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CHAPITRE IV

CE qu'est et ce que n'est pas la liberté.

La liberté serait elle ce droit de tout faire impunément, que la démagogie laisse aux siens, au moins pour quelques heures, lorsque la violence d'en bas et la faiblesse d'en haut lui ont ouvert les chemins du pouvoir? Nul n'oserait la définir ainsi, pas même ceux qui, au détriment du droit souverain de Dieu, accordent le plus à l'indépendance de l'homme et à l'autonomie de sa raison.

« Les théoriciens, dit M. Jules Simon, qui croient servir la liberté en demandant la liberté absolue et sans limites, se confondent dans leurs pensées, car la liberté de tout faire est la négation de la liberté, la

négation de la société, la négation de l'humanité *. »

Rien dans la nature humaine n'est yaguc et indéterminé, parce que tout s'y rapporte à une fin très-positive, très-pratique, très-nettement définie. Cela est particulièrement vrai de la liberté, parce que c'est par la liberté que nous accomplissons notre fin.

Quelle est donc, de sa nature, cette puissance de laquelle dérivent tous nos actes ? Quelle est la véritable loi de son exercice ?

Il y a en nous un certain pouvoir de choisir, suivant notre bon plaisir, entre les choses qui nous sont offertes, celles que nous croyons être les meilleures. Nous pouvons, à notre gré, suivre telle voie plutôt que telle autre, incliner à droite ou à gauche, poursuivre nos desseins ou en suspendre l'exécution ; en un mot, nous disposons de nous-mêmes comme nous l'entendons.

Le libre arbitre en 1-homme est un fait. Nous sentons qu'il y a au fond de notre être une puissance qui délibère, qui choisit et qui veut. Nous sommes, par le côté supérieur de notre nature, une substance spirituelle, qui se meut de soi-même, et qui est cause de ses propres actes *. Doués d'intelligence et de liberté, nous avons la faculté de connaître les choses, d'en apprécier le rapport avec notre bien à nous-mêmes, et de les rechercher ou de les fuir, suivant le jugement que nous en portons.

Toujours nous voulons notre bien, et nous ne sommes pas maîtres de ne pas le vouloir. Au-dessus de tous les

* La Libertéy t. I, p. 211, 2%éditioii.

* « Libcrum est quod suî causa est. » — Saint Thomas d'Aquin, Summa contra gentiles, lib. II, cap. xlviii.

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biens divers et variables, nous apercevons un bien supérieur à tous les autres, que nous poursuivons d'instinct en quelque sorte, alors même que nous n'avons pas la pleine connaissance de ce qu'il est. Tous nous cherchons le bonheur que doit nous donner ce bien suprême. Tous nous voulons, et nous avons le droit de vouloir être heureux jusqu'à la dernière limite du possible. Les biens particuliers, auxquels nous nous attachons, ne sont que des moyens, par rapport à ce bien parfait, à cette fin supérieure qui doit nous donner le bonheur parfait.

Mais nous pouvons nous tromper sur la relation de ces biens particuliers avec le bien suprême, objet de notre constante poursuite. La volonté de l'homme est faible, et son intelligence est sujette à s'obscurcir sous l'empire des passions. Trompée par les penchants vicieux de la nature, l'intelligence égare la volonté. Dans notre faculté de vouloir il y a deux fonctions : la première nous porte vers la fin supérieure; l'autre, cédant à l'amour de la fin, choisit les moyens par lesquels elle croit pouvoir la réaliser. C'est ici que nous sommes sujets à errer. Nous pouvons prendre pour un bien, c'est-à-dire pour un moyen d'atteindre notre fin, ce qui, en réalité, est un mal et nous nuit en nous éloignant de cette fin.

Mais cette périlleuse faculté que nous avons, dans notre condition présente, de faire à notre gré le bien ou le mal, lient-elle à la nature même de la liberté? Faut-il que la volonté , pour être vraiment libre , soit indéterminée entre le bien et le mal? Est-il de l'essence de la liberté que Tèlre qui la possède puisse se détourner de la voie qui le conduit à sa fin,

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pour suivre celle qui l'éloigné de sa fia et le mène à sa perte? L'homme, qui est essentiellement libre, ne serait-il dans la perfection de son être, qu'à la condition qu'il lui fût toujours loisible de s'écarter de la perfection, laquelle est, et ne saurait être, que la réalisation de sa fin ?

Admettre une telle idée, n'est-ce point placer la perfection de l'homme dans son imperfection même ? On sent que cela n'est pas possible. L'être, qui préfère les choses qui le détournent de sa fin à celles qui l'y conduisent, accuse, par là même, son imperfection.

