CHAPITRE VI
LES DIUX CITÉS
Dès son origine, le genre humain s'est divisé en deux grands partis : les enfants de Dieu et les enfants des hommes. Aujourd'hui ces partis se montrent plus profondément séparés que jamais ; ils sont, dans nos sociétés modernes, comme deux sociétés en tout opposées et en tout inconciliables : la société du Christ et la société de la Révolution, la cité divine et la cité satanique.
Admirable profondeur de l'Ecriture I lorsqu'elle nous parle des grandes prévarications du monde primitif, elle oppose les fils de Dieu aux enfants des hommes. En effet, ceux qui composent la cité divine sont vraiment les fils de Dieui, par leur soumission à sa loi et par leur foi en sa Providence paternelle; tandis que ceux qui composent la cité satanique sont vraiment les enfants des hommes, car ils ne voient dans le monde que l'homme, l'autorité de sa raison et la toute-puissance de sa liberté.
Souveraineté de Dieu, souveraineté de l'homme, tel est
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le signe de contradiction auquel se reconnaissent présentement les deux cités.
Du côté des enfants de Dieu, régnent la paix et Tharmonie, par lessacriGces de Tobéissance et de la charité; du côté des enfants des hommes, les impatiences de l'orgueil et les cupidités de l'intérêt propre suscitent partout la haine et la guerre.
Les deux sociétés sont constituées sur le type de leurs doctrines. La docirine du Christ, affirmée, définie, développée de siècle en siècle par l'Église, ramène perpétuellement la société chrétienne à la loi de justice et d'amour, de laquelle dérive toute force de conservation aussi bien que toute force de progrès. La doctrine de la Révolution, doctrine d'orgueil et d'individualisme, répandue dans les masses par une presse à laquelle toute licence est garantie, pousse les peuples dans la voie d'une incurable agitation et d'une dissolution fatale.
Telles sont, des deux côtés, les tendances. Elles peuvent être ralenties, suspendues, arrêtées dans leur cours, ou bien par l'inconséquence et les hésitations de la volonté humaine, ou bien par l'action de certains principes contraires, qui luttent, avec plus ou moins de succès, contre les idées dominantes. Souvent les hommes valent moins^ que leurs doctrines, quelquefois aussi ils valent mieux. Ni le bien ni le mal ne trouvent en eux des instruments absolument obéissants. Jamais on n'a vu une société produire tout le bien qui devait naturellement découler de ses principes, ni perpétrer tout -le mal qui était la suite logique de ses erreurs. Les mœurs, façonnées à l'origine par la foi aux vérités divines, résistent longtemps aux négations du scepticisme. Si ce
n'était cette puissance de la tradition dans la vie humaine, il y a longtemps que nos sociétés auraient été se briser au fond de Fabîme que la Révolution a ouvert devant leurs pas. C'est grâce à la constante vigilance de la puissance instituée de Dieu, et assistée de lui, pour garder et prêcher la vérité, que les peuples modernes n'ont pas encore perdu toute force vitale, et qu'il y a espoir de les voir triompher de la crise qui, depuis quatre-vingts ans, leur ôte la paix et fait douter de leur avenir.
Quoi qu'il en soit, la vertu des peuples et leur puissance sociale seront toujours en raison des doctrines qu'ils auront prises pour règle de leur vie. La vertu complète ne saurait être là où n'est point la complète vérité. Les sociétés qui n'ont plus que des vérités diminuées n'ont aussi que des vertus diminuées, et ces vertus sont d'autant plus faibles et plus effacées que la vérité est plus obscurcie.
L'Eglise catholique seule possède la vérité totale. C'est parce qu'elle enseigne toute vérité, parce qu'elle donne le précepte et l'exemple de toute vertu, qu'elle est en butte aux attaques désespérées du parti qui , par la guerre qu'il fait à Dieu, tend à anéantir toute vérité et toute vertu.
