CHAPITRE YII
Rien n'est plus dans la nature des choses que la propriété. La supprimer, l'altérer en l'un ou l'autre des droits qui sont de son essence, c'est ébranler les bases mêmes de la société, et renverser du même coup l'ordre moral et l'ordre matériel.
L'homme ne fait rien que par la liberté. Or il n'est vraiment libre que s'il peut disposer comme il l'entend des fruits de son travail. La liberté et la propriété ne peuvent se séparer. L'homme libre est naturellement propriétaire des produits de son travail, ainsi que des produits du travail de ceux dont, par la communauté du sang, ou par les liens de l'affection, il continue en ce monde la personne. Sans la propriété le travail languit, parce que le travailleur ne peut plus compter sur les fruits de sa peine. Oter à l'homme les biens que lui a conquis le travail de ses auteurs, c'est atteindre la liberté dans le passé et constituer une sorte d'esclavage rétroactif. Lui ôter la certitude de jouir, par lui-même ou par
LA PUOPiat'lÈ, 203
les siens, de ce qu'il produit, c'est détruire la liberté dans Tavenir en la privant de sa condition naturelle de développement.
Sans la propriété, la vie n'a plus rien de défini et de durable : l'homme ne s'assure la perpétuité qu'en rattachant sa fragile et mobile existence aux choses dans lesquelles Dieu a placé l'immobilité et la durée. La propriété fixe «t détermine l'être social, pour la vie publique comme pour la vie domestique. Elle lui donne le corps, la réalité visible, la force extérieure, la puissance matérielle, qui sont indispensables à toute existence humaine. Otez à l'homme la propriété, et il ne vivra plus que pour l'heure présente. Par la propriété il se rattache en même temps à, ce qui n'est plus et à ce qui n'est pas encore. Héritiers de la propriété des ancêtres, l'homme et la société vivent des labeurs et des bienfaits du passé , tandis que, par les sacrifices du présent, ils préparent les prospérités de l'avimir.
Là où se trouvent la personnalité et la liberté, soit par l'individu, soit par la corporation, il faut qu* se trouve aussi la propriété. C'est assez qu'un groupe social soit constitué en vue des fins nécessaires, ou même en vue des fins simplement naturelles, de l'existence humaine, pour qu'il ait droit à la propriété.
Toute souveraineté est essentiellement liberté. Toute souveraineté est donc de droit propriétaire. L'Église qui est une société parfaite, l'État qui est une société complète, sont, en vertu de leur droit souverain, essentiellement propriétaires. Du jour où ils perdraient le droit de propriété, ils perdraient le droit d'indépendance ; ils n'existeraient plus ni comme société, ni comme pouvoir.
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La famille, qui n'est qu'une société subordonnée par rapport à la société publique, mais qui est une société nécessaire à Texistence humaine, doit avoir aussi la propriété en la personne du père qui en est le chef. Comme la famille n'est pas faite pour durer seulement l'espace d'une génération, mais pour perpétuer, dans ses générations successives, les traditions et les vertus dont elle est dépositaire, il faut que sa propriété puisse se perpétuer, et passer du père à ceux qui portent son nom et qui continuent sa personne. Il faut que, par le droit d'hérédité, l'être moral que forme la famille puisse se conserver et grandir suivant ses mérites. C'est ce qui a fait consacrer le droit d'hérédité, et l'a rendu aussi sacré que le droit de propriété lui-même, dans toutes les sociétés où les lois naturelles de la vie humaine sont respectées.
