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LA LIBERTÉ CHRÉTIENNE

Suivant la doctrine du christianisme, la volonté de l'homme a reçu, par la faute originelle, une profonde atteinte. L'homme déchu, sans cesse sollicité par sa corruption native, ne voit pas toujours les choses, par rapport à son bien, sous leur aspect vrai. Aisément les passions lui font prendre pour des biens réels des biens fugitifs et trompeurs. Cédant à l'attrait d'une satisfaction éphémère, nous nous laissons détourner du bien suprême, dans lequel réside le bonheur véritable, complet et définitif. 11 faut, pour rester dans l'ordre, que nous fassions le sacrifice de ces appét.ts déréglés.

Sacrifice et renoncement sont les premiers mots de

* D. ThomîB Suinma theologica, pars I", q. mv, art. 8 ad S'".

toute langue chrétienne et de toute langue religieuse. Point de religion sans sacrifice, et point de sacrifice sans renoncement.

En soi, le renoncement n'est autre chose que le mouvement de la volonté par lequel la créature libre se donne au Créateur pour qui elle est faite. Le sacrifice que doivent à Dieu tous les êtres qui ont reçu de lui la liberté, c'est l'olTrande d'eux-mêmes. U faut qu'ils rapportent leur vie au maître souverain de tout ce qui vit ; qu'ils renoncent à vivre en eux-mêmes et par eux-mêmes, afin de vivre en Dieu et pour Dieu. Tel est le sacrifice en son essence. C'est par l'abandon de soi-même à Dieu, que l'être libre accomplit la fonction sainte en laquelle tout culte se résume. C'est en sortant de soi-même, en renonçant à soi-même, qu'il trouve Dieu et qu'il entre en participation de la sainteté, c'est-à dire de la perfection simple et sans tache de l'Être divin.

Le sacrifice est donc la loi naturelle de toute liberté créée. Mais, tandis qu'il est, pour les êtres que l'obéissance a unis invariablement à Dieu, joie, harmonie, plénitude de vie et de liberté, il est, pour l'homme que la désobéissance originelle a éloigné de Dieu, lutte, contrainte, renoncement difficile et immolation douloureuse.

Dieu seul vit par soi-même et pour soi-même. Seul il possède la souveraine et parfaite liberté, capable de tout bien et incapable d'aucun mal, affranchie par conséquent de tout renoncement. Dieu, centre infini de toutes choses, trouve en lui même sa fin, et, par droit de nature, il rapporte tout à soi.

L'homme ne peut légitimement rapporter toutes choses à lui-même, vu qu'il n'existe pas pour lui-même.

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Sans doute, Dieu, qui l'a créé à sa propre ressemblance, et qui lui a donné la personnalité, Ta établi comme centre par rapport aux choses du monde sur lesquelles il lui a attribué Tempirc. On peut donc dire que nous avons, en une certaine mesure, le droit de rapporter à nous-mêmes toutes ces choses ; mais c'est à la condition de n'en user que suivant la loi que Dieu nous a imposée, et à la condition de nous reporter nous-mêmes à Dieu, avec tous les dons que nous en avons reçus.

L'homme ne se trouvera donc dans l'ordre naturel de sa destinée, et il né réalisera son propre bien, que lorsqu'il renoncera à se poser comme centre souverain des chdses, et qu'il se soumettra, par le sacrifice, à Celui qui est le vrai centre et la fin suprême de tout ce qui existe.

L'être doué d'intelligence, par cela même qu'il est centi^, a une tendance à tout rapporter à lui-même. Tout centre attire à soi ; c'est la loi, la tendance universelle de l'ordre moral comme de l'ordre physique. Là est la grande tentation des intelligences et le plus grand péril auquel elles soient exposées.

Toute liberté créée, si haut qu'elle soit placée, est nécessairement imparfaite et faible par quelque endroit. De la tendance à tout rapporter à soi naît l'orgueil, qui est le vice capital de la liberté créée. <c Yous serez comme des dieux », telle a été, dès le commencement, et telle est encore aujourd'hui, là suggestion satanique, par laquelle les êtres à qui Dieu a donné la liberté sont induits à préférer la fausse grandeur, qui les fait vivre concentrés dans leur faiblesse, à la grandeur véritable qu'ils trouveraient par leur union avec l'Être de qui viennent toute force et toute grandeur.

