CHAPITRE m
Les extravagants et les scélérats qui, de nos jours, ont déclaré la guerre à Dieu, Font aussi déclarée au pouvoir. Toute négation de Dieu est une négation directe ou indirecte du pouvoir.
Le pouvoir est le représentant de Dieu et le gardien de sa loi, ou il n'est plus pouvoir. Quelle autorité aurait une institution qui ne répondrait qu'à la force et ne puiserait son origine que dans les mobiles volontés de la foule ? Aux pouvoirs établis sur cette base fragile le droit fait défaut, et ils ne sont pouvoir que de nom.
Les plus conséquents dans le rationalisme font du pouvoir une abstraction. Toute réalité de gouvernement serait un assujettissement auquel la raison souveraine de rhomme a le droit de se refuser. Mais alors où sera Tordre? La confusion ne sera-t-elle point partout, faute d'un centre et d'une puissance qui ramène au centre et à la fin commune tout ce qui s'en écarte?
On répond que là où règne la raison laissée à sa
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liberté naturelle, l'ordre se fait de lui-même. Lorsque le culte de la raison a chassé le bon sens, cela paraît trèssimple. L'homme est la justice même : comment pourrait-il faillir et s'égarer? La justice immanente à l'hu-. manité doit mettre, dans les choses de la vie, une certaine force de pondération et d'équilibre qui dirigera tout. Voilà le seul pouvoir compatible avec la pleine émancipation de l'homme. Proudhon résume d'un mot cette conception suprême de la politique athée : « Le pouvoir, dit-il, est impersonnel, invisible et anonyme *. » On ne va pas toujours, parmi les rationalistes, jusqu'à nier le pouvoir. Tout le monde n'a pas une telle intrépidité
^ La Justice dam la RéuoltUion et dans VÈglise^ t. I, p. 520 ; 1" édition.
Proudhon explique comme suit cette étr.mge formule par laquelle, tout en prétendant définir le pouvoir, il le nie : « Ce qui produit le pouvoir dans la société, et qui fait la réalité de la société elle-même, est la même chose que ce qui produit la force dans les corps tant organisés qu'inorganisés, et qui constitue leur réalité, à savoir le rapport des parties.... Le pouvoir est immanent dans la société, comme l'attraction dans la matière, comme la justice au cœur de l'homme.... La direction du pouvoir social doit appartenir à tout le monde, ce qui veut dire à personne. La puissance politique résultant du rapport de plusieurs forces, la raison dit d'ahord que ces forces doivent se balaacer les unes par les autres, [de manière à former un tout régulier et harmonique.... L'ordre dans l'être collectif, comme la santé, la vo~ lonlé dans l'animal, n'est le fruit d'aucune initiative particulière ; il résulte de l'organisation.... La justice est pour les êtres intelligents et libres la cause suprême de leurs déterminations. Elle n'a besoin que d'être expliquée et comprise pour être affirmée par tout le monde et ajir. » [Ihid., p. 481 à 486, passim ) « Le pouvoir résulte de Taclion commutative des forces économiques et des gronpes industriels,, c'est-à-dire delà liberté même. » (Ibid,, p. 520.)
Nous dirons plus loin, en caractérisant Vutopie moderne, comment ces idées sur le pouvoir se rattachent à toute la théorie de Proudhon sur Tordre social.
LE POUVOIR. ÏVô
de logique. La plupart disent, au contraire, que le pouvoir est essentiel en toute société, mais ils le font venir de l'homme. Ainsi, au moment même où ils affirment sa nécessité, ils lui ôtent la réalité en lui ôtant Tautorité.
