‹ Les lois de la société chrétienneChapitre 11 sur 37 · DE LA JUSTICE ET DE LA CHARITÉ DANS LA VIE SOCIALE · texte numérisé non relu

DE LA JUSTICE ET DE LA CHARITÉ DANS LA VIE SOCIALE

« Là charité, dit saint Paul, est l'accomplissement de la loi ^ » Elle est la condition indispensable de toute perfection sociale comme de toute perfection individuelle. Elle possède sur la loi cette grande supériorité, qu'elle fait par la liberté ce que la loi ne fait que par la contrainte.

La charité accomplit la justice, c'est-à dire tout ce qu'ordonne la loi. En unissant l'homme à Dieu, la charité l'unit à la loi vivante. Elle l'unit de plus, par cela même, à tous les autres hommes, dans la vérité des rapports par lesquels la volonté créatrice les a liés les uns aux autres. La charité par&ite mettrait donc l'ordre parfait dans la vie humaine; elle est le principe de cette solidarité étroite, intime, par laquelle tous vont d'une même volonté à l'accomplissement d'une même destinée.

> « Dilectio proximi malum non operatur. Plemtudo ergo legis est dilectio. » Rom., xiii, 10.

Mais, sur cette terre, la charité n'exerce pas sur nous assez d'empire pour assurer l'existence paisible et régulière des hommes dans les relations sociales. L'homme déchu est en proie à des corruptions qui lui rendent difficile la pratique constante de la loi par la charité. Les dé£iâllances de sa volonté, les fréquiptes révoltes de ses passions contre les commandements divins, nécessitent l'action d'une force tout extérieure et toute tem- ^relle qui l'oblige à accomplir, par la contrainte matérielle, ce qu'il refuse d'accomplir par l'impulsion de l'amour.

Mais la justice, que définissent les commandements ile l'homme et que sa force impose, est loin de la justice à laquelle l'homme tend dans la vie spirituelle, et qui consiste dans 1^ plein accomplissement de la loi, et dans l'union avec Dieu par la complète obéissance à toutes ses volontés. Quant à l'ordre temporel, la justice est simplement la conformité d'os actes de l'homme avec la loi que portent les pouvoirs humains. Cette justi'ce«est aussi inférieure à la justice de la vie surnaturelle, que la cité de la terre est inférieure à la cité de Dieu.

Une société qui n'aurait d'appui qu'en cette justice extérieure et tout humaine sevait bien fragile ; ni la paix, ni la durée ne lui seraient assurées. En elle, il n'y aurait de la vie que les apparences ; dans la réalité, elle serait morte ou près de mourir. La vraie vie det^le société» c'est la vie morale. Or, Dieu est l'unique sourôè où les âmes puisent la vie. C'est par la charité qu^l se r^and en elles, qu'il les élève à cette justice coia{>lète de laquelle résulte la pleine et durable haroionie de toutes les forces du corps social.

22 LIVBE I, CHAPITRE IH.

Ces vérités sont, de notre temps, non-seulement oubliées, mais méprisées. A la doctrine de l'amour, la ré« Yolution répond par des haines implacables. Comme on prétend tout faire sans Dieu, on veut que tout relève uniquement d'une certaine justice purement rationnelle, dont l'homme serait à la fois l'auteur et le sujet, a La justice, dit Proudhon,est l'efflorescence de notre âme. La loi et le législateur sont un : or, cette loi et ce législateur ne sont autres que l'homme ; dans l'homme est la loi vivante, consciente, personnifiée. La justice, en deux mots, est rhumanité. »

Dans la société démocratique, toutes choses doivent se mouvoir et se déterminer par la puissance de cette justice immanente à l'humanité, qui serait comme l'âme des sociétés. Sous l'empire de cette force secrète, à laquelle tous cèdent d'un mouvement inné et irrésistible, les individus prennent d'eux-mêmes leur place au milieu de l'activité sociale; ils y sont comme les rouages d'une montre, qui miraient tous, en eux-mêmes, le principe de leur mouvement et la conscience de la fonction qu'ils remplissent. Chacun, [dans l'ordre social ainsi conçu, fait appel à son droit, et nul ne dépend d'autrui pour quoi que ce soit , parce que l'équilibre naturel de tous les droits met chaque homme en la situation pour laquelle il est fait, et assure à tous également, par la balance des services, leur juste part dans les fruits de l'activité commune. L'amour, c'est-à-dire le libre mouvement de l'être vers l'objet aimé, n'a plus rien à faire. Tout est nécessaire, tout est fatal, comme la loi de la pure raison suivant laquelle tous les hommes se meuvent. On parle bien encore de liberté dans les théories de cette école démo-

cratique, qui u'a jamais possédé le pouvoir que pour déclarer la guerre à toutes les libertés, mais c'est un mot vide, que certains emploient sans l'entendre, et dans le* quel la plupart ne cherchent autre chose qu'un masqua pour leur perversité *♦

Quand on proscrit la charité , on met en péril la liberté; Tune ne va pas sans l'autre. La charité ne s'exerce que par la liberté, et la liberté sans la charité n'est trop souvent qu'une puissance désordonnée et malfaisante.