Les raisons abondent pour expliquer et justifier, sous le rapport de la convenance et de la nécessité sociales, l'institution de la propriété. Mais ces raisons ne suffisent point pour garantir le droit de propriété. Comme tous les droits, le droit de propriété ne repose, et ne peut reposer solidement, que sur le commandement divin. Dieu seul peut imposer des bornes à la liberté de l'homme. Dieu seul peut lui dire d'autorité : « Ici tu t'arrêteras et tu t'abstiendras ^ » Dieu a dit à l'humanité, en la personne de nos premiers parents : c< Croissez et multipliez, remplissez la terre et vous l'assujettissez ; dominez sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel et sur tous les
* Voy. ce que nous avons dit au chap. m* de notre !•' Jivre sur le fondement de la justice et du droit.
animaux qui se meuvent sur la terre*. » Tel est le titre de l'humanité à la propriété collective du globe avec tout ce qu'il porte. Sur le Sinaï, Dieu pose le commandement qui sera la base de toute propriété privée : « Tu ne désireras point la maison de ton prochain, ni son serviteur, ni sa servante, ni son bœuf, ni son âne, ni aucune des choses qui lui appartiennent ^ »
Dieu, propriétaire de la terre par droit de création, délègue à l'homme son domaine souverain. L'homme, à son tour, sera créateur, suivant la mesure que Dieu lui aura marquée. Dans l'état de perfection primitive, il continuera l'œuvre de Dieu ; il embellira, en le travaillant, et il appropriera à son usage ce paradis sur lequel Dieu lui a donné l'empire. Après la chute, il rendra par ses mains la fécondité à la terre que Dieu a maudite à cause de son péché; c'est alors que, par le travail, sera déterminée l'attribution de la propriété privée.
Tout homme est naturellement propriétaire des choses qu'il a occupées en vue d'en -tirer l'utilité que Dieu y a mise. J'ai le droit de m'approprier les choses qui ne sont à personne et que mes besoins réclament. J'ai pris la peine de les recueillir en vue de les utiliser, cela suffit pour qu'elles me soient propres, pour que j'en sois devenu propriétaire, pour que j'en puisse disposer suivant mon bon plaisir, et que personne n'ait le droit de m'en dépouiller. Rarement, même aux origines, les choses s'offrent ainsi à l'homme, de façon qu'il n'ait qu'à les saisir, et à les appliquer à ses besoins telles que la nature
< Genèse, i, 28.
« Exode, XX, 15 et 17*
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les a faites. Presque toujours, il lui faudra certains labeurs, une certaine somme d'efforts et de sacrifices pour s'en emparer. D'ordinaire même, il faudra plus encore : il faudra que, par un travail plus ou moins dur et plus ou moins soutenu, il modifie les choses qui, telles qu'il les trouve, ne serviraient à rien. Il faudra qu'il les transforme et qu'il en fasse, de matériaux bruts et sans valeur qu'elles étaient, des richesses qui répondront aux divers besoins de son existence.
Laissant à l'école les abstractions et les subtilités, qui ne vont pas au fond des choses et qui ne donnent aucune lumière pour la solution des problèmes sociaux, il nous suffira de dire que l'appropriation se fait d'elle-même, par le droit, incontestable et compris de tous, du travail créateur de la richesse, en même temps que par l'occu-* pation. On n'occupe pas sérieusement, au point de vue du droit, seulement pour détenir et donner satisfaction à l'instinct qui pousse l'homme à se grandir par la domination sur les choses extérieures. La domination de l'homme sur le monde matériel s'exerce par les sacrifices du travail. L'homme n'est vraiment le maître de la terre, il ne parvient véritablement, suivant la parole divine, à se l'assujettir, que lorsqu'il l'a domptée par le travail, qu'il y a mis de ses sueurs, et qu'il l'a, en une certaine manière, attachée à sa personne. Telle est la loi divine. On occupe par le travail, ou en vue d'un travail qui fera servir les choses à leur destination naturelle. Presque toujours l'occupation se confond avec le travail. En tout cas, elle est universellement acceptée, par le sentiment de l'intérêt général, comme une des conditions de la fécondité du travail de tous. L'homme a conscience de la
nécessité de la propriété, comme il a conscience de sa personnalité et de sa liberté. Il est propriétaire d'instinct^ comme d'instinct il est libre et sociable.