Ce parti, Proudhon en a marqué les vrais caractères, dans le livre célèbre où il nous découvre, avec une sincérité de haine 'qui fait frémir, l'hostilité radicale de la Révolution envers Dieu et son Église : « Une critique supérieure nous conduit à reconnaître, d'un côté, que hors de l'Église chrétienne et catholique, il n'y a ni Dieu, ni théologie, ni religion, ni foi; d'autre part, que la société doit être fondée sur la justice pure, raison pra-
tique du genre humaine, dont l'analyse et Texpérience s'accordent à démontrer l'incompatibilité, dans l'ordre social, avec la conception d'un monde surnaturel, avec la religion. L'Église croit en Dieu ; elle y croit mieux qu'aucune autre secte; elle est la plus pure, la plus complète, la plus éclatante manifestation de l'essence divine, et il n'y a qu'elle qui sache l'adorer. Au point de vue religieux, le catholicisme latin est resté, et de beaucoup, ce qu'il y a de plus rationnel et de plus complet ; l'Église de Rome, malgré tant et de si formidables défections, est la seule légitime. D'où vient alors qu'elle souffre de toutes parts contradiction ? Ah ! c'est que l'àme humaine, bien qu'elle se dise religieuse, ne croit en réalité qu'à son propre arbitre ; c'est qu'au fond elle estime sa justice plus exacte et plus sûre que la justice de Dieu ; c'est qu'elle aspire à se gouverner elle-même par sa propre -vertu; c'est qu'elle répugne à toute constitution d'Eglise, et que sa dévorante ambition est de marcher dans son autonomie. La Révolution affirme la justice; elle croit à l'humanité; c'est pour cela qu'elle est invincible, et qu'elle avance toujours*. »
Tel est bien le dernier mot des luttes dans lesquelles tous, de près ou de loin, nous sommes engagés. A la toute-puissance de Dieu, la Révolution prétend substituer la toute-puissance du peuple. De là, tous ses égare-
1 La Jiutice dans la Révolution et dans VÉglise, t. I, p. 26 à 34 ; 1" édition.
M. Vacherot dit de même au sujet de la démocratie, qui est Vexpression pratique de la Révolution : « Nulle religion, même le protestantisme, qui est la plus libérale de toutes, n'est compatible avec l'idéal de la démocratie. » (De la Démocratie, p. 60.)
mentset tous ses attentats. De là, la contradiction radicale entre la société catholique et la société révolutionnaire. Contradiction dans les institutions, dans les mœurs, dans les tendances de Tordre moral et de Tordre matériel des deux sociétés, Tune s'élevant aux régions lumineuses de la vérité et de la charité, l'autre se précipitant aux abîmes.
La société catholique a pour loi suprême et absolue la morale dépendante de Dieu et indépendante de Thomme ; loi vraiment naturelle, puisque c'est Tauteur même de la nature qui Ta portée ; loi de conservation, car elle donne pour fondement à Tordre social Tautorité même de Dieu ; loi de liberté, car elle crée pour chacun ce droit de rester fidèle au devoir, qui est la source de toute liberté individuelle et sociale, et contre lequel tous les despotismes finissent toujours par se briser.
En contradiction avec ce régime d'obéissance à Tautorité divine, la société démocratique prend pour règle souveraine la volonté essentiellement mobile et capricieuse du peuple. Contre la tyrannie de cette volonté, ({n'entraînent à chaque moment des passions aveugles et indomptables, aucun refuge n'est ouvert à la liberté, vu que le peuple ne saurait faillir, et que, suivant les idées de la démocratie, le nombre a toujours pour lui la raison aussi bien que la force.
Assurée de son ordre essentiel par la pratique de la loi divine, la société catholique peut étendre sans péril ses libertés publiques. Lorsque Thomme s'est rendu maître de lui-même par son obéissance à Dieu, et qu'il s'est fait libre dans sa vie morale par sa fidélité au devoir, on ne craindra pas de le voir libro dans la vie
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politique. Quelle raison aurait-on de liii refuser le droit de régir par lui-même ses intérêts, et de pourvoir comme il l'entend à tous ses besoins de l'ordre moral et de l'ordre matériel, quand il accepte la loi sociale telle que Dieu la lui donne, et que, fidèle à cette loi, il ne veut que ce qui est juste, charitable, et par conséquent utile?
