tard, qliand les idées vraies et les directions utiles se seront fait jour, la communion g"énérale dans une même science et une même morale rendra seule possible une g-rande floraison artistique et industrielle. Remarquons à propos des arts, que leur évolution ne marche point des plus extérieurs aux plus intimes, de l'architecture, à travers la sculpture et le dessin, à la musique et à la poésie, comme le prétend Spencer. Mais, au contraire, qu'elle débute toujours par un livre, par une épopée, par une œuvre poétique quelconque, d'une perfection relative très remarquable, l'Iliade, la Bible, le Dante, etc., haute source initiale d'où découleront tous les beaux-arts.
Cette marche du dedans au dehors, si l'on cherche à l'exprimer avec plus de précision, sig-nifie deux choses : 1° que l'imitation des idées précède celle de leur expression; 2" que l'imitation des buts précède celle des moyens. Les dedans sont des buts ou des idées; les dehors, des moyens ou des expressions. — Sans doute, nous sommes portés à copier en autrui tout ce qui s'offre à nous comme un moyen nouveau propre à atteindre nos anciennes fins, à satisfaire nos anciens besoins, ou comme une
expression nouvelle de nos anciennes idées; et nous entrons dans cette voie en même te/nps que nous commençons à accueillir des innovations qui éveillent en nous des idées nouvelles, des buts nouveaux. Seulement, ces buts nouveaux, ces besoins de consommations nouvelles, entrent en nous bien plus aisément et se propag^ent bien plus rapidement que ces expressions et ces moyens (1). Une nation qui est en train de se civiliser, et dont les besoins vont se multipliant, consomme bien plus de choses qu'elle n'en peut ni n'en veut produire. — En lang'ag'e esthétique, cela revient à dire que la diffusion des sentiments devance celle des talents. Les sentiments sont des habitudes de jug-ements et de désirs, qui, à force de se répéter, sont devenus très prompts et presque inconscients. Les talents sont des habitudes d'actes, qui, à force de se répéter, ont ég-alement acquis une facilité machinale. Sentiments et talents sont donc pareillement des habitudes, et il n'y a entre eux que la différence du dedans au dehors, du fait intérieur au fait externe. Or, n'est-il pas vrai que les sentiments esthétiques se forment, se répandent bien avant les talents propres à les satisfaire? Et n'en peut-on pas voir la preuve dans cette remarque vulgfaire, que la virtuosité des époques de décadence survit à l'épuisement de l'inspiration?
Un art ne se fait pas sa relig'ion ; mais une relig'ion, à la long-ue, se fait son art, qui l'exprime et l'illustre. Imag-ine-t-oii la peinture de Cimabué et de Giotto de-
(1) Je n'entends pas njer que, parfois, les dehors du modèle ne soient imités à l'exclusion de ses dedans. Mais quand on commence ainsi, comme font souvent les femmes et les enfants (moins souvent pourtant qu'on ne pense), pîir l'imitation externe, on s'y arrête ; tandis que, de l'imitation interne, on passe à l'autre. Dostoïesky nous apprend qu'après quelques années passées au bagne parmi les forçats, il leur ressemblait extérieurement. « Leurs habitudes, leurs idées, leurs coutumes, déteignirent sur moi, et devinrent miennes par le dehors, sans pénétrer toutefois dans mon for intérieur. »
vançant la propag"ation de la foi chrétienne? — On s'explique très bien, d'après notre loi, pourquoi la fusion des croyances, toujours et partout, s'est accomplie long-temps avant la fusion des mœurs et des arts, et pourquoi, par suite, même aux âges d'Etats minuscules juxtaposés et hostiles, une relig-ion commune a pu s'étendre sur un vaste territoire. Il est reconnu que les Oracles et les Jeux, l'Oracle de Delphes surtout et les Jeux d'Olympie, ont formé d'abord et sans cesse fortifié le sentiment de la nationalité hellénique, malgré le morcellement des petits Etats g-recs. Mais, long-temps avant que les Jeux ne devinssent un centre commun, une occasion de se voir et de s'imiter réciproquement au point de vue de la vie extérieure, l'autorité des mêmes Oracles était reconnue par tous. Leur orig"ine se perd dans une antiquité fabuleuse. — Au Moyen âg'e, de même, une foi identique rég-it l'Europe bien des siècles avant que les g-randes monarchies avec leurs cours brillantes et leurs échang-es de luxe contag-ieux aient commencé à uniformiser les dehors des peuples. Il n'y a pas d'exemple contraire.