L'Eglise a donné au monde la liberté, en lui donnant la charité. En effet, pour que les lois humaines puissent se relâcher de leur sévérité, il faut que, par la charité, les volontés aillent d'elles-mêmes au bien et d'elles-; mêmes fuient le mal. L'homme n'est vraiment libre qqe lorsqu'il ol^éit à Dieu, et il n'y a de parfaite obéissance que celle qui procède de l'amour.

Il n'y a d'ailleurs de liberté efficace, pour le bien, de l'individu et pour le bien de la société, que celle qui puise dans la charité ses raisons d'agir. La liberté serait impuissante, si la charité ne la sollicitait à tous les progrès, en la poussant, par l'amour du bien souverain, à tout ce qui fait la perfection de la vie humaine.

A la place de la charité, mettez son contraire, qui çst l'intérêt personnel. Si bien entendu et si. intelligent qu'il soit, il ne donnera jamais à la société, ni cette puisr sance d'ascension vers le bien qui est la source de tous

^ Sur les con$équen.ces de la doctrine qui bannit la charité de Tordre social et prétend le fonder exclusivement sur la justice, voir ce que nous disons, au chapitre vi du III* livre, de V Utopie modeme et des principaux systèmes dans lesquels elle s'est formulée.

24 LIYKË I, CIIAPITIŒ III.

SCS progrès, ni même cette simple justice par laquelle est assuré Tordre extérieur de la vie.

' Le principe de l'intérêt propre est le fond de toute la morale utilitaire, dont on nous a donné, depuis Voltaire et les physiocrates, tant de traités, et dans laquelle se résume la sagesse d*un siècle rationaliste. C'est qu'en effet tout rationalisme aboutit forcément à la morale de l'égoïsme.

L'essence du rationalisme, c'est la révolte contre la souveraineté divine. L'homme que l'erreur rationaliste a séduit se met à la place de Dieu, et prétend être seul maître 4ans le monde. Qu'il s'enivre d'orgueil ou qu'il s'enivre de jouissances matérielles, c'est toujours au fond à la même passion qu'il obéit, à la passion de dominer. En faisant servir à ses jouissances tout ce qui l'entoure, Thomme se pose, vis-à-vis des autres et vis-à-vis de soimême, comme souverain seigneur de toutes choses. Sous le délire des sens, il y a presque toujours un immense délire d'orgueil. Il y a cette folie qui consiste à se croire le centre du monde entier, et à s'arroger le droit d'user et d'abuser de tout.

Or quelle sera la loi d'un être souverain qui se considère comme le centre de toutes choses, si ce n'est ta loi de l'intérêt propre? A qui donc ferait-il le sacrifice de son intérêt ? Qui aurait le droit de lui demander un pareil sacrifice? On ne pourrait le lui imposer qu'en vertu de la volonté d'un supérieur, et il n'en reconnaît pas.

Avec une telle doctrine, toute paix sociale est impossible. La vie humaine n'est plus qu'une lutte de tous les instants, où les plus habiles et les plus forts feront prévaloir leur intérêt sur l'intérêt des plus simples et des plus faibles.

Tel sera le fait, et tel sera aussi le droit, dans toute société où les hommes n'auront d'autre règle de conduite que riiitérêt propre. Dans une telle société, de droitcomme de fait, la terre sera au plus fort, au plus fort par l'intelligence ou au plus fort par le bras. Entre tous ces hommes égaux par le droit de la nature, et par le droit des passions que la nature a mises en eux, s'il y a une différence, elle ne pourra prendre son origine que dans l'intensité de la passion de chacun, et dans la puissance des moyens personnels par lesquels chacun poursuit sa passion. Les destinées seront, comme dit Fourier, proportiomielles aux attractions. Là où une destinée supérieure se révélera par une personnalité plus énergique et plus envahissante, là sera un droit supérieur, devant lequel toutes les prétentions rivales devront céder.

