CHAPITRE YI
C'est lorsqu'on poursuit avec le plus de passion la liberté, qu'on fait le plus facilement mépris de toutes les libertés. Que de gens se croient libres, parce qu'il leur est permis d'aider, de leur vote, à constituer des pou* voirs qui les priveront de leurs droits les plus nécessaires et les plus sacrés !
Les libéraux tiennent que l'homme est libre, s'il concourt, par l'exercice de sa raison souveraine, à dégager ridée que recèlent les profondeurs de la masse sociale, pour la concentrer et la faire rayonner dans l'État. Pour eux, la liberté de chaque citoyen atteint à sa plus haute puissance, quand elle ne fait plus qu'un avec le pouvoir qui dispose de tout. Elle participe alors de la liberté souveraine. En l'Etat elle peut tout, ou croit tout pouvoir, ce qui d'ordinaire suffit à l'orgueil des foules.
Les vraies libertés ne sont pas dans la seule liberté politique. Comme le fait remarquer Montesquieu, « il peut arriver que la constitution soit libre et que le
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citoyen ne le soit points » La liberté politique peut être un instrument d'oppression aussi bien qu'une garantie contre la servitude. Les sources de la liberté sont plus haut que les régions où s'établissent les combinaisons de la politique : elles sont dans la conscience même des peuples, dans le sentiment du devoir et dans le respect de la loi qui Fimpose. Là où ce sentiment et ce respect n'existent pas, la liberté politique ne sert qu'à mieux armer le pouvoir contre la liberté de chacun.
Si le pouvoir est de source purement humaine, s'il est simplement le mandataire de la société et le dépositaire du droit souverain de tous et de chacun, il a sur tous ce droit illimité que, par sa liberté souveraine, chaque homme exerce sur soi-même. Nul i>'a le droit de trouver qu'il excède, car, quoi qu'il puisse faire, il ne fait jamais que ce que tous ont voulu. 11 y a alors dans la société une liberté politique qui se résume dans la liberté omnipotente de l'État, mais il n'y a plus de libertés sociales.
Les libertés sociales ne sont autre chose que l'ensemble des droits par lesquels les hommes se trouvent garantis, pour l'accomplissement de tous leurs devoirs, contre l'arbitraire de ceux qui les gouvernent.
Les libertés sociales sont comme la clef de voûte de tout le système politique ; tout doit y aboutir. Les droits politiques, par lesquels les citoyens interviennent, directement ou indirectement, dans l'exercice des pouvoirs publics, les prérogatives de ces pouvoirs et les lois de leur mutuel équilibre, toute l'organisation politique, en
' Esprit des lois, liv. XII, di. i.
un mot, ne doit avoir d'autre but que d'assurer, à chacune des personnes qui composent la société, la liberté d'accomplir leur destinée en accomplissant la loi que Dieu leur a imposée. Il n'y a pas de liberté saine et vraie dans Tordre politique, si les institutions ne sont combinées de façon à opposer une l^arrière à tout ce que Ton pourrait tenter contre celte liberté naturelle qu'a tout homme de tendre, de toutes les forces de son être, à la réalisation de sa fin.
Comme la fin de l'homme est spirituelle et temporelle, comme il la poursuit dans l'ordre moral et dans l'ordre matériel en même temps, les libertés auxquelles il a droit sont d'ordres divers. Elles sont aussi étendues et aussi variées que les voies multiples par lesquelles l'humanité tend à son perfectionnement, dans la vie individuelle et dans la vie sociale. Elles peuvent être résumées sous trois chefs : la liberté de la personne, la liberté de la conscience, la liberté de la propriété. De toutes les libertés que les lois garantissent, il n'en est pas qui ne tienne à l'une ou à l'autre de ces libertés capitales.
Si je ne puis disposer de mes facultés personnelles que sous le bon plaisir d' autrui, je ne suis plus maître de poursuivre ma destinée avec cette pleine responsabilité de mes actes, qui est tout à la fois le fardeau, l'honneur et le mérite de la vie humaine. La liberté de la personne est la première condition, pour que nous puissons répondre pleinement aux desseins de Dieu sur nous. La Providence a remis à chacun de nous le soin de faire son avenir. Il faut donc, pour que ses vues trouvent leur accomplissement, que tout homme soit libre de chercher comme il lui convient, dans la ligne du devoir, par l'em-
ploi de ses facultés personnelles , son bien pour ce monde et pour l'autre.
Nous ne pouvons trouver notre bien, pas plus dans la vie temporelle que dans la vie spirituelle, que par notre obéissance à Dieu. Si nous ne sommes pas libres de régler nos actes suivant la loi qu'il nous a imposée, nous n'avons aucune liberté. Pour que nos consciences ne soient point asservies, il faut que nous puissions servir Dieu comme Dieu entend être servi. La liberté de la conscience est donc la première de toutes les libertés» parce qu'elle tient directement au but suprême que toute liberté poursuit.