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Cooieaue daas les limites où Dieu lui-^déme a voulu qu'elle fût renfermée, et dans lesq[uelles elle concourt à riiarmonie générale, cette tendance de Thonime vers son (K^opre bien n'a ri^n que de naturel et de légitime. L'in* térét propre, nous Tavons déjà dit, est une des lois de notre nature. Deux choses concourent à établir Téquilibre de la création morale : d'abord, l'activité propre des individus, avec le désir de bonheur qui est inhérent à chacun d'eux ; puis, l'obligation où tous sont de •chercher leur bonheur au centre infîni de toutes choses, en soumettant, par le sacrifice, leur volonté propre à la volonté de celui qui est leur cause, leur fin et leur souverain maître.

La volonté créatrice qui a donné aux êtres intelligents, avec la liberté et la personnalité, tin intérêt propre, a aussi marqué les bornes dans lesquelles cet intérêt doit •être renfermé.

£n établissant ces bornes, elle a constitué Tordre général suivant lequel tous les êtres coexistent et remplissent leur fin particulière, sans empiéter sur leur liberté et leur droit réciproques. Dans Tharmonie supérieure des choses, chaque individu, par son mouvement propre, «t tous ensemble, d'un mouvement commun, vont au l>ut jSaal en vue duquel Dieu leur a donné l'existence.

Si la liberté de l'homme était constituée dans l'état de perfection par la vision directe de l'essence divine, nulle •erreur de l'intelligence, nulle déviation de la volonté ne seraient possibles. Sous cet attrait irrésistible de la beauté et de la bonté divine contemplées dans leur incomparable et souveraine splendeur, la volonté irait toujours droit au bien. L'homme n'aurait plus alors que

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cette liberté qui choisit les moyens en les coordonnant à la fin, et qui est la yraie liberté.

Présentement nous n'en sommes pas là. Nous ne voyons la vérité qu'à travers le voile du monde sensible, et notre volonté, affaiblie par les blessures de l'orgueil, ne s'attache qu'avec peine à ses commandements. Le renoncement, naturel et point trop difficile pour l'homme que le péché n'avait pas encore éloigné de Dieu, devient, après la chute, difficile, rigoureux, et, en une certaine façon, contraire à la nature. Ce n'est plus qu'au prix de continuels combats contre lui-même que l'homme déchu s'élève au-dessus de ses corruptions natives, et qu'il retrouve, dans l'union avec Dieu, et par l'harmonie de toutes ses facultés, la paix que sa révolte a troublée.

Telle est la grandeur que le Christ, dans son Évangile, promet aux siens, et telle est aussi la condition qu'il y met : « Si le grain de blé ne tombe en terre et ne meurt, il reste stérile; mais s'il meurt, il donne beaucoup de fruit. Celui qui ne prend pas sa croix pour me suivre n'est pas digne de moi. Si quelqu'un veut être des miens, qu'il se renonce lui-même, qu'il prenne sa croix et me suive. Celui qui voudra sauver sa vie la perdra ; mais celui qui aura perdu sa vie pour moi la retrouvera*. »

Mourir à soi-même est la perfection de la liberté et le dernier mot de la vertu chrétienne. L'homme vert.ueux est l'homme libre par excellence, car sa liberté est dans la perfection de l'ordre. Suivant saint Augustin, la vertu est l'ordre de l'amour *. Mais pour avoir toute la pensée

« Joann., xii. 24, 25. — Matlh., x, 38; xvi, 2i, 25.

* De Civitale Dei, lib. XV, c. xxii.

Voici en quels termes le grand docteur développe sa pensée :

du grand docteur, il faut se rappeler qu'amour et sacrifice, c'est tout un. Sans le sacrifice, qui rapporte tout à Dieu et nous met dans la voie du véritable bien, l'amour ne serait qu*une puissance vague, indéterminée, aussi capable, et souvent même, dans l'homme déchu, plus capable du mal que du bien.

Amour et sacrifice ne vont point l'un sans l'autre. Cette remarque a son importance, aujourd'hui que les nébuleuses théories de la philosophie humanitaire voudraient trouver le principe moteur de l'humanité, et la loi de son histoire, dans les aspirations d'un amour sans règle positive et sans but défini. Séparé du sacrifice, l'amour, s'il n'est pas une pure rêverie, n'est qu'un pur égoîsme ; c'est la tendance à posséder l'objet qui nous flatte, et dans la possession duquel nous croyons trouver notre bien propre. L'amour véritable se donne gratuitement tout entier, et trouve, par ce don de soi-même, la récompense de son sacrifice.

