CHAPITRE V
Le cœur démontré par la pathologie, organe central de la
sanguification.
Quand on examine à quelles conditions et par quelles chutes l'esprit humain achète ses conquêtes, on hésite un moment entre la pitié et l'admiration. Pour acquérir sur la structure et les mouvements du cœur des notions précises, nous avons laissé tomber de nos mains des idées vagues, il est vrai, mais plus profondes que celles que possèdent aujourd'hui sur ce sujet la physiologie et la médecine. Il importe donc d'introduire la précision moderne dans le sentiment antique, et de fondre en unies deux points de vues. Sans cela, la découverte deHarwey — la plus grande peut-être des temps nouveaux, — serait presque regrettable... Tout est mécanique dans l'action du cœur, depuis Harwey, Stenon, Descartes et Haller. C'est«( bien entendu, et personne ne réclame, je n'eu excepte pas les vitahstes les plus entiers. Hunter lui-même a faibli sur ce point !
Je pardonne aux physiologistes cet aveuglement, mais que dire des médecins ?
(juolle raison mécanique y a-t-il de l'altération pro- ,ade du sang chez les individus affectés d'une maladie ,.aniqne du cœur? Ce qu'il y a de plus grave comme de lus étonnant dans ces maladies, ce ne sont ni les palpitais, ni ladifliculté de respirer, ni l'embarras de la circutioii veineuse, c'est l'altération du sang, c'est la cachexie ■reuse et l'hydropisie. Pourquoi la physiologie seraitle dispensée de donner la théorie d'un fait qui domine uite la pathologie du cœur? car ce fait existe, il attend m explication. Chacun sent que les idées enseignées sur
circulation sont stériles devant la clinique, et surtout appées d'incapacité devant le magnifique problème que • signale; et personne ne s'en occupe.
Le mécanicisme ne règnerait-il que par habitude et faute e mieux? L'École d'observation est esclave d'un système npuissant. Est-ce avec une véritable conscience scienti-
Ique qu'elle rattache la cachexie séreuse cardiaque à un ■ouble mécanique delà circulation centrale? Elle sait bien ne, dans une foule de cas, la circulation veineuse n'est J oint mécaniquement embarrassée, que sous ce rapport les apillaires fonctionnent très réguhèrement, qu'il n'y a pas e cyanose, pas d'asphyxie, etc. Et d'ailleurs, l'asphyxie lute seule produit-elle donc l'anasarque? On ne voit pas eux maladies organiques du cœur sans en rencontrer ne où la circulation artérielle jouit d'une hberté et d'une égularité hydrauhque parfaites. Qu'a donc le cœur dans e cas comme dans tous les autres ?
Le cœur est malade, malade organiquement, ou dans .a vie fondamentale et son blastème ; et l'hématose centrale ^st organiquement altérée. Voilà le fait dans toute sa sim-
CIRCULATION DU SANG, plicité, comme le verrait iiu esprit libre et sans préjugé, d'école, avant de se rendre un compte philosophique de cet aperçu.
Mais la science fait bien des détours et passe par bien des erreurs pour arriver à la démonstration de cette vue simple et vraie du sens observateur.
Cette vue renferme deux idées qu'il faut dégager : l'idée d'anatomie d'évolution ou d'orgauogénésie, et l'idée de maladie ou d'altération organogénésique.
C'est l'anatomie topographique, l'anatomie du cadavre ou du fait accompli qui produit toutes les erreurs sur les maladies du cœur, comme nous l'avons vue mère de toutes les erreurs touchant l'action physiologique de l'appareil circulatoire.
On prend toutes faites les altérations organiques du cœur. Ainsi envisagées, il est certain qu'elles ne sont plus que des dérangements mécaniques. On construit donc làdessus une théorie des maladies du cœur qui ne peut être que mécanique. Mais qu'on se place au point de vue de l'anatomie d'évolution et par conséquent, au point de vue de l'organogénésie morbide ; qu'on ne parte pas des lésions accomplies, mortes et dès lors purement physiques, mais des lésions se formant toujours par intussusception patho logique, par conséquent toujours vivantes, toujours spontanées, jamais mécaniques, et on ne prendra plus les lésions physiques observées sur des cadavres pour point i( de départ des théories; ou comprendra que le cœur organe central de la circulation et de l'hématose étan organogénésiquement altéré , la circulation et l'hématose qui sont elles-mêmes des faits de formatior
CLINIQUE DES MALADIES DU CŒUR. V.H .( d'évolution, doiveot êlre altérées au suprême degré.