Pour les sociétés où règne la Révolution, une pareille liberté est impossible. Janiais on ne Ty a vue, jamais on n*y l'y verra. Là, toute la liberté consiste dans le droit reconnu à chacun de concourir, par son suffrage, à dégager la volonté générale, et de contribuer, par cet exercice du droit politique, à constituer la puissance souveraine de l'État. Dans la démocratie, les hommes se croient libres parce qu'ils sont coparticipants de la souveraineté, c'est-à-dire de la suprême liberté. Mais cette prétendue liberté est la raison même de leur asservissement. Nul ne peut, au nom de la liberté, réclamer contre les décrets du suffrage universel, qui est la liberté même. Le suffrage universel peut tout, et, par la force des choses, les pouvoirs qui en sont issus se trouvent conduits à user en toute rigueur du droit absolu de la volonté générale. Pour maintenir l'ordre au milieu de ces multitudes souyeraines, qu'agitent à chaque instant les passions émancipées de toute autorité divine, il faut que l'Etat attire tout à lui, et qu'il comprime tout, sous l'étreinte d'une centralisation dans laquelle s'énervent et périssent les forces vives de la société.
Dans la société catholique, l'obéissance est digne et fière autant qu'elle est franche et empressée. L'homme n'a à faire fléchir sa volonté que sous la volonté de Dieu ;
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sa liberté se porte d'elle-même, par amour autant que par intérêt, à raccoraplissement de la loi.
Dans la société révolutionnaire, Tordre, quand on l'aura, ne sera qu'à 1^ surface, et on ne l'obtiendra qu'au prix de la servile soumission d'un césar isme de république ou d'empire. La révolte sera toujours au fond des cœurs quand elle ne sera pas sur la place publique, parce que l'homme sent qu'il n'est pas fait pour s'humilier sous la seule volonté de l'homme, et qu'il se sait naturellement trop libre et trop grand pour plier sous la seule loi de la force.
La société catholique respecte la liberté associée à l'égal de la liberté individuelle. L'Église, qui, de son essence, est une association, et la première de toutes parce qu'elle est la plus proche de Dieu, propose à l'imitation de tous le mode de vie qu'elle-même tient de son divin fondateur. Partout elle suscite, encourage, anime de son esprit, les associations par lesquelles les hommes mettent en pratique, pour l'ordre moral et pour l'ordre matériel, la loi éminemment chrétienne de l'assistance mutuelle.
En ceci encore la Révolution fait tout le contraire de ce que fait l'Église ; elle redoute et proscrit l'association. Entre l'individu et l'État, elle ne tolère rien. Toute institution, toute concentration de forces, qui aurait pour origine le concours de certaines volontés particulières, en dehors de cette création souveraine de la volonté générale qui est l'État, doit être considérée comme attentatoire à la liberté. A cette abstraction de liberté on sacrifie les réalités de la liberté. Rigoureusement conséquente avec elle-même, la démocratie révolutionnaire n'admet
d'autre association que celle qui relève directement de rÉtat. L'association qui forme, par le libre concours de^ forces individuelles, des groupes d'intérêts distincts de l'intérêt collectif de la masse, qui institue des centres d'action, supérieurs à l'individu, qui crée des situations durables, dans lesquelles se fixe la tradition de la société ; l'association ainsi comprise, avec toutes ses forces naturelles, légitimes et bienfaisantes, est odieuse à la Révolution. Elle n'y voit qu'une révolte contre la souveraineté inaliénable et essentiellement mobile du peuple, et elle la traite en ennemie.
