‹ Les lois de la société chrétienneChapitre 22 sur 37 · LA HIÉRARCHIE · texte numérisé non relu

LA HIÉRARCHIE

Un des vieux maîtres du droit français, Guy Coquille, nous dit de quelle nécessité est la hiérarchie et quel en doit être le caractère : « La principale et plus nécessaire fonction du chrétien est l'amitié, qui est la vraie marque que Notre-Seigneur Jésus-Christ a établie, disant à ses apôtres que chacun les reconnaîtrait être ses disciplesi s'ils avaient dilection l'un envers l'autre. Comme ce monde se trouve composé selon la variété des affaires d'icelui, et infirmité des hommes, il est besoin qu'il y ait des degrés en amitié, envers les uns pour aimer simplement comme de pareil à pareil; envers les autres pour aimer, honorer et obéir, comme de moindre à plus grand, de sujet à supérieur; envers les autres pour aimer et être protecteur, comme de supérieur envers son sujet. Aussi il a été besoin qu'il y eût des degrés de supériorité et commandement ; et après avoir monté tous ces degrés, il est besoin que tout vienne aboutir et finir à un seul but, qiM soit le supérieur de tous*. »

* Mémoire pour la réformation de VÉtat ecclésiastique.

188 LIYRE II, CHAPITRE V.

Toute vie sociale est établie sur le principe de la hiérarchie.

Il y a une hiérarchie politique, c'est-à-dire un ordre de commandement et d'obéissance dans la vie publique, auquel répond un ordre de pouvoirs tellement distribués, que, par l'action du souverain jusqu'au dernier des administrés, l'autorité soit partout obéie, le droit respecté et la liberté garantie.

Il y a aussi une hiérarchie sociale, c'est-à dire un ordre d'influence, d'impulsion et de direction dans les choses de la vie privée, par lequel l'unité se maintient au milieu des expansions diverses de l'activité humaine, et par lequel est assurée la distribution régulière des forces et des fonctions dans le corps social. La famille a sa hiérarchie, instituée de Dieu même ; la science a ses maîtres ; l'agriculture, rindustrie, le commerce, ont leur organisation et leur gouvernement. Partout il y a des chefs, des guides, des hommes qui commandent, soit par le droit, soit par l'influence, et d'autres hommes qui reçoivent l'impulsion, qui suivent et qui obéissent.

Toute la création morale et matérielle manifeste un dessein d'ordre hiérarchique : c'est un fait que toutes les utopies du monde ne pourront jamais supprimer. L'ordre hiérarchique est, en toute réunion d'hommes, l'ordre même de la vie ; c'est l'ordre de la liberté aussi bien que Tordre du pouvoir.

La hiérarchie politique doit avoir pour base la hiérarchie sociale et en reproduire les traits, sans quoi elle serait factice et fragile, comme tout ce qui ne vient pas de la nature. C'est la constitution sociale d'un peuple qui donne la forme à ses libertés. On ne conçoit pas plus la

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liberté sans la hiérarchie, qu'on ne la conçoit sans l'autorité chargée de lui imposer l'observation de la loi. Les libertés féodales répondent à l'ordre hiérarchique de la féodalité; les libertés bourgeoises, à un ordre hiérarchique dans lequel un élément nouveau s'est fait sa place, au milieu des forces sociales jusque-là exclusivement dominantes. Aujourd'hui, dans la grande transformation politique des temps modernes, les libertés populaires cherchent leur voie. N'est-il pas vrai que les agitations politiques de notre temps viennent en grande partie de ce que la société, ayant rompu avec sa hiérarchie traditionnelle, est impuissante à trouver, par le seul travail de la raison, la constitution hiérarchique qui répond aux libertés plus étendues qu'elle possède? Quand la démocratie contemporaine prétend tout fonder sur la liberté souveraine de l'individu et sur le droit inaliénable qui en dérive, elle attaque la hiérarchie dans les principes mêmes qui \m donnent sa raison d'être et son autorité. Par là elle rend la liberté aussi impossible que l'ordre.