Chaque âge ayant son mode propre d'exercice et de développement du travail, chaque âge aussi aura son mode de propriété. A Forigine, dans la vie inlimc de la famille, avec. la solidarité naturelle et étroite qui li« tous les membres du groupe social, tout est en communauté. Certaines choses mobilières seulement font exception: la masse de la richesse, et le sol tout entier, restent le bien conffnun de tous. Mais, à mesure que la famille s'étend, que ses liens se relâchent, que les groupes divers se détachent de la souche primitive, la loi de l'appropriation privée prend plus d'empire. Toutes les richesses mobilières appartiennent alors en propre à ceux qui les ont travaillées. En même temps une partie du sol est attribuée, en toute propriété, aux chefs des différentes familles. La loi de la communauté né s'applique plus qu'aux fonds dont les besoins de la société ne ré» clament pas la mise en valeur immédiate, ou à certaines natures de biens dont la société tire plus d'avantage par l'exploitation commune.
Quand les peuples sont parvenus à la plénitude de leur développement et de leur puissance, on ne trouve plus que de rares vestiges de l'ancienne communauté. La loi de l'appropriation et de l'exploitation particulière règne partout. Elle est, avec la loi de la liberté individuelle, le mode général des relations privées. Par une même évolution, l'homme et la terre se dégagent des assujettissements auxquels ils étaient soumis, à mesure que les relations sociales s'étendent, et en raison de la
puissance plus grande que prend l'initiatiye individuelle dans une société plus avancée.
Pour rtiomme déchu, le bien ne va jamais sans quelque mal. La propriété est un bien, mais elle peut avoir ses inconvénients, même ses périls. Tous ne sont pas propriétaires. Cette terre et ces biens que Dieu a donnés à tous les hommes, les hommes les possèdent lort inégalement. Quelques-uns en ont la surabondance, le grand nombre ne les a que dans une mesure à peine suffisante, certains même en sont presque entièrement privés. Par les défaillances de la liberté, par les accidents de la vie, la propriété a partout pour conséquence l'inégalité des conditions. 11 semble donc que cette loi si juste soit une source d'injustice, qu'en assurant aux uns toutes les jouissances elle jette les autres dans une pauvreté dont le fardeau pourrait se trouver au-dessus des forces de l'homme.
Telles seraient véritablement les conséquences du droit de propriété, si, dans l'application, ses effets n'étaient tempérés par le devoir de la charité et de l'assistance mutuelle. La propriété est de sa nature égoïste, le mot lui-même le dit. Là où la loi de charité n'exerce pas son empire, l'égoïsme des propriétaires trouble l'économie de la société, compromet sa sécurité et pourrait aller même jusqu'à mettre en péril son existence.
La charité réalise entre les riches et les pauvres la grande loi de solidarité qui domine toute la vie humaine. Par la charité, nous prenons les fardeaux les uns des autres ; par l'abandon de notre superflu, nous fournissons le nécessaire à ceux qui ne Font pas. En renonçant, pour secourir les pauvres, aux douceurs d'une
vie abondante et facile, nous nous soumettons volontairement à la loi d'expiation et de sacrifice qui est commune à tout le genre humain.
L'homme a beau faire, il ne peut échapper à cette loi. Il n'a que le choix entre l'expiation acceptée par esprit de sacrifice, et l'expiation forcée que la nature des choses lui impose, toutes les fois qu'il essaye de s'affranchir de la loi de l'expiation volontaire. Quand les riches, s'enfermant dans leur égoïsme, prétendent rejeter loin d'eux la solidarité des maux qui accablent la masse de l'humanité, la société ressent un trouble profond. Les riches, au sein même du repos qu'ils croient s'être assuré, en éprouvent les atteintes. D'une façon ou d'une autre, par cela même que leur existence est liée à l'existence du corps social, il faut qu'ils souffrent de tout ce qui fait souffrir les masses. Les classes privilégiées du monde païen en ont fait l'humiliante et douloureuse expérience. Nous ne savons que trop ce que les vengeances populaires peuvent jeter de ruine et d'effroi, dans le monde le plus civilisé et le plus raffiné, lorsque l'égoïsme des riches a pratiqué la séparation entre les classes qui possèdent et les classes qui travaillent ; lorsque, par le retour du monde moderne aux vices du paganisme, on voit s'y rallumer cette guerre des pauvres con tre les riches qui a désolé les sociétés antiques.