La société catholique ne livre point sa vie aux mobiles impulsions de la foule. Elle a des principes arrêtés, et, par ces principes, tout en elle est stable, durable et solide, autant que la condition humaine le comporte. Ses idées, ses mœurs, ses institutions, ont pour lien suprême la vérité, qui est immuable comme Dieu même, en qui elle réside. Incarnée, en quelque sorte, dans l'Église, la doctrine sur laquelle se règlent les sociétés catholiques leur est toujours présente et visible. Elle constitue cette base première de toute recherche scientifique, et ce fonds toujours subsistant de bon sens, qui ont fait la force des grands siècles chrétiens. Grâce à cette influence souveraine du bon sens. Tordre général de la société se trouve assuré. Au milieu de toutes ses transformations et de tous ses progrès, la société reste la même. Toutes ses générations se succèdent, indissolublement liées les unes aux autres par la continuité de leurs œuvres. Fermement établie sur le terrain des vérités fondamentales^ la liberté humaine poursuit, sans s'égarer, toutes les fins diverses et secondaires dans lesquelles Dieu a placé
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l'attrait de notre vie terrestre, et par lesquelles nous tendons à notre fin supérieure. Partout, dans le monde chrétien, les merveilleuses richesses de la science et de l'art se déploient, sous les aspects infinis d'une variété au milieu de laquelle l'unité des principes met l'ordre et la mesure. En toutes choses, on y retrouve l'empreinte de la main toute-puissante de Celui qui, dans le repos de sa féconde unité, imprime le mouvement à la multitude innombrable des êtres, et fait resplendir jusqu'aux dernières profondeurs de la création morale et matérielle l'ineffaçable harmonie de la pensée divine.
La société de la Révolution n'a et ne peut avoir, ni cette unité, ni cette stabilité, ni cette harmonie. Comment l'unité, la stabilité, l'harmonie seraient-elles là où la vérité n'est pas? La Révolution revendique la mobilité comme un de ses privilèges. Dans les sociétés dont elle s'est emparée, le caprice règne du droit de la liberté souveraine de la raison individuelle. Tout ici est de l homme et porte le cachet de son orgueilleuse inconstance. Chacun se fait sa vérité à soi-même, comme il l'entend. La vérité d'aujourd'hui n'est pas la vérité de demain ; celle de demain ne sera pas celle d'après-demain. Avec un ordre moral toujours variable, on aura forcément un ordre politique toujours précaire. Le suffrage universel disposera de tout, et tout à chaque instant lui échappera : car, ne pouvant jamais s'enchaîner lui-même, jamais il ne pourra rien fixer ni rien fonder. Créer des institutions destinées à survivre à la génération qui les décrète, ce serait abdiquer cette liberté absolue de Thomme, qui est l'essence même de la démocratie, et qui est la raison d'être du suflrage universel. En une telle société, il n'y
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a d'autre force morale que ropinion publique, qui manifeste rimpression des esprits par laquelle se détermine la vérité du moment. Cette opinion, qui tom^nc à tout vent, sera tenue pour infaillible, et elle exercera sur toute chose sa tyrannie : car, quoi qu'elle décide, elle sera toujours l'expression de la vérité telle que la démocratie la conçoit. L'opinion exercera son despotisme sur les idées et sur les mœurs, comme le suffrage universel sur les lois et sur les institutions. La liberté, pour la vie privée comme pour la vie publique, consistera uniquement à pouvoir faire ce qui ne déplaît pas à la majorité. C'est la force du nombre substituée à la force de la conscience et de la vérité.
La société domestique n'a pas moins à souffrir que la société publique des erreurs et des vices de la démocratie. La Révolution hait la famille, telle que le christianisme l'a faite. Dans la famille chrétienne tout est, du côté de l'époux et du côté de l'épouse, du côté du père et du côté des fils, respect, amour et abnégation. L'autorité du père, qui trouve en Dieu même son principe et sa loi, tient de cette Providence, par laquelle le Créateur veille sur les êtres à qui il a donné la vie, et dans laquelle la bonté et la justice ont une part égale. L'obéissance du fils, qui procède de l'affection aussi bien que du devoir, est digne et prompte, autant que le commandement du père est équitable et doux. Lorsque les mœurs sont chrétiennes, tout concourt à resserrer et à perpétuer le lien sacré de la famille. Pat* la vertu du précepte divin, la vénération et la fidélité du fils envers le père s'étendent aux ancêtres. D'ailleui's, dans la famille chrétienne, tout le monde agit sous l'influence de ce sentiment et de ce
besoin de la durée, que la dectrine du christianisme sur la destinée humaine répand partout, et dont la constitution de l'Eglise catholique, fondée sur la tradition, met devant nos yeux la plus parfaite réalisation. Formée et perpétuée, de génération en génération, sous l'empire de ce§ principes et de ces sentiments, Tunité de la famille constitue une des premières forces de conservation de la société.