Qu'est-ce qu'un pouvoir qui ne tire sa force que du bon vouloir de la société qu'il gouverne? L'autorité déléguée ne peut-elle pas toujours être retirée, en vertu du même droit de native et souveraine liberté d'où procède la délégation? « La communauté, dit Sieyès, en constituant le pouvoir par procuration, ne se dépouille pas du di*oit de vouloir : c'est sa propriété inaliénable, elle ne peut qu'en commettre Texcrcice. Une nation ne peut ni aliéner ni s'interdire le droit de vouloir ; et, quelle que soit sa volonté, elle ne peut pas perdre le droit de la changer dès que son intérêt l'exige. Une nation est indépendante de toute forme ; et, de quelque manière qu'elle veuille, il suffit que sa volonté paraisse pour que tout droit positif cesse devant elle ^ »
Toujours contestable, toujours révocable, ballotté par les caprices de la société, le pouvoir n'aura plus rien de cette institution solidement et définitivement assise à laquelle le monde a jusqu'aujourd'hui donné son obéissance, rien de cette puissance souveraine sur laquelle reposent l'ordre et la stabilité de toutes choses. Ce ne sera qu'un établissement de circonstance, un provisoire, que, d'un moment à l'autre, on pourra remplacer par quelque autre provisoire. Sera-t-on assuré, avec un tel pouvoir, de l'ordre et de la paix du lendemain? Sera-t-on même assuré de l'ordre et de la paix du jour présent? Comment
' Qu'est-ce que h tien état? 3* édit.,p. 108 k 116, passiin.
ce pouvoir, dont les titres peuvent être à chaque moment mis en question, se fera-t-il respecter? Si la puissance morale lui fait défaut, que lui restera-t-il et quelle sera l'autorité de son commandement? Il lui restera la force. Mais notre siècle, qui a vu tant de ces journées que la Révolution appelle glorieuses, sait ce que vaut la puissance matérielle dans des mains à qui manque l'autorité.
Lorsque l'on croit vraiment et pratiquement en Dieu, lorsqu'on professe la doctrine du droit et de l'action de Dieu sur les choses humaines, on dit, avec saint Paul, que « le pouvoir vient de Dieu^ »
Un homme ne peut imposer l'obéissance à d'autres hommes qu'au nom de Dieu, qui seul a, sur toutes choses, autorité par la supériorité de sa nature et par son droit de créateur.
La société est d'origine divine ; le pouvoir, sans lequel elle ne saurait ni se former ni se perpétuer, dérive de la
' (( Omnis anima potestatibus sublimioribus subdita sit : non est enim potestas nisi a Deo : quse autem sunt, a Deo ordinatae sunt. » Ad Homanos, xiii, 1.
Saint Thomas d'Âquin explique en ces termes le texte de TÂpôtre : « Regia potestas, vel cujuscumque alterius dignitatis, potest considernri quantum ad tria : uno quidem modo quantmn ad ipsam potestatem, et sic est a Deo, per quem reges régnant. Âlio modo potest considerari, quantum ad modum adipiscendi potestateni, et sic quandoque potestas a Deo, quando scilicet aliquis ordinate potestatem adipiscitur ; quandoque vero non est a Deo, sed ex perverse hominis appetitu, qui per ambitionem, vel quocumque alio illicito modo, potestatem adipiscitur. Tertio modo potest considerari quantum ad usum ipsius, et sic quandoque est a Deo, puta cum aliquis secundum pr»ceptadivinœjustitiae ulitur concessa sibi potestate; quandoque autem non est a Deo, puta cum aliqui potestate sibi data utuntur contra divinamjustitiam. » — Ad Rom. ^ cap. xiii, quœst. i.
même som^cc. Dieu en créant la société a créé le pouvoir, car l'une ne saurait être sans l'autre. Le pouvoir est marqué d'un caractère divin, non-seulement parce qu'il vient de Dieu, mais encore parce qu'il est institué pour conserver la société en y faisant régner l'orçlre établi de Dieu. Le pouvoir est le ministre de Dieu pour le bien : il se rattache à Dieu par sa fonction autant que par son origine.