On sait que les changements législatifs, juridiques, suivent d'assez loin, sans jamais les précéder, du moins s'ils naissent viables, les changements intellectuels ou économiques auxquels ils correspondent. Notre thèse le veut ainsi. Elle veut aussi, comme corroUaire, que les lois, squelette extérieur des sociétés, survivent assez longtemps à leur raison d'être interne, aux besoins et aux idées dont elles sont l'incarnation. Venues après, ou marchant moins vite, elles doivent ou peuvent persister après. — Il en est de même des coutumes quelconques, comme l'observation le montre pareillement; et ce phénomène général permet seul de comprendre le cas particulier dont il vient d'être question. Les survivances coutumières, pour employer l'excellent terme de
Lubbock, ont été si bien mises en lumière qu'il est inutile d'en citer de nombreux exemples. Rappelons cependant que, le matriarcat aboli et même oublié, on a vu son simulacre se perpétuer dans la couvade, maternité fictive à l'usag-e du père, et que, le rapt des femmes tombé en désuétude, les cérémonies du mariag-e en ont conservé la fiction. Jusqu'au mariage de Louis XVI, a duré en France, du moins dans certaines provinces, l'usag-e de payer treize deniers au moment de la conclusion d'un mariag-e, ce qui est un débris du temps où le mari achetait sa femme. On a vu des sectes qui repoussaient le dog-me de l'Eucliaristie, simuler la communion, et des libres-penseurs qui s'opposent au baptême de leurs enfants, fêter leur quasi-baptême civique. D'ailleurs, quelle est la religion vivante qui n'ait emprunté à quelque relig-ion morte ses rites, ses processions, les décors de son culte? La conservation d'une racine ling-uistique dont le sens a chang-é, n'est-ce pas aussi une survivance du même g-enre, compliquée, comme dans le cas précédent, de l'introduction d'un sens nouveau qui adapte à une fonction jeune un vieil org-ane? Je viens de parler des survivances juridiques; nos codes en sont pleins. Sans le droit féodal, bien qu'il ait péri depuis des siècles, je défie un juriste d'expliquer la fameuse distinction du possessoire et du pétitoire, cauchemar de nos jug-es de paix. Dans la sphère de la poésie et de l'art, enfin, rien de plus habituel que de voir la défroque d'une école dont l'âme s'est éteinte passer à de nouveaux g-énies.
Qu'est-ce que cela prouve? D'abord, cela prouve la ténacité, l'énerg-ie du penchant qui porte l'homme à imiter le passé. Mais, en outre, dans ces simulations esthétiques ou rituelles, ou purement routinières, de croyances et de besoins évanouis, on voit les dehors de l'imitation survivre à ses dedans, ce qui est bien
naturel, si ses dedans sont plus vieux ou ont plus rapidement évolué que ses dehors.