« Bonne en elle-même, toute créature peut être bien ou niai aimée : bien, si l'ordre est conseryé; mal, s'il est perverti. J*ai exprimé cette pensée en quelques vers, dans un éloge du cierge : « Ces choses, Seigneur, sont votre œuvre, elles sont bonnes, car « vous, leur Créateur, êtes souverainement bon ; rien de nous n'est « en elles que le péché de notre amour, quand, au mépris de « Tordre, à Fauteur nous préférons Touvrage. » Mais qu'on aime en vérité le Créateur, qu'on Taime lui-même, que, dans notre amour, rien de ce qui n'*est pas Lui ne tienne la place de Lui, le Créateur ne saurait être mal aimé ; car il faut que Tordre soit dans Tamour' qui nous fait légitimement aimer ce qui est aimable, pour que la vertu réside en nous, qui fait la bonne vie. Aussi selon moi, une courte et vraie définition de la vertu est celle-ci : Tordre de Tamour. Et dans le saint Cantique des cantiques, l'épouse du Christ, la cité de Dieu, s'écrie : Ordonnez-moi dans la charité. »

46 LIVRE 1, GHiO'ITRË IV.

La loi de la liberté chrétienne eat donc une loi d'amour et de sacrifice. Par ses renonceraeiits, l'homme atteint au bien suprême pour lequel il est fait, loin duquel son àrae ne saurait trouver la paix, et par lequel sa liberté, attachée au vrai, réalise en toutes choses la perfection propre à la nature humaine. Nous voulons, d'une volonté plus forte que toutes nos illusions et que toutes nos corruptions, ce bien infini qui est Dieu même. Alors même que nous faisons effort pour nous renfermer en notre propre vie, et que nous nous flattons de pouvoir être heureux par nous seuls, l'inquiétude de notre âme nous dit que nous travaillons à l'impossible et que nous nous devons à Dieu. Irrequietum est cor nostrum donec requiescat in te. Ce cri de saint Augustin est le cri de toutes les âmes qui, en fuyant le sacrifice, ont fui le vrai bonheur.

D'après la parole évangélique, le grain de blé qui meurt en terre donne beaucoup de fruit. L'homme qui, par le sacrifice, met sa volonté en harmonie avec la vo* lonté divine, donne tous les fruits que la vie humaine peut porter. Cet homme se place, par ses renoncements, dans l'ordre naturel de sa destinée. Cet ordre, c'est la dignité, la grandeur, le bien-être, le progrès moral et le progrès matériel, en un mot, toute la perfection que comporte notre vie terrestre; et tout cela, par l'accomplissement de tous les devoirs, par le respect de tous les droits, par ce mouvement d'ascension continuel vers le mieux en toutes choses, qu'imprime à l'activité humaine l'amour de Celui qui est le bien souverain et la perfection infinie.

On peut dire des fruits de la pratique du sacrifice, dans la vie sociale, ce qu'un des phis grands et des plus

U UOSRTÉL Ai

aimables maîtres de la . vie spirituelle en dit par rapport à la vie individuelle : « Regardes les abeilles sur le thym, elles y trouvent ujq suc fort amer, mais en le suçant elles le conveilissent en miel^ » Le divin maître n'avait-il pas déjà dit : « Mon joug est doux, et mon fardeau est léger. »

Tout l'ordre moral repose sur le devoir, et toutes les libertés légitimes se résumeni dans la liberté, du devoir. Or, sans le sacrifice, point de devoir. Toute philosophie spiritualiste est obligée de confesser cette vérité. « La science du devoir, dit M. Jules Simon, est proprement la science du sacrifice. Vivre pour Dieu et pour les hommes, et non pour soi, voilà le devoir*, n D'ailleurs, comme le devoir est, qpant à l'ordre humain, l'antécédent nécessaire du droit; comme nons n'avons, à l'égard des autres hommes, des droite qu^autant que ceux-ci aient envers nous des devoirs, il est clair, ainsi que nous l'avons montré daps un chapitre précédent, que, sans le commandement divin du sacrifice, aucun droit ne peut être ni justifie, ni respecté.

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