Le pouvoir ne vient de Dieu qu'indirectement par Tintermédiaire de l'homme. En toute société il y a un pouvoir. D'une façon ou d'une autre, par la force des choses, aussitôt que les hommes sont réunis pour la vie commune, le pouvoir se manifeste et commande à tous dans l'intérêt de tous. Le pouvoir se constitue avec le concours exprès ou tacite de la société, mais la société ne le crée pas ^ La société désigne la personne ou les personnes par qui elle sera gouvernée ; elle fixe, sous l'empire des règles de justice que lui impose la loi divine, les conditions suivant lesquelles s'exercera leur autorité; voilà tout son droit et toute sa puissance. 11 est tout aussi impossible à l'homme de créer les forces morales qu'il lui est impossible de créer les forces physiques. Il use des forces que Dieu a mises dans le monde, il les combine, il
' * Dans les sociétés modernes on se trompe étrangement sm* la nature de cette participation des hommes à la constitution du pouvoir. On a été jusqu'à prétendre justifier, par les principes de la théologie catholique, la théorie démocratique sur la délégation des pouvoirs. Ainsi qu'on l'a dit, avec autant d'originalité que de justesse, a le peuple se figure qu'il crée le pouvoir parce qu'il le désigne. C'est à peu près comme si les astronomes se figuraient créer l'astre que leurs lunettes découvrent dans la sombre immensité du ciel. » — M. Antoine Mollière, le Bon Sens social, p. 49.
m LIVRE II, CHAPITRIi: lU.
les organise, en \ue de la fin qu'il est appelé à poursuivre sur cette terre ; c'est à cela que se borne toute son action. Il ne peut prétendre à faire plus que par un délire d'orgueil qui le pousse à s'égaler à Dieu.
L'homme ^ donc sa part dans cette œuvre vitale de la constitution des pouvoirs publics, maia Dieu s'y est réservé la sienne. Rien dans le inonde ne se fait sans Dieu. Comment le pouvoir, qui soutient et contient tout, pourrait-il se fonder sans Lui ?
Le pouvoir prend sa forme et se détermine, suivant les voies mystérieuses par lesquelles la Providence conduit la liberté humaine à l'accomplissement de ses fins naturelles. Une fois établis, c'est au nom de Dieu que les pouvoirs commandent. L'homme, qui les a constitués par sa libre coopération, n'est plus libre de leur refuser obéissance ; il est, de devoir, engagé à reconnaître le droit des souverainetés légitimement constituées. C'est Dieu même qu'en elles il est tenu de respecter.
Comme les grands fleuves, qui souvent partent d'une source ignorée, le pouvoir a des commencements que l'histoire a de la peine à découvrir. En toutes choses, les origines sont obscures. On y rencontre Dieu, dont l'action est d'ordinaire cachée et n'apparaît avec évidence que dans les faits généraux et dans les grandes évolutions de la vie des peuples. Supposez que des nations, parvenues à la plénitude de leur développement, disposent d'elles-mêmes avec une entière liberté et une parfaite conscience de leur droit, ce qui arrive très -rarement. Même dans ce cas, il sera impossible de dire avec précision que le pouvoir commence ici ou là; impossible de déterminer nettement le point initial de son existence*
Il y a toujours, en fait, d'une façon ou d'une autre, un certain ordre de vie sociale et de puissance gouvernementale, qui procède la manifestation expresse et réfléchie de la souveraineté nationale, et lui impose un mode d'exercice. Si Ton remonte à l'état antérieur, on ne trouve à cet ordre d'autre base primordiale que la possession.
L'autorité naturelle du père sur tous ceux qui descendent de lui; la supériorité des biens, des vertus, des lumières, de tout ce qui constitue la force matérielle ou morale, dans un homme, dans une race, dans une classe, peuvent déterminer, et déterminent en effet, dans les commencements, Tattribution du pouvoir. Les hommes se groupent d'instinct autour de ceux cpi'ils trouvent les plus capables de les défendre et de les conduire, et ce sont naturellement les plus forts. Quelquefois la société se les donne elle-même pour maîtres, plus souvent elle les subit, à la longue elle les accepte. Par la communauté des épreuves et des succès, par la continuité du dévouement et des services d'un côté, de l'obéissance et du respect de l'autre, le lien entre la société et le pouvoir acquiert une force toujours croissante. La société s'attache à ses chefs de façon à ne plus vouloir souffrir qu'on l'en sépare. C'est alors que les nations possèdent la pleine vie politique, et qu'elles arrivent à l'apogée de leur puissance.
Dans l'Etat bien constitué, le pouvoir et la société ne font véritablement qu'un. Ils naissent, se consolident et s'élèvent ensemble. La grandeur de l'un fait la grandeur tle l'autre. Le pouvoir, en se perpétuant, pourra se modifier suivant les formes nouvelles que prendront les re-
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lations sociales ; mais, au milieu de toutes ces transformations, l'harmonie entre la société et son pouvoir restera la même. Grâce à l'unité que lui assure la perpétuité du pouvoir, la société étendra dans les siècles sa personnalité, et poursuivra, à travers toutes les vicissitudes de la vie politique, l'accomplissement de ses destinées providentielles.
