DES CONDITIONS ESSENIIELLES DE LA VIE SOCIALE
CHAPITBE r
Dieu est la loi vivante. Toutes les créatures répondent à une conception divine. L'ordre suivant lequel elles existent, les rapports où elles se trouvent les unes à Tégard des autres, ont leur règle suprême dans la pensée même du Créateur.
Nul être au monde n'est sans règle, c'est-à-dire sans loi. Les êtres du monde physique ont leurs lois, qu'ils accomplissent fatalement, en vertu de la première impulsion qu'ils ont reçue de la volonté créatrice. Les êtres du monde moral ont aussi leurs lois, qui sont les lois par excellence, dans la signification la plus haute et la plus vraie du mot, et c'est par leur libre volonté qu'ils s'y conforment.
La loi à laquelle nous obéissons tire son origine de la loi éternelle, c'est-à-dire de la raison souveraine, qui est
en Dieu même. « De même», dit saint Thomas d'Aquin, qu'en tout artisan préexiste une certaine raison des choses que l'art produit; de même, chez celui qui gouverne, il fout qu'il y ait une certaine raison de l'ordre des choses que devraient accomplir ceux qui sont gouvernés. Et de même que la raison des choses à exécuter par l'art s'appelle art, ou type des créatipns de l'art ; de même la raison de celui qui exerce l'autorité sur les actes des gouvernés se' présente avec le caractère de la loi. Mais Dieu, qui est, par sa sagesse, le créateur de toutes choses, est, par rapport à ces choses, comme l'ouvrier par rapport à l'ouvrage : il gouverne tous les actes et tous les mouvements qui se produisent dans toutes les créatures. De même donc que la raison de la divine sagesse, en tant que toutes choses ont été créées par elle, se présente avec le caractère de l'art, du type ou de l'idée ; de même la raison de la divine sagesse, en tant qu'elle meut toutes choses vers leur fin, se présente avec le caractère de la loi. D'oii il suit que la loi éternelle n'est autre chose que la raison de la divine sagesse, en tant qu'elle dirige tout acte et tout mouvement*. »
Commentant ces notions générales, un des interprètes les plus autorisés de saint Thomas ajoute : « Entre les moteurs bien ordonnés, ceci s'observe, que le second est
* SummatheoL, V 2», q. 93, a. 1.
Cîcéroa disait avec moins de précision, mais néanmoins avec justesse et hauteur de pensée : « Est ratio profecla a rerum natura, et ad recte faciendum impellens, et a delicto avocans ; quœ non tum denique incipit lex esse quum scripta est, sed tum, quum orta est. Oi la autem simul est cum mente divina. Quamobrem lex vera atque princeps, apta ad jubenc^um et ad vetandum, ratio est recta summi Jovis. » (De Ugibus, lib. II, c. iv.)
réglé par le premier : ainsi, dans Tordre politique, les juges inférieurs dépendent du prince ; dans Tordre des arts, les ouvriers prennent Tinspiration de l'architecte ; or la loi éternelle est la raison de Dieu, prince et maitre souverain de toutes choses. : donc elle est la règle première de toutes les raisons inférieures et de tous les actes qui en procèdent. Aussi la rectitude de toutes les lois et la moralité de toutes les actions sont jugées premièrement et principalement d'après leur rapport avec cette loi^ »
De cette loi éternelle découle la loi naturelle, laquelle n'est autre chose que la raison indiquant à la volonté ce qui est bien. ou ce qui est mal, ce que nous sommes tenus de faire et ce que nous sommes tenus de ne point faire.
c< La raison humaine est une certaine participation et une image de la raison divine. Toutes les vérités, soit spéculatives, soit pratiques, sont des rayons de la lumière éternelle, et des images des vérités éternelles qui subsistent dans l'intelligence divine. Aussitôt que Dieu décrète la création des êtres doués de raison, la volonté divine se joint, en vue du but pratique, à Tidée divine: de là, les préceptes établis comme règles de la volonté créée. Telle est la loi éternelle. De cette loi vient la loi naturelle. Celle-ci consiste dans les^ appréciations pratiques de notre raison, qui nous enjoignent de faire telle chose et nous interdisent de faire telle autre chose. La loi naturelle n'est qu'une certaine dérivation et une par-
' Goadin, Philoêophic stdvant saint Thomas, trad. du P. Bourard, que$t. IV, a. m.