Cette force, la Révolution a toutes les raisons possibles de chercher à la détruire. Tant qu'elle subsistera, son œuvre de désorganisation et de nivellement rencontrera un obstacle insurmontable. Aussi voyons-nous la démocratie attaquer la famille par tous les côtés à la fois. D'abord elle Tattaque dans son pouvoir. Elle ôte au père l'autorité et la dignité, en ôtant au mariage tout caractère religieux : là oii Dieu n'est pas, l'autorité manquera toujours. En suscitant, dans le cœur du fils, la prétention au libre examen et l'esprit d'individualisme, elle enlève à la famille la subordination avec le respect, et elle disperse toutes^ ses forces. Pour mieux ruiner le pouvoir du père, et mieux assurer l'indiscipline du fils, elle ôte au père la liberté testamentaire, et elle substitue, en matière d'hérédité, l'action de la loi à celle de l'autorité paternelle. La Révolution attaque encore la famille dans son unité. Par le divorce elle détend, elle avilit le lien qui fait son honneur et sa force. A l'aide des restrictions habilement calculées de sa législation, elle lui ôte la possibilité de s'assurer la perpétuité et la tradition par la perpétuité de la propriété. Enfin, pour atteindre à leur source même les forces de résistance de la famille, la Révolu^ tion use d'un procédé radical : au mépris de toute liberté
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individuelle et de toute liberté de conscience, sous prétexte de patriotisme et de salut public, elle enlève au père ses enfants, et elle en fait, par Tinstruction laïque et obligatoire, les complices de ses attentats contre Dieu et contre la société.
L'égalité de tous les hommes devant Dieu est un desdogmes fondamentaux du christianisme. Dans la société catholique, Tesprit de fraternité, qui tend à donner à tous la même liberté et la même dignité, ne nuit point à cette répartition hiérarchique des existences, dont le monde entier reproduit la loi, et qui est, pour Tordre social, la conséquence inévitable du libre emploi des forces individuelles. Dans les sociétés où règne l'esprit chrétien^ la charité compense les inégalités que le droit est forcé de consacrer. Par l'humilité et par la modération des désirs, les grands et les petits se rapprochent ; sous le lien de la mutuelle charité, ils n'ont qu'une seule âme et ne forment qu'un seul peuple.
Pour la Révolution, l'égalité est toute autre chose. Elle a sa source dans un individualisme que nourrit un orgueil intraitable. Le droit de la raison souveraine étant en principe le même chez tous les hommes, il s'ensuit que tous doivent être absolument égaux, aussi bien dans^ les relations privées que dans les relations publiques. Chacun, sous la loi égalitaire de la démocratie, se tient renfermé dans sa liberté propre, c'est-à-dire dans son intérêt propre ; chacun aspire à étendre, jusqu'à la dernière limite du possible, ses jouissances égoïstes. La passion pour les jouissances matérielles accompagne toujours les expansions de l'orgueil rationaliste, car on ne se considère jamais comme l'égal de ceux dont on ne peut pas
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égaler la richesse. Utilitaire et égalitaire en même temps, la démocratie aboutit forcément au socialisme; elle finit toujours par déclarer la guerre à la propriété, comme elle la déclare à la famille.
Par sa prétendue justice, qui n'est que Tindividudlisme érigé en loi sociale, la Révolution met partout la séparation et la guerre. Elle va, par la guerre universelle, à la destruction universelle, au néant. Elle se flatte d'avoir assuré la liberté en affranchissant tous les égoïsmes, et elle n'a réussi qu'à enfermer la société dans une fatale alternative de révolte ou de servitude. Chez les peuples que possède l'esprit révolutionnaire, le pouvoir est funeste autant que la liberté; la liberté n'est que licence et le pouvoir n'est que despotisme.