Le pouvoir est toujours pour les sociétés une nécessité. Mais quelle différence pour les peuples, pour leur gran- |
deur, pour leur repos , pour leur prospérité , entre le pouvoir qui ne s'appuie que sur l'homme et ne s'inspire que des intérêts humains, et le pouvoir qui fait remonter à Dieu son origine, et ne voit dans sa prérogative qu'une charge dont il aura à rendre compte à la souveraine justice !
Les pouvoirs qui ne croient pas en Dieu, qui ne croient ie|
qu'à l'homme et aux choses humaines, ne peuvent obéir qu'à l'intérêt propre. L'ambition seule les inspire, quand ils ne vont pas prendre plus bas les mobiles de leur conduite. Laissons de côté ces chefs de peuples qui ne cherchent, dans l'exercice de la puissance, que la satisfaction des plus grossières passions : ceux-là sont rares. D'ordinaire, chez les politiques qui rapportent tout à eux, c'est Pambition qui domine. Ce n'est pas que le plus souvent les cupidités les plus honteuses ne s'y joignent: car la passion de jouir, qui n'est au fond qu'une des formes et un des raffinements de l'orgueil, s'unit étroitement à la passion de dominer. Mais c'est l'orgueil qui est la source du mal ; le reste ne vient qu'à la suite et comme la conséquence de ce premier et terrible fléau.
Quand on n'attend rien au-dessus de cette vie, et qu'on
tE POUVOIR. i4i
a devant soi la mort qui frappe également sur tous, la crainte de l'oubli et le désir de la gloire de ce monde sont les seules préoccupations qui puissent élever Thomme au-dessus des affections des sens et des intérêts vulgaires^. Aristote constate que dans le monde ancien, d'après l'opinion commune, qu'il n'approuve pas, « les esprits distingués et vraiment actifs placent le bonheur davs la gloire, et que c'est là .le but le plus habituel de la vie politique*. »
Les modernes, quand ils rompent avec les principes d'humilité et de sacrifice du christianisme, pensent sur ce point comme les païens. « Toute la différence, dit Rousseau, entre la famille et la société politique, est que, dans la famille, l'amour du père pour ses enfants le paye des soins qu'il leur rend, et que, dans TËtat, le plaisir de commander supplée à cet amour que le chef n'a pas pour les peuples*. » Tel est le principe de la politique qui, ne voyant rien au-dessus de l'homme , ne connaît que l'intérêt propre, et s'efforce de placer cet intérêt dans des régions supérieures aux étroites sollicitations de l'ordre matériel.
Filangieri nous donne, avec ses raisons justificatives, la théorie du mouvement politique par la passion du pouvoir : « Ne peut-on pas dire qu'une cause unique,
* < Mortem omnibus ex natura t'equalem, oblivione apud posteros ▼el gloria distingui. » — Tacite, Historiarum lib. I, c. xxi. — Ces paroles, que le grand historien attribue à l'empereur Olhon, résument les idées répandues dans les écrits des anciens, et que leur politique nous montre partout mises en action.
* Morale à Niconuique, liv. I,c. ii, §12, (édit. de M. Barthélémy Saint-Ililaire).
* Contrai social f livre I, ch. u.