Les survivances dont il s'ag-it nous fournissent donc la contre-épreuve de notre loi. On n'en doutera plus si l'on a ég'ard à la remarque suivante. En se répandant, les titres honorifiques {seigneur devenu sieur), les saints (ag-enouillement féodal devenu lég-ère inclination du haut de la tête), les compliments, les manières, vont s'abrég-eant, s' atténuant, se simplifiant. Spencer a mag-istralement montré cela. Ce fait demande à être rapproché de faits similaires. Un mot, à force de servir et de se vulg-ariser, se contracte, s'assourdit, s'use comme un caillou à force de rouler; une croyance religieuse perd de son intensité, un art se dégrade, etc. De tout cela il semblerait résulter que l'imitation est l'affaiblissement nécessaire de la chose imitée ; d'où la nécessité de nouvelles inventions, de nouvelles sources d'imitation toutes fraîches, pour ranimer à temps l'énerg-ie sociale en train de mourir. Et, en cela, il y a beaucoup de vrai, comme nous le verrons plus loin. — Mais en est-il toujours ainsi? Non, ces similitudes n'existent qu'entre les périodes finales des évolutions diverses que nous venons de comparer. Avant de se contracter, un mot a dû se former, se nourrir, se g-rossir, par une suite d'imitations ascendantes et non descendantes encore. Avant de s'atténuer, une étiquette a dii s'établir, en se fortifiant de plus en plus à chaque imitation dont elle était alors l'objet. Un dog-me, un rite, avant de décliner, ont dû s'imposer et g-randir pendant toute la jeunesse de leur relig"ion. — D'où vient ce contraste? N'est-ce pas de ce que dans la première période l'imitation était surtout intérieure, portant sur des croyances ou des désirs à propag-er, croyances et désirs dont les formes extérieures n'étaient que l'expression, secondairement poursuivie, crovances et désirs avivés g-raduellement, en vertu de
leur loi propre, par leur propag'atiou même et leur mutuel reflet; tandis que, dans la seconde période, les formes extérieures ont continué à se propag'er de plus en plus malg-ré le tarissement graduel de leur source interne, et, par suite, ont dû s'affaiblir? Ainsi, le phénomène s'explique parce que l'imitation a marché du dedans au dehors, de la chose signifiée au signe. — Maintenant, pourquoi vient-il un moment où ce n'est plus le côté interne du modèle, c'est-à-dire la foi ou le désir impliqués dans la parole ou l'acte en question, qui est reproduit, mais le côté externe? C'est parce qu'une autre foi, un autre désir, entièrement ou partiellement inconciliables avec la première croyance et le premier désir, viennent de se répandre dans les milieux mêmes où ceux-ci sont déjà répandus. Alors le modèle est frappé au cœur, mais il continue à vivre par la surface, seulement en se rapetissant et s'annihilant sans cesse, jusqu'au moment où une nouvelle âme lui survient (1).
Je ne saurais terminer ces , développements sur l'imitation ah interioribus ad exteriora sans faire brièvement remarquer au lecteur l'analogne que, sous ce rapport encore, comme sous tant d'autres, l'imitation présente avec les autres formes de la Répétition.
Il est clair, par suite de l'obscurité même inhérente à l'étude de la vie, que tous les développements de la vie, depuis la fécondation jusqu'à la mort, procèdent de je ne sais quelle action toute intérieure, absolument soustraite à nos 3^eux, d'une foi vitale pour ainsi dire, ou d'une
(1) « Le cérémonial est le grand musée de l'histoire, » dit fort justement M. Paul Viollet. S'il en est ainsi, et l'on n'en saurait douter, il y a lieu d'écarter l'idée que se fait Spencer de la cérémonie, regardée par lui comme ayant été le gouvernement primitif. Un musée, loin d'être quelque chose de primitif, qui, complet à l'origine, irait diminuant par la suite des temps, ne se forme et ne se grossit qu'à la longue, en se renouvelant d'ailleurs d'âge en âge.
inspiration vitale, soufflée au g-erme par ses prog"éniteurs, et antérieure à ses manifestations. L'évolution de l'individu est une élicitation. Au moment de la fécondation, les parents se sont répétés dans leur enfant en ce qu'ils ont vitalement de plus intime, avant de se répéter, g-râce à cette transmission, en ce qu'ils ont de plus visible et de plus extérieur, car le g'erme fécondé renferme en puissance toute sa croissance future ; de même que, au moment de la conversion d'un catéchumène, un apôtre se répète en lui par son côté socialement le plus profond, source bientôt de prières et de pratiques relig'ieuses où les siennes se reproduiront non moins fidèlement. — L'analogie avec les phénomènes physiques du même ordre est plus conjecturale. On sait cependant la vanité des efforts faits pour comprendre, par exemple, la transmission, la répétition des mouvements, soit par le contact, soit à distance, autrement qu'en supposant la communication préalable d'une force, d'une tendance cachée; et les tentatives en vue d'expliquer les combinaisons, les formations chimiques par des groupements d'atomes vides à leur centre, dépourvus d'intérieur, n'ont jamais été plus heureuses. — Concluons que, dans la nature comme dans nos sociétés, la Répétition, c'est-à-dire l'Action, va, je ne saurais trop le redire, ah interiorihus ad exteriora