Tout ce que nous avons dit du pouvoir et des principes qui doivent dirigor sa conduite, peut se dire de la hiérarchie, qui n'est autre chose que le pouvoir à tous ses degrés et en tous ses organes. Depuis le. souverain jusqu'à la dernière des autorités qui parlent en son nom, il faut que la hiérarchie serve la société ; et, en remontant toute la chaîne, depuis le dernier des administrés jusqu'au souverain, il faut que tous obéissent à ceux qui ne leur commandent que pour les servir. Il faut que le commandement et Pobéissance s'inspirent, non-seulement du droit et de la justice, mais encore de cet esprit de dilection et d'amour dont parle si bien Guy Coquille. Il faut que la

charité et l'abnégation soient partout dans les relations sociales. Le commandement égoïste est dur et souvent injuste ; l'obéissance orgueilleuse, toujours contrainte et révoltée, ne peut donner aucune sûreté.

La vertu chrétienne communique à Tobéissance la dignité qui provient de l'abnégation et du sacrifice de soimême, et elle ôte à la subordination toute amertume. On obéit librement et allègrement lorsqu'on se soumet à l'homme pour l'amour de Dieu. L'homme qui croit en Dieu se grandit par son obéissance, autant que l'homme qui ne croit qu'en lui-même se rapetisse par les prétentions étroites de sa raison émancipée. Là où règne l'esprit chrétien, on ne met la dignité vraie, la dignité essentielle de 1 homme, ni dans l'élévation de la fonction ni dans le rang social. Elle est toute dans la vertu et dans la grandeur des sacrifices que fait la vertu. Cette dignité, l'homme le plus abaissé quant aux choses extérieures la sent, et elle le détermine aisément à prendre en patience son infériorité sociale. Le chrétien est heureux de son obéissance, comme d'autres sont heureux de leur domination.

Constituer une hiérarchie n'est pas l'œuvre d'un jour. L'homme n'est pas le maître, en pareille matière,. de faire quand il lui plaîttout ce qu'il lui plaît. Pense-t-on qu'une hiérarchie véritable puisse s'établir sur des bases purement rationnelles? pense-t-on que l'obéissance s'obtienne par la seule vertu d'un droit abstrait? Le respect est affaire de sentiment et d'habitude autant que de raison. L'homme ne respecte que ce qui est ancien. La hiérarchie est Tœuvre du temps.

Un peuple qpi ne reconnaîtrait dans la vie publique

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aucune supériorité traditionnelle, n'aurait jamais qu'un ordre incomplet et précaire. Si les lois civiles et la vie privée ont retenu, malgré le droit public, une certaine fixité, le3 mœurs pourront atténuer le vice des institutions, mais non le corriger. Quand une société a eu le malheur de rompre avec son ordre ancien, elle n'a d'autre moyen, pour échapper à la dissolution dont elle est menacée, que de consacrer par ses institutions ce qui a déjà pris racine dans le régime nouveau, et de ressaisir tout ce qui subsiste encore du régime ancien. Œuvre toujours difficile, •possible seulement par la soumission de tous à une doctrine qui dispose les âmes au respect, et rend facile l'obéissance par l'esprit de sacrifice.

Toute hiérarchie suppose l'inégalité de fonctions, mais non l'inégalité de droits. La plus parfaite sera celle qui, tout en assurant la subordination indispensable à l'unité et à la paix de la vie sociale, laissera à tous les membres de la société la même liberté et la même capacité de parvenir, par leurs efforts, à tout ce que les hommes recherchent et ambitionnent légitimement. La vraie égalité n'exige pas que tous soient au même rang, aient le même pouvoir, la même influence, la même autorité; elle exige seulement que tous soient également assurés des droits qui garantissent la pleine liberté du devoir, le développement de toutes les aptitudes et la tranquille possession des fruits du travail.

Cette égalité quant aux choses essentielles de la vie, le christianisme la donne sous les constitutions hiérarchiques les plus diverses. Au temps de la féodalité, elle existait bien plus que le grand nombre ne l'imagine. Alors que régnait encore la servitude, legs doulourfeux du pa-

192 UVBB n, CHAPITRE Y.

ganisme, tous les efforts de l'Église tendaient à faire respecter . dans les hommes des derniers rangs l'entière di* gnité du chrétien. La hiérarchie féodale, avec ses liens étroits et héréditaires, reconnaissait à la masse des travailleurs des droits que jamais jusque-là on ne leur avait accordés. Le principe du devoir, imposée tous sans distinction à l'égard de Dieu, conduit à l'idée du droit pour tous. Malgré des abus trop réels et trop fréquents, la tendance dominante et constante de la société féodale est vers la liberté et l'égalité chrétiennes. Mais l'évolution qui y conduit est lente, réfléchie, persévérante; elle n'a rien des audaces radicales du progrès révolutionnaire. Tout en modifiant les formes de la hiérarchie, elle en respecte toujours le principe traditionnel.