ticipation de la loi éternelle. Ce qu'elle nous commande est contenu dans la loi éternelle. La loi naturelle diffère de la loi éternelle seulement en ce'que, par celle-ci, on désigne la loi en tant qu'elle est dans le législateur suprême, tandis que, par la loi naturelle, on désigne la loi en tant qu'elle est donnée à l'homme*. »
Citons encore, pour tout résumer, un texte de saint Thomas d'Aquin : « La volonté humaine obéit à une double règle : la première est prochaine et lui est homogène, c'est la raison humaine elle-même; l'autre est la règle première, c'est la loi éternelle qui est comme la raison dô Dieu. Si la raison humaine est la règle de la volonté humaine, si elle est la mesure de la moralité de nos actes, c*est qu'elle tient de la loi étemelle, qui est la raison divine. De là la parole du psalmiste : « Beau* « coup nous disent : qui nous montrera le bien ? Mais, « Seigneur, nous sommes marqués de la lumière de voce tre visage. » Comme s'il disait : la lumière de la raison qui est en nous ne peut nous montrer le bien et régler notre volonlé, qu'autant qu'elle soit la lumière de votre visage, c'est-à-dire une lumière 'sortie de votre lace •. »
Cette loi naturelle, que nous tenons de Dieu, reçoit de son auteur la sanction qui en fait l'efficacité. Faute de sanction, ni la justice ne serait satisfaite, ni Tordre ne serait garanti. Par la peine, l'équilibre de la justice est rétabli. Au coupable, qui a mis sa volonté au-dessus de
* Le R. P. Liberatore, Instituiiones philosophicœ, Ethica, n'86. « SummatheoL, V 2», q. 19, a4. — Q. 71, a. 6. Cicéron disait : « Ut illa divina mens, summa lex est : item, quum in homine est, perfecta est in mente sapientis. » (DeLegibus, II, v.)
LA LOI DlVllSË. 115
la volonté de Dieu, la justice impose un châtiment qui afflige sa volonté et la ramène à Tordre ^
Cette sanction, à laquelle ne peut échapper ni le moindre des actes ni la plus cachée des pensées de Tliommo, réalise la perfection de la justice. Si la corruption native de l'homme n^ le rendait trop souvent sourd aux menaces divines, par la force des sanctions éternelles, l'ordre parfait régnerait dans la vie humaine. Alors la justice humaine poun^ait renoncer à user du glaive. Ses arrêts et ses commandements seraient toujours obéis par des hommes qui jamais ne désobéiraient à Dieu.
D'ailleurs, ce n'est pas seulement par la crainte que Dieu sollicite l'homme au respect de sa loi, c'est bien plus encore par l'amour. Si la*charité, qui pousse l'homme à s'unir à Dieu, était parfaite, toute justice serait accomplie par la soumission spontanée de tous à toutes les volontés divines. La croyance des anciens attribuait à l'âge •d'or cette heureuse harmonie, à laquelle l'humanité déchue aspire en vain sur la terre :
Ne ignorate Latinos, Saturai gentem, haud vinclo nec legibus sequam, Sponte sua veterisque dei se more tenentem'.
* « Excedît homo debitum suie quantitatis gradum, dum voluntatein suam divinae voluntati prsefert, satisfaciendo ei contra ordinem Dei : quse quidem insequalilas toUitur, dum contra voluntatem suam homo aliquid pati cogitur secundum ordinationem. » (Saint Thomas <l'Âquin, Summa contra Gentiles, m, * 40-141.)
Après avoir rapporté ce texte, le P. Liberatore ajoute : « Pœna igilur est reactio veluti qwedam ratioiiis et justitise, ad ordinem pcrturbatum restituendum, eomodo quoconvenit. » — Institutiones philosopkicœ, Ethica, n* 89.
« Enéide, liv. VII, v. 202-204,
lie UVRE II, CHAPITRE I.
Sans rien accorder à Tutopie, on peut dire, et tous les publicistes qui ne sont pas des athées ont dit , que rhoinme règne d'autant moins dans les sociétés que Dieu y règn« davantage, et que la liberté humaine se trouve d'autant plus affranchie de toutes les servitudes politiques, qu'elle sert avec plus de fidélité Dieu et les pouvoirs qu'il a établis pour parler en son nom.
Dieu ne s'est pas contenté de nous donner la loi naturelle . Sans doute cette loi, qui ne fait qu'un avec notre raison, est, dans ses principes les plus généraux, immuable aussi bien que la raison elle-même. Elle durera autant que durera l'humanité. Mais, pour les applications, la raison est sujette à s'égarer. Les inclinations vicieuses de la nature déchue l'obscurcissent. La volonté pervertie fait dévier l'intelligence du droit chemin de la vérité. « La lumière est venue dans le monde, dit le Christ, et les hommes ont mieux aimé les ténèbres que la lumière, parce que leurs œuvres étaient mauvaises. Car quiconque fait le mal hait la lumière, de peur que ses œuvres ne soient accusées^ » C'est pourquoi Dieu a donné aux hommes la vérité révélée et l'Église en laquelle se trouvent le complément et le suprême critérium de toute révélation.