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mais toujours variée dans ses applications, est le principe d'activité commun à tous les Etats, et que cette cause est V amour du pouvoir? S'il est vrai que l'amour du plaisir et l'aversion de la douleur soient les deux mobiles des actions de Thomme, il n'est pas difficile de démontrer que Vamour du pouvoir est le vrai principe d'actiomde tous les gouvernements, puisque l'amour du pouvoir prend sa source dans l'amour du plaisir. Chaque homme souhaite d'être heureux, et, par conséquent, d'avoir un degré de puissance qui oblige les autres hommes de contribuer à sa félicité. C'est pour cela qu'il poursuit avec tant de. vivacité le plaisir de leur commandera »
Dans cet aveu dépouillé d'artifice, nous avons le dernier mot de la politique utilitaire, à laquelle aboutit forcément toute morale rationaliste. Comme l'ambition rapporte tout à soi, là où elle règne il ne peut y avoir d'autre moteur que l'intérêt propre. Ceux qui commandent et ceux qui obéissent seront sous l'empire de la même préoccupation : tous voudront faire servir autrui à leur grandeur et à leur plaisir. L'art suprême de la politique sera de faire servir en faisant croire qu'on sert. En un tel régime, l'exploitation des masses n'aura d'autre limite que le danger que pourraient courir les gouvernants, s'ils poussaient à bout la patience des gouvernés. Ce que la force ne pourra imposer, on s'ingéniera à l'obtenir par la ruse. La complicité de tous les intéressés, dans tous les rangs, étendra sur la société un réseau
* La Science de la Législation, liv. I, ch. xn, édit de Benjamin Constant.
d'iniquité que rhomme sera impuissant à briser, et qui ne cédera que sous les coups de la justice de Dieu.
C'est à ce régime que s'applique, daos toute sa vérité, le mot fameux de Tacite : Corrumpere et corrumpi sœculum vocatur. On corrompt pour régner et on règne pour jouir. On sait ce qu'était à Rome, au dernier siècle de la république, la moralité politique en haut et eu bas. En nos temps de libéralisme et de démocratie, n'avonsnous pas vu, ne voyons-nous pas la corruption populaire croître dans la mesure même de l'extension du droit politique?
Machiavel est le théoricien de cette politique des ambitions intéressées; il en a formulé la morale. Écoutonsle : « Un prince qui veut se maintenir doit apprendre à n'être pas toujours bon, pour être tel que les circonstances et l'intérêt de sa conservation pourront l'exiger. Celui qiii veut être tout à fait bon avec ceux qui ne le sont point, ne peut manquer de périr tôt ou tard. Un prince qui veut se maintenir est souvent forcé à être méchant : car, lorsque le parti dont il croit avoir besoin est corrompu, que ce soit le peuple, les grands ou les troupes, il faut à tout prix le contenter et dès lors renoncer à faire le bien. Il est sans doute très-louable aux princes d'être fidèles à leurs engagements ; mais, parmi ceux -de notre temps qu'on a vus faire de grandes choses, il en est peu qui se soient piqués de cette fidélité, et qui se soient fait un .scrupule de tromper ceux qui se reposaient sur leur loyauté. Il faut qu'un prince prenne modèle sur le renard et sur le lion. Le premier se défend mal contre le loup, et l'autre donne facilement dans les pièges qu'on lui tend. Le prince apprendra du premier à être adroit,
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et de l'autre à être fort. Ceux qui dédaignent le rôle du renard n^ entendent guère leur métier ^ d
Quittons ces régions malsaines. Tournons nos regards vers les hauteurs qu'échauffe et illumine le soleil de la justice et de la charité chrétiennes.
Le Christ lui-même a posé en ces termes la loi suprême du pouvoir dans les sociétés chrétiennes : c< Vous savez que les princes des nations les dominent, et que les grands exercent la puissance sur elles. Il n'en sera pas ainsi parmi vous : mais que celui qui voudra être le plus grand parmi vous soit votre serviteur : et celui qui voudra être le premier parmi vous sera votre esclave. Comme le Fils de l'homme n'est point venu pour être servi, mais pour servir et donner sa vie pour la rédemption d'un grand nombre». »
Toute vue ambitieuse est incompatible avec un pouvoir qui obéit à de tels préceptes. « Dans l'action, dit saint Augustin, ce n'est pas l'honneur temporel ni la puissance qu'il faut aimer, car tout est vanité sous le soleil, mais l'œuvre pour laquelle l'honneur et la puissance ne sont que des instruments, l'œuvre elle-même, si elle se propose la justice et Pytilité, c'est-à-dire le salut des gouvernés qui est dans l'ordre de Dieu'. » Le grand docteur parle ici des fonctions sacerdotales. 11 est vrai que le pouvoir temporel n'est pas, comme h pouvoir spirituel, le ministre direct de Dieu pour le salut des gouvernés, mais il en est le ministre indirect, et il doit
* Le Prince, ch. xv, xviiietxix.