On a beau dire que l'intérêt bien entendu renfermera, dans les limites d'une sage prudence, cette dangereuse puissance des appétits. La passion l'emporte aisément (juand elle peut s'autoriser d'une simple apparence de raison; est-il possible qu'elle ne soit pas toujours triomphante quand elle aura pour elle les principes et la logique ?

Comment me persuaderez-vous, si ma destinée naturelle est toute dans la poursuite de mon bien propre, que les désirs infmis que la nature a mis dans mon cœur ne doivent pas, d'une façon ou d'une autre, trouver salisfaction? Si l'ordonnance présente du monde s'y oppose, c'est que cette ordonnance est mal entendue, qu'elle est mauvaise et contraire à la nature. Mon devoir, aussi bien que mon intérêt, ne seront-ils pas de travaillera la changer? Et ne voyons-nous pas comment s'emploient aujourd'hui à cette besogne tous ces sectaires de la dcmo-

LOÎS. I — 2

cratie rationaliste, qui prétendent fonder une société nouvelle, en lâchant tous les freins à des passions aussi vieilles que le monde.

Nous ne consentirons à sacrifier notre intérêt propre, et à nous ranger par ce sacrifice à Tordre du droit et de l'intérêt général, que si ce sacrifice nous est demandé par l'Être souverain qui nous a faits ce que nous sommes, et qui peut réclamer de nous toute abnégation, parce que c'est de sa gratuite bonté que nous tenons tout. Seul cet Être, qui est notre auteur, peut nous parler d*autprité ; seul il a le droit de nous imposer des devoirs et de limiter notre liberté, en nous forçant à respecter le droit d'autrui.

La charité est le premier principe de toute vie sociale, parce qu'elle donne à l'homme, par Tamour du bien suprême, la seule raison qui suffise à justifier tous les sacrifices, et la seule force qui puisse déterminer à les accomplir. Par elle, et par elle seule, la passion de dominer et la passion de jouir pourront être vaincues, et la justice complètement assurée aux faibles comme aux puissants. Sans l'esprit de sacrifice et de renoncement, dont la charité est la source, non-seulement l'homme perdrait la force de pratiquer la justice dans sa perfection, mais sa conscience serait obscurcie, et l'on verrait s'affaiblir en lui l'intelligence de la justice et la notion du devoir.

N'allons pas croire pourtant que l'intérêt propre sera aboli par la charité : il sera seulement réglé et contenu. L'intérêt propre a, dans une certaine mesure, sa légitimité. Tel que les utilitaires l'entendent, il est destructeur de tout ordre et de toute harmonie sociale. Ren-

fermé dans ses justes Hornes par la charité, et par l'esprit de sacrifice qu'elle inspire, il est un des ressorts naturels de la vie humaine.

Par cela même que Thomme est une personne, il a une fin à lui propre, et, par conséquent, un intérêt propre. Le malheur est que nous sommes enclins à poursuivre cette fin aux dépens des autres hommes, et à chercher notre bien dans le mal d'autrui. Quand la charité nous fera aimer nos semblables comme nous-mêmes, nous renoncerons aisément à poursuivre notre intérêt propre aux dépens de la justice. Nous nous arrêterons là où commence le légitime intérêt d'autrui, et nous nous garderons d'enfreindre cet ordre général de la justice et du droit, qui est le fondement nécessaire de toutes les sociétés. Souvent même, emportés par l'attrait divin de la charité, nous franchirons les bornes encore étroites de ces vertus communes et indispensables. Dépassant par nos sacrifices ce que nous impose la stricte" justice, nous mettrons rintérét d'autrui au-dessus du nôtre, et nous irons jusqu'à cet héroïsme de l'abnégation d^où procèdent les grandes vertus sociales.

Dans une société où tous pratiqueraient à ce degré la charité, on aurait le spectacle d'une émulation d'abnégation et d'une harmonie spontanée des volontés, que la terre n'a jamais connues, et qu'on ne voit que dans les cieux où toute justice s'accomplit. Mais si la faiblesse humaine ne nous permet pas d'atteindre à cette perfection, il ne nous est point interdit, au contraire, il nous est commandé d'y tendre , et d'employer toutes nos forces à nous en approcher. Les sociétés fidèles à l'Eglise peuvent, avec son assistance surnaturelle, s'élever

chaque jour plus haut dans la voie qui y conduit.