Par la révélation et par l'infaillible interprétation de l'Eglise, la loi divine a revêtu le caractère éminemment positif que doit avoir toute loi destinée à régir dans le détail les actions humaines, et à régler tous les rapports de la vie publique et de la vie privée. L'Église procure la pleine observation de la loi, en fixant ses termes et en déterminant sa portée ; elle la procure aussi en versant
* Saint Jean, m, 19, 2a.
dans les âmes, par les sacrements, cette force souveraine de la charité, sans laquelle rien dans les œuvres n'est fécond ni durable.
Par l'Église, la loi devient précise, positive et vivante ; elle s'offre à nous avec tous les traits d'autorité et d'amour qui resplendissent en la personne du Christ. Par le Christ, nous connaissons la loi, et nous l'aimons autant que nous la connaissons. La foi met la règle dans l'action, en même temps que la charité y met l'ardeur et la persévérance. Appuyée sur ces deux forces divines, la société voit le bien et elle est pleinement capable de le poursuivre.
Le bon sens des légistes de tous les temps, des temps païens comme des temps chrétiens, avait toujours posé en axiome, que la loi est une règle, imposée par la volonté d'un supérieur, et qu'il n'y a pas de loi sans législateur. La raison moderne a changé tout cela. Elle veut que l'homme soit libre, libre d'une liberté absolue, dune liberté sans dépendance et sans contrôle. Elle pose comme une règle indiscutable l'autonomie de la conscience humaine. Elle supprime le législateur, car la loi et celui qu'elle oblige ne font plus qu'un. Il n'y a plus de loi, à proprement parler; il n'y a plus que la science, qui éclaire l'homme sur la portée de ses actes. « Il faut que la science suffise à tout, à la théologie, à la morale; il faut que Tunité se fasse dans la société des esprits sans contrainte et sans discipline : telle est la vraie autorité, la vraie loi, celle qui parle au fond des esprits et des cœurs ^ »
Mais si l'homme n'a d'autre loi morale que celle qu'il
* &I. Vacherot, la Démocratie, p. CO et 61.
se crée à lui-même, il en résulte qu'il ne peut être obligé que dans la mesure, où il lui plaît de Tétre. Où est alors le frein des passions ?
Quel moyen d'échapper à ces conséquences subversives de toute loi et de tout ordre social ? 11 n'y en «t qu'un seul : c'est de considérer l'homme comme une machine qui fonctionne par la puissance de sa force interne. 11 faudrait donc dire avec M. Taine ; « L'impulsion donnée nous emporte; nous allons irrésistiblement dans la voie tracée, et l'automate spirituel, qui fait notre être, ne s'arrête que pour se briser*. »
Mais, s'il en est ainsi, rien ne peut être que pour le rhieux dans le monde ; tout y est dans l'ordre, car tout est fatalement conforme à la loi. Que deviendra alors la liberté? On ne se dérobe aux impossibilités sociales de la morale indépendante, qu'en sacrifiant cette liberté qu'on veut déifier.
* Essais de critique, p. 539.
M.Littré, exposant la doctrine de Comte, le révélateur positiviste, applique à Thistoire, c'est-à-dire au mouvement général de l'humanité vers Taccomplissement de sa destinée, cette loi de la fatalité scientifique. D'après Comte, « rhistoire est un phénomène naturel, c'est-àdire un phénomène qui dépend d'une matière et d'une force. Ce phénomène est soumis à des lois déterminées. L'intelligence générale et l'intelligence individuelle se développent d'après la même loi. Par l'examen compare de la marche de l'esprit humain et du développement de l'intelligence individuelle, on peut faire connaître le sort de l'humanité jusqu'à sa mort. La civilisation est assujettie à une niarche progressive, dont tous les pas sont rigoureusement enchaînés les uns aux autres par des lois naturelles que peut dévoiler l'oliservation philosophique du passé, et qui déterminent, pour chaque époque, d'une manière entièrement positive, le perfectionnement que l'état social est appelé à éprouver, soit dans ses parties, soit dans son ensemble. » Auguste Comte et la Philosophie positive, par M. Liltré, p. 43 à 72.
LA LOI DIVINE. 1 1d
C'est Dieu qui a attribué la liberté à riionime en le créant à son image. Nier Dieu, c'est nier la liberté en son principe. Rejeter l'autorité de la loi divine, c'est, par le fait, consentir à la toute-puissance de la loi humaine : car il faut qu'il y ait dans le monde une loi, et il faut que celui qui la porte soit tout-puissant.
La loi divine, qui impose à tous le devoir, donne par cela même à tous la liberté; elle donne la vraie, la saine liberté, la liberté de faire ce que demande la perfection de la nature humaine. Sur cette loi, les caprices et les passions de l'homme n'ont point de prise. Au milien des orages qui bouleversent nos sociétés, et dans lesquels si souvent la liberté a fait naufrage, la loi de Dieu apparaît comme le phare lumineux qui appelle les navigateurs égarés au repos et à la sécurité du port.