A vrai dire, là où la Révolution est maîtresse, il n'y a ni autorité ni liberté; il n'y a plus que la force d'en haut et la force d'en bas. La Révolution met tout en poussière. Ni l'Etat, ni la famille, ni l'ordre moral, ni l'ordre matériel, ne peuvent tenir sous le vertige démocratique. Par la Révolution, toute vie sociale est rendue impossible. Elle va même à rendre impossible toute vie individuelle : car, s'il lui était donné d'accomplir toutes les destructions qu'elle médite, que deviendrait l'homme privé de la société hors de laquelle il ne peut vivre? La Révolution, qui déclare la guerre à Dieu, la déclare donc du même coup à l'homme fait à l'image de Dieu, et à toutes les institutions sur lesquelles la vie humaine est fondée. Par un juste retour de la force des choses, lorsque la Révolution croit avoir conquis pour l'humanité une vie souveraine à laquelle elle n'a aucun droit, il se trouve que, dans son aveugle passion, elle l'a poussée à la plus
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profonde des humiliations et au dernier des crimes : à la destruction d'elle-même.
Tandis que la société démocratique va au néant par la négation de toute vérité, la société catholique, qui possède la pleine vérité, possède la pleine vie. Aussi longtemps qu'elle n'a pas eu à porter les chaînes de la liberté révolutionnaire, on l'a vue se perpétuer, grandir, se transformer et se réformer, avec une merveilleuse énergie. Elle a duré et- elle a grandi, avec toutes ses forces individuelles et collectives, dans des conditions de liberté que jamais, avant elle, aucune société n'avait pu porter. Elle a vécu et grandi dans des conditions d'niniversalité dont, avant elle, aucune société n'avait eu même l'idée. Elle a possédé en même temps, dans toute leur puissance, deux forces qui partout ailleurs se montrent ennemies : la conservation et le progrès. C'est que, dans la société catholique, la justice et la charité agissent de concert, sous l'empire de la vérité qui fixe tout et attire tout à elle. Par l'accord de la justice et de la charité, tout est en paix, en harmonie, en progrès. Ni l'une ni l'autre ne peuvent longtemps défaillir, grâce à l'Église, dont la prédication ramène sans cesse les volontés sous le joug de la justice, et dont les sacrements raniment à chaque moment dans les cœurs le feu de la charité.
Jésus-Christ est la vérité et la vie. Il est le roi de tout ce qui vit. Les sociétés qui s'attachent à lui ont la vie et l'accroissement continu de la vie. Les sociétés qui s'éloignent de lui diminuent leur vie; celles qui le repoussent vont à la mort. L'œuvre de la conservation et du progrès des sociétés humaines est toute dans l'extension du règne de Jésus-Christ. « Personne ne peut poser
d'aulre fondement que celui qui a été posé, lequel est le Christ Jésus*. »
L'Église est le corps de Jésus-Christ. Ceux qui en font partie sont à Jésus-Christ et tiennent en toutes choses de Lui. C'est par l'Eglise que Jésus -Christ règne sur le inonde. On peut dire d'elle ce que saint Paul disait des fidèles de Corinthe : « Tout est à vous, soit le monde, soit la vie, soit la mort, soit les choses présentes, soit les choses futures : Oui, tout est à vous, mais vous au Christ, et le Christ à Dieu*. »
C'est contre FÉglise , contre son autorité, contre ses lois, contre ses institutions , que la Révolution dirige tous ses coups. On ne luttera efficacement contre la Révolution, on n'arrachera, la société humaine à ses mortelles étreintes, qu'en accomplissant franchement, radicalement, dans la vie publique comme dans la vie privée, le devoir ijnposé à tout chrétien de vivre dans le Christ, pour le Christ et par le Christ, c'est-à-dire, dans l'Église, pour l'Église et par l'Eglise. Renouveler, consolider, agrandir toutes choses par le Christ, tel doit être le but en toute œuvre de régénération sociale et en toute entreprise de sérieuse reconstitution politique :
Instaurâre omkia in Christo!
* Saint Paul, I Cor., m, 11.
« I Cor., III, 22, 23.
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