Le principe de l'anatomie d'évolution étant substitué à ■elui de l'anatomie topograpliique, il en résulte aussitôt aie révolution complète dans la doctrine des maladies du œur. Les embarras de la circulation générale, les contestions actives des \aisseaux dans la première période de ■es maladies, les congestions passives et les liydropisies |ui se font plus tard, au lieu d'être considérées comme les 'ffets d'un dérangement et d'un obstacle dans le jeu d'une nacliine hydraulique où n'entrent que de la quantité de uouvemeut, de la vitesse en plus ou en moins, sont les ymptômes de l'affection d'un organe formateur dans la onction duquel il s'agit bien plus de qualité que de quanité de mouvement, et ou les questions de quantité, les )roblèmes d'hydraulique sont absorbés par les questions le vie ou de génération, et échappent, par conséquent, lux principes du mouvement abstrait sur lesquels toute i mécanique repose.
11 ne suffit pas de regarder le cœur comme un organe ontractile, un impetiim faciens à mouvements coordonnés )ar des nerfs, et animés par du sang respiré, pour se croire juitte envers la notion de ce foyer de vie. D'abord, la nature animale n'a jamais enrichi une partie de toutes les propriétés que je viens de rappeler, sans y attacher des instincts^ c'est-k-dire, des facultés génératrices ou assimilatrices innées. Un muscle n'est pas un organe de mouvement abstrait, mais l'organe de tel ou tel mouvement. Il concourt toujours à une fonction, et par conséquent, chacune de ses fibres est pénétrée de propriétés semblables à celles du muscle entier; toutes ont en particulier et
jusqu'à l'infini, rinslinct de l'ensemble lui-même, elles se contractent, se relâchent, agissent avec un ordre et des rapports préétablis dans le système nerveux cardiaque. Ainsi a agi le cœur une première fois en se formant dans l'embryon, ainsi agit-il en se formant toujours chez l'adulte.
On ne peut nier que le sang et le cœur ne soient nés simultanément de leur blastème. On n'a jamais vu l'un sans l'autre. 11 y a entre eux un rapport intime de formation et d'action. Se former toujours et fonctionner toujours ensemble, c'est pour eux une seule et même chose. Or, le cœur d'un adulte ne cesse pas d'être engendré et de sor tir de son blastème. Cette base organique ne disparaît pas quand l'évolution est achevée, car l'évolution achevée per siste par la force même qui l'a commencée ; et cette force c'est toujours le blastème ou le germe du cœur. Dans langage du vitalisme abstrait on appellerait cela le principe vital du cœur.
Mais d'abord, ce n'est qu'un mot; ensuite, ce mot al grave inconvénient d'être inévitablement transformé pa l'esprit en un être de raison, puis bientôt en un principe d'action, plus ou moins intehigent, distinct du cœur, qu'on dépouille ainsi de toute propriété vitale. Telle est la con clusion forcée de l'animisme. Voilà donc le cœur réduit par le vitahsme à l'état de machine inerte par elle-même, et la circulation ramenée au mécanicisme. C'est là que se rejoignent, en effet, les deux écoles adverses, Paris et Montpelher, après être parties toutes deux de points oppo-. sés et également faux : l'un que la vie est le résultat de l'organisation, l'autre que l'organisation est le résultat de la vie.
Quand on assiste à l'évolution de l'appareil circulatoire d'un animal, d'un poisson, par exemple, on Yoit le cœur apparaître sous la forme d'une ampoule allongée, dans laquelle oscille un fluide blanchâtre. Ce vaisseau principal, c'est le cœur; ce fluide, c'est le sang. Leur formation et leur manifestation sont simultanées, elles se sont opérées par évolution ou intussusception. Or, comme la fonction a paru avec l'organe, ni après ni avant, elle s'est, comme lui, accomplie par intussusception. Voilà, du premier coup, la mécanique supprimée, et ce premier coup se continuera sans aucune interruption jusqu'à la mort de l'animal.
A ce moment embryogénique, on ne voit pas que le cœur communique avec un système de vaisseaux. Il n'y a pas circulation, et pourtant le cœur existe. Le sang oscille dans sa cavité centrale, il se meut parce qu'il vit et que pour lui, comme pour sa paroi, vivre et se mouvoir c'est tout un. Plus tard, des îlots vasculaires sortent aussi çà et là de leur blastème. Ce sont autant de petits centres circulatoires jusqu'alors indépendants et sans communication immédiate, soit entre eux, soit avec leur centre capital, le cœur. Plus tard encore, ces inosculations se feront, toutes les parties de l'appareil communiqueront, la circulation harvéienne s'accomplira ; et alors les physiologistes ne craindront pas d'apphquer à ce système toujours engendré et fonctionnant toujours chez l'adulte en vertu de son principe embryologique, les lois de l'hydrauhque ou du mouvement abstrait, comme dans la construction des machines.