'Justice et charité, tout Tordre social est là. Le monde a besoin de la charité autant que de la justice. La justice contient l'homme, la charité lui communique l'ardeur et la fécondité de la vie. C'est grâce à l'élan que la charité inspire aux sociétés, que la vie humaine se transforme, et qu'elle répond mieux à l'idéal de justice, dont la loi divine est la suprême expression. C'est l'œuvre de la charité que le droit consacre. Le droit intervient pour garantir ce que les mœurs ont introduit ; il fixe et consolide par ses prescriptions les conquêtes de la charité. A cela se borne le rôle du droit. En effet, il ne peut avoir de force que lorsqu'il repose sur les mœurs, et il n'est efficace qu'à la condition que les mœurs achèvent ce que son action tout extérieure a nécessairement d'incomplet et d'imparfait. Or les mœurs, qui ne sont que la révélation extérieure des dispositions intimes des âmes, n'obéissent qu'à la force qui a puissance sur les âmes, à la charité. L'humanité marche, inspirée et soutenue par la charité, guidée et contenue parla justice.

Telles sont les harmonies de la société chrétienne. La charité et la justice s'y donnent la main, pour étendre et affermir l'empire de la vraie liberté, pour développer toutes les forces individuelles et collectives, suivant l'ordre marqué par la volonté souveraine de laquelle relève toute la vie humaine.

La démocratie ne l'entend pas ainsi. Pour tous ceux qui y tiennent, de près ou do loin, la charité est une puissance rétrograde, qui fait obstacle aux progrès de la justice, et dont il faut se garder comme de la plus grande ennemie de l'indépendance et de la dignité humaines.

Dans la société démocratique, tout doit se faire par la liberté de l'individu, que l'intérêt propre met en mouvement et que la justice contient. Là chaque homme, orgueilleusement renfermé dans son droit et dans sa force propre, n'a rien à demander ni à donner au delà de ce que réclame la stricte justice.

D'autres plus modérés, qui ne tiennent à la démocra* tie que par la communauté des principes rationalistes, font de la vie sociale deux parts. La première appartient exclusivement à la justice ; elle comprend tout ce qui se rapporte directement ou indirectement à la vie publique. L'autre comprend le domaine de la vie privée et de l'initiative individuelle, que les lois laissent à la liberté et au bon plaisir de chacun ; ici on veut bien admettre, comme légitime et salutaire, l'intervention de la bienveillance mutuelle, de la philanthropie, quelques-uns diront même de la charité.

Nous allons plus loin. Nous croyons qu'il faut que la charité règne dans l'ordre légal ; que les pouvoirs publics sont tenus d'en suivre les conseils ; que la politique qui l'écarté et la dédaigne est une politique inintelligente, étroite, fausse et pernicieuse.

Un législateur qui ne s'inspirerait pas de la charité, qui oublierait que c'est par elle que l'homme et la société vont à leur perfection, courrait grand risque de ne faire que des lois impuissantes, quelquefois même des lois injustes. C'est la charité qui donne le type de la justice parfaite entre tous et pour tous. L'œuvre du législateur, qui est le ministre de Dieu pour le bien, c'est d'élever sans cesse la législation vers ce type divin, et d'assurer à tous, parla vraie liberté et par la vraie égalité, sous la

loi d'une profonde et universelle solidarité, tous les biens dont la vie humaine est susceptible. Cette œuvre, jamais législateur ne la portera à sa perfection, ni pour la vie publique, ni pour la vie privée, sans l'esprit de charité.

Lorsque Dieu, par Moïse, donna des lois à son peuple, ce furent des lois dictées par la charité.

« Le Seigneur parla à Moïse sur la montagne de Sinaï et lui dit :

« Parlez aux fils dlsraël et dites-leur : Quand vous « serez entrés dans la terre que je vous donnerai, ob- « servez le sabbat en Thonneur du Seigneur.

« Vous sèmerez votre champ six ans de suite, et vous c( taillerez aussi votre vigne, et vous en recueillerez les c( fruits pendant six ans.

« Mais la septième année ce sera le sabbat de la terre, « en l'honneur du repos du Seigneur. Vous ne sèmerez « point votre champ et vous ne taillerez point votre « vigne.

« Vous compterez aussi sept semaines d'années, c'est- « à-dire sept fois sept, qui font en tout quarante-neuf « ans.

« Vous sanctifierez la cinquantième année et vous an- « noncerez la libération à tous les habitants de votre « terre, car c'est Tannée du jubilé. Tout homme rentrera a dans le bien qu'il possédait et chacun reviendra à sa « première condition.

« Quand tu vends quelque chose à un de tes conci- « toyens, ou que tu achètes de lui quelque chose, n'at- « triste point ton frère, mais achète de lui à proportion « des années, depuis le jubilé.

« Et il te vendra à proportion de ce qui reste de temps « pour en recueillir le revenu.