Quelle différence avec les sociétés où l'homme règne seul ! Là, c'est l'inégalité qui est de droit. Quand il n'y a au monde rien de supérieur à la société, quand tout pouvoir vient de la puissance humaine, il est tout simple que certains hommes, certaines classes ou certaines races d'hommes, se trouvant, par leurs facultés natives, supérieurs au reste du genre humain, on leur reconnaisse une autorité qui en fait les maîtres et en quelque manière les possesseurs de la société. On a vu comment Aristote trouve toute naturelle cette application du droit souverain de la raison ^

Pour les rationalistes qui pratiquent la logique, la sujétion qui résulte de l'infériorité de raison du grand nombre ne porte pas seulement ses conséquences dans

1 Voir le passage de la Politique reproduit en note à la page 65 de ce volume.

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la vie politique ; elle s'étend aussi à la vie privée, et elle engendre Fesclavage : « Quand on est inférieul* à ses semblables, dit Aristote, autant que le corps l'est à l'âme, la brute à Thomme, et c'est la condition de tous ceux chez qui l'emploi des forces corporelles est le seul et le meilleur parti à tirer de leur être, on est esclave par nature. Pour ces hommes-là, ainsi que pour les autres êtres dont nous venons de parler, le mieux est de se soumettre à l'autorité d'un maître : car il est es» lave par nature, celui qui peut se donner à un autre ; et ce qui précisément le donne à un autre, c'est de ne pouvoir aller qu'à ce point de comprendre la raison quand un autre la lui montre, mais de ne la posséder pas en luimême*. »

Dans le monde antique, sous l'empire de cette doctrine d'orgueil rationaliste, aidée de toutes les passions cupides que l'orgueil nourrit, la servitude se multiplie et s'aggrave en proportion même des progrès de la civilisation. Dans le monde chrétien, tous les progrès de la civilisation sont des progrès pour la liberté et la dignité du grand nombre. L'égalité s'y établit sans que l'autorité et la subordination en soient affaiblies. Les chefs des peuples sont toujours respectés, parce qu'ils commandent au nom de Dieu. A leur tour ils respectent ceux qui leur doivent obéissance, parce qu'ils savent que, devant la justice souveraine, tous les hommes ont les mêmes droits, et que tous sont appelés en Dieu à la même grandeur ; qu'il n'y a de différence réelle entre les hommes que celle qu'y met la fidélité au devoir ; que le plus ignorant

* Polit, I, II, 13.

peut être, devant le Juge qui sonde les cœurs, bien supérieur au plus savant, s'il pratique fidèlement, dans sa simplicité, les devoirs que le savant, dans son orgueil, oublie ou méprise ; que Dieu, en un mot, ne fait point acception de personnes, mais seulement de mérites. Fénelon disait au duc de Bourgogne : « Vous serez jugé sur rÉvangile, comme le moindre de vos sujets *. »

Comment l'esprit d'égalité ne se serait-il pas conservé, au milieu des plus grandes inégalités de rang et de droit, dans une société où les consciences sont dirigées par les ministres de Celui qui, « sachant que son Père lui avait remis toutes choses entre les mains, qu'il était sorti de Dieu et retournait à Dieu, » se met aux pieds de ses disciples pour leur rendre les services de la plus humble charité, et qui ensuite , confirmant l'enseignement du fait par renseignement de la parole, leur dit : a Vous m'appelez vous-mêmes maître et Seigneur, et vous dites bien, car je le suis. Si donc je vous ai lavé les pieds, moi votre' maître et votre Seigneur, vous devez aussi vous laver les pieds les uns aux autres'! » Le vicaire de celui qui laissa au monde ce testament de vraie égalité, lorsqu'il parle en maître souverain des consciences, prend le titre de serviteur des serviteurs de Dieu. C'est par les services de la charité que l'Eglise a affranchi le inonde ; c'est en lui continuant ces services qu'elle le préservera des mensonges d'une démocratie, qui ne prêche le radicalisme égalitaire qu'afin de tout faire plier sous le niveau de son absolutisme.

* Direction pour la conscience d'un roi, I.

» Joann.. xin. 3-14.

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