Mais il ne suffit point que l'homme soit libre de sa personne et de sa conscience ; il faut encore que sa liberté trouve, dans les choses extérieures, les appuis et les instruments sans lesquels elle ne saurait ni se soutenir, ni avancer dans la voie que Dieu lui a ouverte. Il faut donc que l'homme soit libre de s'approprier les choses, et que sa liberté soit respectée dans Tusage qu'il fait de ces choses en vue de ses devoirs. Sans la propriété, point de liberté véritable. Les modes d'appropriation peuvent être divers ; on peut expliquer différemment l'origine et la nature de la propriété; mais un fait restera toujours au-dessus de toute contestation, c'est que, dans l'histoire, la liberté personnelle et le droit de propriété vont toujours de pair ; que la liberté amène avec elle, comme conséquence, le droit de propriété, et que la propriété aide à étendre la liberté.
Les libertés sociales sont filles du christianisme. Elles ont leur racine dans les devoirs imposés à l'homme par la loi divine. Tous sont débiteurs envers Dieu, il faut
donc que tous soient libres, en s'acquittant envers leur auteur, d'atteindre à la perfection de leur être. La croyance à une destinée dans un monde à venir, et ridée du salut individuel, sont les vrais fondements des libertés sociales telles que les peuples moJernes les pratiquent.
Le paganisme antique, qui n'avait que des notions altérées et confuses sur les rapports de Dieu avec Thomme, et sur le but dernier de la vie humaine, ne put jamais comprendre les droits de l'homme, faute de comprendre ses devoirs. Dans l'antiquité, l'es^clave n'avait pas de droits et le citoyen appartenait corps et âme à l'Etat.
De nos jours, le césarisme a tenté de faire oublier aux peuples chrétiens leurs libertés sociales, par la piperie du suffrage universel et de la souveraineté du nombre. Beaucoup se sont crus libres, parce qu'ils avaient aidé à forger la chaîne de leur esclavage administratif. Le socialisme, auquel aboutit fatalement toute démocratie conséquente avec elle-même, a déclaré la guerre à toutes les libertés sociales. Il ne voit d'ordre et de salut pour la société moderne que par l'intervention toute-puissante de rÉtat, en toutes les choses dont l'esprit catholique avait éloigné la main du pouvoir, et dont il avait fait le domaine de l'initiative individuelle.
Seules les sociétés catholiques peuvent avoir, dans leur juste étendue, les libertés sociales, grâce à l'Église qui leur trace, d'autorité infaillible, la règle du devoir*. Par
' M. Coquille montre très-bien que la liberté repose sur la notion du deToir, et non sur la notion du droit : « La notion du devoir nous permet de dfstingiier les libertés vraies des libertés factieuses. La plus haute expression de la liberté est assurément la liberté de rem-
rautorité de PÉglise, tous, peuples et souverains, sont obligés de respecter la liberté du devoir, laquelle donne la raison et la mesure de toutes les libertés.
Nulle liberté ne peut être indéfinie. Mais qui tracera la limite, si Dieu n'intervient pour dire jusqu'où peut s'étendre, et où doit s'arrêter, cette liberté que chaque homme tient de Lui? Otez l'autorité de Dieu, et Tautorité de l'Église qui parle au nom de Dieu, et vous vous trouverez, à l'égard de la liberté des individus, réduit à des extrémités également impossibles. Ou bien il vous faudra tout permettre, par respect pour l'inviolable liberté de la raison et de la conscience individuelles, et alors vous aurez l'anarchie ; ou bien il vous faudra, pour maintenir l'ordre, livrer la liberté à la discrétion des pouvoirs politiques, et vous aurez le despotisme. Comme le monde ne peut se passer d'un pouvoir qui dise, en ces matières, le dernier mot, si l'infaillibilité n'est pas dans l'Église, force sera de la mettre dans la puissance civile. Alors l'État définira seul les devoirs et il disposera, en maître absolu, de tous les droits.
L'éternel problème de la politique est de faire vivre en harmonie le pouvoir et la liberté. L'école libérale a vai-
plir son deToir. En examinant les choses de près, on Toit que la notion du droit conduirait vite à Tabsolutisme. En effet, un homme qui a la force en main pourrait abuser de son droit pour tout réduire en servitude. A Roihe, la Tolonté du peuple créait le droit : l'empereur, succédant au peuple dans le pouvoir législatif, avait le droit absolu ; sa volonté faisait loi. C'était là le principe de l'autorité des empereurs. La notion du devoir, chez les peuples chrétiens, écarte la tyrannie. Le. prince alors n'est plus la loi elle-même, il en est simplement Texécur teur. Son rôle est de la respecter et de la faire respecter ; les nations où régnent de pareilles idées sont véritablement libres. » Les Lé* gistesy p. 9.
ncment tenté de le résoudre par- l'autorité de la raison. On ne peut sortir de la difGculté que par l'autorité incontestée de l'Église. Les pouvoirs qui lui obéissent connaissent, par elle, Tordre qu'ils ont à faire respecter, et, par elle aussi, la société connaît les libertés qu'elle a le droit de revendiquer contre les empiétements du pouvoir.