« N'affligez point ceux qui vous sont unis dans une « même tribu, mais que chacun craigne son Dieu, parce « que je suis le Seigneur votre Dieu.

« La terre ne. se vendra point à perpétuité, parce « qu'elle est à moi, et que vous êtes comme des étran- « gers à qui je la loue.

« C'est pourquoi tout le fonds que vous possédez se « vendra toujours sous condition de rachat.

« Si ton frère, étant devenu pauvre, vend le petit hé- « ritage qu'il possédait, le plus proche parent pourra, s'il « le veut, racheter ce que celui-là a vendu.

« S'il n'a point de proches parents et qu'il puisse trou- « ver de quoi racheter son. bien, on comptera les fruits « depuis le temps de la vente, afin que rendant le sur- « plus à l'acheteur, il rentre dans son bien.

« S'il ne peut point trouver de quoi rendre le produit « de son bien, l'acheteur en gardera la possession jusqu'à « l'année du jubilé, car cette année-là tout bien retour- « nera au propriétaire qui l'avait possédé d'abord.

« Si ton frère est devenu pauvre et qu'il te tende la « main, tu le recevras comme un étranger qui vient ha- « biter chez toi.

« Tu ne lui donneras point ton argent à usure, et tu « n'exigeras point de lui plus de grain que tu ne lui en « auras donné.

« Je suis le Seigneur votre Dieu qui vous ai fait sortir « de rÉgypte, pour vous donner la terre de Ghanaan, et « pour être votre Dieu.

« Si la pauvreté réduit ton frère à se vendre à toi, tu

« ne ropprîmeras point en le traitant comme les esclaves;

c( Mais tu le traiteras comme un mercenaire et comme « un colon. Il travaillera chez .toi jusqu'à Tannée du « jubilé ;

« Et il sortira alors avec ses enfants et retournera à la « famille et à Théritage de ses pères ;

a N'accable donc point ton frère par ta puissance, c( mais crains ton Dieu ^

« Tu n'attristeras et n'affligeras point l'étranger, car « tu as été étranger toi-même dans la terre d'Egypte '.

« Si ton prochain est pauvre, le gage qu'il t'aura « donné ne passera point la nuit chez toi.

<x Tu le lui rendras aussitôt avant le coucher du so- « leil, afin que dormant dans son vêtement il te bénisse « et que tu sois trouvé juste devant le Seigneur ton a Dieu.

c< Tu payeras à l'indigent son salaire le jour même, c( avant le coucher du soleil, parce qu'il est pauvre et que « c'est la subsistance nécessaire à sa vie; de peur qu'il « ne crie contre toi à Dieu et que cela ne te soit imputé à « péché.

« Tu ne prendras point pour gage le vêtement de la « veuve.

« Son viens-toi que tu as servi en Egypte, et que le « Seigneur ton Dieu t'en a tiré. C'est pourquoi je te fais « ce commandement'. »

Yoilà la justice fondée sur la charité. Tel est l'ordre divin. Lorsque les sociétés s'en écartent, la justice perd

' Lévitique, ch. xxv.

* Exode, XXII, 21.

' Deutéronome, xxiv, 12 à 18.

bientôt de sou autorité. Les hommes, lors même qu'ils ne comprennent plus la charité, sentent qu'une société constituée sans elle n'est plus une société régulière, et qu*il manque quelque chose à sa justice. Ils ne veulent plus de cette justice qui n'est plus juste. Ils en cherchent une autre, et de là, pour la société et pour les gouvernements, des ébranlements et des catastrophes dont notre siècle n'a que trop d'expérience.

En ce point, plus qu'en tout autre, se déclare l'opposition des deux politiques qui se disputent le monde : d'un côté la politique de l'orgueil et de la jouissance, de l'autre la politique de la charité et de l'abnégation. On croit difficilement à cette dernière , et rarement les hommes l'ont réalisée. Depuis Machiavel et Louis XI, dans le monde des affaires, on n'y voit qu'une utopie généreuse, à laquelle il est sage de ne point s'arrêter. C'est néanmoins la vraie politique, celle qu'il faut prendre pour type, et à laquelle il faut tendre.'

Toujours l'homme poursuit un idéal, alors même que son positivisme s'en défend le plus ; si ce rfest pas l'idéal du sacrifice, ce sera l'idéal de l'égoïsme. Il n'y a point devant lui d'autres voies. A notre époque, où les doctrines vont avec tant d'impétuosité à leurs dernières conséquences pratiques, il est nécessaire, plus que jamais, de voir clairement, par la logique et par l'histoire, où conduisent ces deux routes.

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