« Ifatth., XX, 25 à 28.
> La Cité de IHeu, liv. XIX, xix.
s'inspirer du même esprit. Le pouvoir sacerdotal, étant de tous les pouvoirs le plus parfait par son origine et par sa mission, doit servir de type à tous les autres*.
La charité dans le commandement doit être, suivant la doctrine du christianisme, la règle du pouvoir temporel aussi bien que du pouvoir spirituel. Saint Augustin s'exprime sur ce point en termes décisifs : « Dans la maison du juste vivant de la foi, et voyageant encore loin de la cité céleste, ceux même qui commandent sont les serviteurs de ceux à qui ils paraissent commander. Car ce n'est point par la passion de dominer qu'ils commandent, mais par la loi du dévouement, non par l'orgueil de la principauté, mais parle devoir de la charité. Neque enim dominandi eupiditate imperant^ sed officio consulendi^ nec principâli superbia^ sed providendi misericordia. Voilà ce que prescrit Tordre naturel, et dans quelle condition Dieu a -créé l'homme : « Qu'il domine, a-t-il dit, sur les poisce sons de la mer, sur les oiseaux du ciel et sur tous les « animaux qui rampent à la surface de la terre. » L'être
* L'Écriture, quand elle parle des rois, les considère comme tenus à servir leurs peuples. Lorsque Roboam assemble les anciens dlsraël et les consulte sur la manière de gouverner le peuple, ces hommes nourris de la loi de Dieu lui répondent : « Si aujourd'hui vous obéissez à ce peuple, si vous le servez, si populo huic servieriSy en lui accordant sa demande et lui parlant avec bonté, il sera à vous pour toujours. » LesRois, liv. III, c. xii, 7.
Bossuet, caractérisant la mission des supérieurs ecclésiastiques, nous dit : « Admirable alliance I régir et servir, telle est l'autorité ecclésiastique. Il y a cette différence entre celui qui gouverne et celui qui obéit, que celui qui obéit ne doit obéir qu'à un seul, et que celui qui gouverne obéit à tous. Si bien que sous le nom de père, sous le nom de supérieur et de maître spirituel, il est effectivement serviteur de tous ses frères. » Panégyrique de sairUBenoît.
raisonnable fait à son image,. il ne veut pas qu'il domine sur d'autres que sur des êtres irraisonnables. Il ne veut pas que Thomme domine sur l'homme, mais l'homme sur la brute. Aussi les premiers justes furent établis plutôt pasteurs de troupeaux que rois des hommes*. » Saint Thomas d'Aquin veut que le roi soit un père qui veille au bien commun sans rechercher le sien propre*.
C'était dans cet esprit qu'au moyen âge les évêques^ parlaient aux princes. Les évêques de France, s'adressant à Louis II de Germanie, disaient : « Le divin législateur des chrétiens, interrogé par des hypocrites qui voulaient le tenter, leur dit : « Rendez à César ce qui est à César, « et rendez à Dieu ce qui est à Dieu. » D'après cet exemple nous oserons vous dire, à vous qui êtes à la fois le sujet de Dieu et le chef du peuple : Rendez à Dieu ce qui est à Dieu et rendez au peuple ce qui est au peuple'. » Alors les princes portaient des lois pour défendre et soulager les peuples*. Alors le royaume était, suivant les belles pa-
* La Cité de Dieu, XIX, xiv et xv.
' « De ratione régis est, quod sit pater, commune multitodinis bonum, et nom sumn quH^rens. » — De Regimine principum, lib. I, c. I.
On trouve dans un capitulaire du neuvième siècle cette belle définition du roi : « Rex a recie agendo vocatur. Si enim pie, juste et mi— sericorditer agit, rex appellalur; si bis caruerit, non rex, sed tyrannus est.... Regale namque ministerium specialiter est populum Dei giibernare et regere cum aequitate et justitia, et ut pacem et concordiam habeant studere. Ipse enim débet pi%no defensor esse Ecclesiarum et servorum Dei, viduarum, orphanorum, ceterorumque pauperum, necnon omnium indigentium. » — Capituler, addit. II, n. 24, 25; apudBaluz. Capit.,t. I,p. 1146. Cité par Audisio, Diritto pubhltco délia Chiesa, lib. I, tit. xxxi.