Mais ce cœur préformé et oti oscille un fluide vivant plus riche et plus animalisé que la lymphe qui baigne les
têt
tissus, et qui, elle aussi, deviendra du sang sur place, ce cœur, organe central d'une circulation qui n'existe pas encore anatomiquement, est-il donc alors sans fonctions? Cela n'est pas probable. S'il ne préside pas à la circulation effective, il préside à la formation et surtout à la coordination de son appareil. Ainsi, on \oit l'encéphale formé dans l'embryon avant les centres nerveux secondaires, les sens, les nerfs, présider à leur coordination et à la réalisation du plan organique. L'étude des monstruosités en donne la preuve. Lorsque les centres de la circulation ou de l'innervation subissent par suite de quelque maladie de l'œuf, etc., un arrêt d'évolution, les systèmes organiques, qui sans tenir leur vie propre de ces centres, en reçoivent incessamment une influence supérieure sans laquelle ils ne se formeraient pas toujours ou s'éteindraient isolés, se développent imparfaitement, restent en arrière si onpeut ainsi dire, et représentent un type inférieur de circulation, si c'est le cœur qui a subi l'arrêt. S'il a porté sur les centres nerveux, ce sont les muscles^ le système osseux, les sens, etc., qui sont atrophiés, manqués, hors d'usage.
Ce fait est considérable en physiologie. S'il était bieni entendu, il serait inutile d'en chercher un second pour ruiner les théories mécaniques de la circulation. Et en effet, si le cœur préside à la circulation avant que celle-ci existe anatomiquement ou que le cercle harvéien soit formé et parcouru, comment cette fonction serait-elle mécanique ? Cette influence du cœur préformé sur l'évolution et la coordination du système ou plutôt des systèmes vasculaires, n'indique-t-elle pas l'espèce d'influence
qu'il exercera plus tard sur ce même système développé et fonctiomiant pleinement? Cette action ne pourrait être mécauique qu'en supposant de la part du cœur une propulsion du sang, en vertu de laquelle ce liquide se creuserait des voies à travers la substance molle de l'embryon et en l'atterrissant, comme on voit un torrent débordé se creuser des rigoles à travers le sol. Si ce n'est pas de cette manière que le cœur fait naître les vaisseaux, conçus mais non évolués, cela ne peut être qu'en agissant et en dirigeant leur évolution. Or, quand l'évolution est achevée, quelle autre influence pourrait-on attribuer au cœur sur la fonction que celle d'animer, et de coordonner toujours les actions et les mouvements qui concourent à son accomplissement, en un mot d'imprimer l'unité de circulation? La fonction est-elle donc autre chose que l'évolution continuée, et l'influence qui préside à l'une, peut-elle ne pas être la même que celle qui a présidé l'autre ? Donc l'influence du cœur sur la circulation formée sera la même que celle qu'il a eue sur la circulation se formant. Une influence n'est pas une action mécanique.
Unité de circulation et d'hématose, telle est, par conséquent, la fonction du cœur. La démonstration de cette haute vérité par la pathologie, tel est aussi l'objet que je me propose.
J'ai déjà eu plusieurs occasions d'exposer les principes qui me semblent destinés à remplacer l'animisme ou le vitalisme provisoire. L'animisme qu'on peut regarder comme le système, avoué ou non, de tous ceux qui se croient vitalistes, n'a été imaginé et ne subsiste si opiniâtrément que pour les besoins de l'unité vitale. La résis-
tance d'un système aux progrès qui paraîtraient le devoir renverser, a toujours une raison d'être. La raison d'être deTanimisme, c'est, je le répèle, la nécessité d'expliquer le plus grand fait de l'existence des organismes supérieurs, l'unité vitale. Mais si, comme je l'ai prouvé, l'animisme ne conserve l'idée d'unité que nominalement et s'il perpétue réellement le mécanicisme ; si, d'un autre côté, l'anatomie moderne découvre dans l'organisme vivant toutes les conditions d'une parfaite unité, non plus de l'unité morte et mécanique qu'a protégée jusqu'à ce jour l'animisme, mais d'une société hiérarchique d'organes tous vivants jusqu'à l'infini, la physiologie change de face. Il faut qu'elle explique cette unité nouvelle, et qu'à son tour cette unité nouvelle exphque tout.