L'être vraiment et parfaitement libre est celui qui peut user pleinement de la liberté sans jamais mal faire, c'est-à-dire sans cesser jamais de tendre à sa fin, qui est le bien suprême et infini ; sans se détourner jamais de ce bien qui est, suivant Aristote, parfait, définitif, complet, qui est éteiiiellement recherchable en soi, et ne l'est jamais en vue d'un objet autre que lui ^

Marcher d'un pas ferme, à travers foutes les agitations et toutes les vicissitudes de la vie, vers ce bien suprême et infini, qui ne peut être autre que Dieu ; accomplir de notre propre mouvement, au milieu de toutes les séductions du dedans et du dehors, la loi qui nous vient de Dieu et qui nous conduit à Dieu, voilà la vraie et la saine liberté.

La perfection de la liberté humaine serait donc qu'elle se bornât à choisir, entre les divers moyens qui conduisent Thomme à sa fin, ceux qui l'y conduisent le plus

* Morale à Niconiaque, lifre î, cli. iv, § 5 et 4. ((édition de IM. Barthélémy Saint-Hilairc.^

sûrement. De là cette définition de l'école Thomiste^ qu'il faut placer en tête de toute doctrine sur la liberté : la liberté est une puissance qui détermine les moyens en les ordonnant à la fin.

La liberté du mal est parmi nous de fait, jamais elle n'y peut être de droit. De droit, nous avons la liberté de faire notre devoir et rien de plus. Nous possédons, par droit de nature, et jamais on ne peut nous refuser, la liberté d'accomplir la loi que Dieu nous a imposée en constituant notre être ; mais nous ne sommes pas fondés à réclamer, comme un droit naturel, la liberté de violer cette loi. Il se peut que, par le fait de l'infirmité des choses humaines, et pour éviter un mal plus grand, les pouvoirs publics soient obligés d'abaisser et d'énerver la loi civile, en tolérant des infractions plus ou moins graves à l'ordre établi de Dieu. Mais, autre chose est le droit, autre chose est la liberté de fait résultant d'une simple toléraHce. La liberté de faire, sans être repris, des choses qui sont contraires à la loi morale, pourra être reconnue dans certaines sociétés comme un droit, en vertu de la loi particulière de ces sociétés ; mais ce ne sera point là le droit dans la généralité des principes et dans l'essence des choses. Il n'y a pas de droit contre le droit *.

Le bien a, dans toutes les sociétés, tous les droits, et le mal, de lui-même, n'en peut jamais avpir aucun. S'il en était autrement, il faudrait dire que le bien et le mal sont choses indifférentes, que l'homme est sans loi, la

' Sur les limites que le législateur doit s'imposer quant à la répression des actes réprouvés par la morale, voir plus Las les extraits de saint Thomas d'Aquin et de Suarès. — Même volume, livre II» chap. II <

société sans ordre, et le inonde livré à l'arbitraire des intérêts et des passions.

Montesquieu Ta dit, dans sa langue énergique et concise : « La liberté ne peut consister qu'à pouvoir faire ce que l'on doit vouloir, et à n'être point contraint de faire ce que l'on ne doit point vouloir ^ »

La sagesse antique, s'exprimant par la bouche du plus grand de ses moralistes, n'a pas de la liberté une autre idée. Socrate, dans ces charmants entretiens que Xénophon nous a conservés, s'en explique nettement : c< Ditesmoi, Euthydème, croyez-vous que la liberté soit, pour l'homme et pour la société, une belle et grande chose? — Assurément, c'est un très-grand bien. — Celui qui est dominé par les voluptés sensuelles et qui, enchaîné par elles, ne peut point faire le bien, croyez-vous qu'il soit libre ? — En aucune façon. — Peut-être trouverez-vous qu'on est libre lorsqu'on fait le bien, et que lorsqu'on €ist empêché de le faire on n'est pas libre? — Très-certainement. — Très-certainement donc, à votre avis, les intempérants ne sont pas libres? — Non certes, par Jupiter ' ! »

Donc, pour Socrate, la liberté dans sa perfection, c'est le pouvoir de bien faire ; le pouvoir de mal faire est une imperfection de la liberté, et il n'est point de son essence. Le caractère de la vraie et parfaite liberté, c'est de ne s'exercer que dans l'ordre du bien.

La théologie catholique dit de même, mais avec plus de précision. Écoutons l'Ange de l'école : « Que le libre

' Esprit des Lois, iiv. XI, ch. m.

• Memorabilia Socraiis, lib. IV, c. v, n" 2 à 4.

arbitre puisse choisir entre divers partis, en conser vaut Tordre de la fin, c'est ce qui constitue la perfection. Mais de pouvoir faire son choix en s'écartant de cet ordre, ceci n'est plus que Timperfection de la liberté ^» Heureuse la société où la vérité est assez aimée et assez respectée, pour que la loi civile y soit en plein accord avec la loi de Dieu, et que personne n'y prétende à d'autre liberté qu'à la liberté du devoir. Une telle société sera entre toutes la plus parfaite, c'est-à-dire la plus solide, la plus paisible, et la plus apte à tous les vrais progrès.

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