3 Raynouard, Histoire du droit municipal, t. II, p. 390,
* « Le comte rétablit les vieux «sages, afin de bien gouverner la
rôles qu'une vieille chronique attribue à Louis le Gros mourant, « comme une charge publique donnée par provision, comme une tutelle dont il faut toujours rendre compte à Dieu^ »
Le christianisme avait si profondément implanté dans les âmes cette notion du devoir des gouvernants à l'égard des gouvernés, qu'on la retrouve encore au dix-septième siècle, même chez les politiques les plus enclins à exagérer la puissance royale et à concentrer dans les mains du souverain toute l'autorité et tout le droit. Parlant de la fin de Philippe 111, roi d'Espagne, Richelieu dit « qu'il tremblait à la pensée des péchés de roi qu'il avait commis et qu'il craignait que Dieu ne lui fît point miséricorde*. » Bossuet, dans sa Politique tirée de VÊcriture sainte^ parle ainsi de la mission des princes : « Dieu met une image de sa grandeur dans les rois, afin de les obliger à imiter sa bonté. Il leur déclare qu'il leur donne cette
terre de ses ancêtres, de défendre et de soulager les pauvres, pauperes defenieret et recrearet, » — Hiêtoire du droit dam le* Pyrénées, par M. de Lagrèze, p. 74.
' Cité par M. Béchard, Droit municipal au moyen âge. Ut. I, p. 219.
Il est digne de remarque que Louis le Gros, qui passa sa vie à guerroyer pour mettre fin aux guerres privées et aux déprédations des seigneurs féodaux, s'inspira, dans tous ses actes, de la pensée éminemment charitable de faire respecter les droits des faibles et des pauvres. Suger, dans son Histoire de Louis le Gros, y revient à chaque moment. Cette même préoccupation domine tout le règne de saint Louis. On peut dire, en restant dans la stricte vérité deFhistoire, que Tordre général de la monarchie française, dont Louis le Gros et saint Louis ont été les fondateurs les plus actifs, a trouvé son premier point d'appui dans une pensée de charité chrétienne.
• Mémoires de Richelieu, liv. XTll, — Année 1621 . — Tome XXII, 2* série. Collection Petitot.
grandeur pour l'amour des peuples. C'est pourquoi, dans les endroits où nous lisons : que le royaume de David fut élevé sur le peuple, l'hébreu et le grec portent : pour le peuple. Ce qui montre que la grandeur a pour objet le bien des peuples soumis. En effet. Dieu, qui a formé tous les hommes d'une même terre pour le corps, et a mis également dans leurs âmes son image et sa ressemblance, n'a pas établi entre eux tant de distinctions, pour faire d'un côté des orgueilleux, et de l'autre des esclaves et des misérables. Il n'a fait des grands que pour protéger les petits ; il n'a donné sa puissance aux rois que pour procurer le bien public et pour être le support du peuple \ »
Les pouvoirs chrct'ens ne cherchent point la gloire, ils font leur devoir. Par la voie austère du sacrifice, ils atteignent au sommet de la grandeur humaine, tandis que trop souvent, lorsque les pouvoirs ne poursuivent que le succès et la gloire, ils s'avilissent. Saint Thomas d'Aquin le fait remarquer, avec la profonde pénétration du moraliste chrétien. « La passion pour la gloire humaine éteint toute grandeur d'âme. Celui qui recherche la faveur des hommes est obligé, dans tous ses actes et dans toutes ses paroles, de se soumettre à leurs volontés. Cherchant à plaire à tous, il se fait l'esclave de cha-
cun*. »
Le devoir porte avec lui une dignité que la mauvaise fortune même ne peut ternir, et une autorité qu'elle ne peut abattre. Que de fois, de nos jours, on a vu des pou-
* Art. 3, l'Vproposition.
* De Regimtne jnincipum, lib. I, c. vu.
voirs triomphants et méprisés ! Et que de fois, dans les sociétés chrétiennes, on a vu des souverains malheureux trouver, au milieu des revers, par l'amour et le dévouement de leurs peuples, une grandeur et une force nouvelles !