La pauvreté est la condition de l'humanité déchue. Tous, nous avons été condamnés, en punition de la faute de notre premier père, à manger notre pain à la sueur de notre visage. Mais il y a dans la pauvreté une vertu d'expiation , qui lui donne le caractère d'un bienfait en même temps que d'un châtiment. La miséricorde
îiO LIVRE II, CHAPITRE Yll.
de Dieu a ainsi disposé les choses. Aux bommes à qui il n^impose pas la pauvreté dans sa réalité matérielle, il • offre, comme moyen de perfection, la pauvreté volontaire et le dépouillement libre par les renoncements de la charité. Par un de ces secrets que possède seul l'auteur des choses, Dieu a fait l'humanité tout ensemble pauvre et riche. Si l'arrêt divin s'était exécuté à la lettre^ si tous les hommes avaient été matériellement pauvres^ d'une pauvreté irrémédiable, que serait devenue la domination de l'homme sur le monde matériel, cette domination que Dieu lui-même avait consacrée par la bénédiction répandue sur Adam et sur sa race dans le Paradis terrestre? Dieu a trouvé le moyen d'infliger à l'homme le châtiment qui lui était dû, sans le priver des hautes destinées terrestres auxquelles lui-même l'avait appelé. C'est par la richesse et par les riches que se révèle et s'exerce particulièrement la domination de l'humanité sur le monde matériel. L'humanité avait été créée riche ; elle s'est faite pauvre par son péché. Elle n'est plus riche que par quelques-uns de ses membres, mais ceux-là ne peuvent échapper à la loi générale qui a fait du besoin et de la souffrance la condition commune. C'est par la solidarité avec les pauvres, par la participation libre ou obligée aux épreuves de la pauvreté, que le riche prendra sa part de l'expiation générale.
La charité établit entre le riche et le pauvre une véritable communauté. Sans cette communauté, la propriété serait l'abus le plus intolérable et l'iniquité la plu» criante. Elle serait inexplicable dans les desseins de la Providence. Toutes les attaques dont le droit de propriété a été l'objet ont leur source dans une fausse ap-
plication de ce principe de communauté. Au lieu de la communauté par la liberté, que produit la charité, on prétend introduire la communauté par la loi et on décrète le communisme.
11 n'y a, en effet, de choix qu'entre les deux. Jamais les hommes n'accepteront pour légitime la propriété égoïste, la propriété pour le propriétaire seul et pour ses jouissance exclusives. Toutes les fois que les propriétaires confondront, dans la pratique, Tabus de la propriété avec le droit de propriété, la société verra surgir le communisme, d'autant plus puissant sur l'esprit des masses, et d'autant plus hardi dans ses entreprises, que l'abus de la propriété aura été poussé plus loin.
La propriété égoïste est tellement contraire à tout principe d'ordre social et de véritable justice que, dans le paganisme même, les esprits supérieurs refusaient de l'accepter comme une loi naturelle de la vie humaine. Aristote, après avoir démontré*, contre Platon, le danger de la communauté des biens, expose en ces termes ses idées sur la propriété : « Je préfère de beaucoup à la communauté des biens le système actuel, complété par les mœurs publiques, et appuyé sur de bonnes lois. Il réunit les avantages des deux autres, je veux dire de la communauté et de la possession exclusive. Alors la propriété devient commune, en quelque sorte, tout en restant particulière. Les exploitations, étant toutes séparées, ne donneront pas naissance à des querelles ; elles prospéreront davantage, parce que chacun s'y attachera comme à un intérêt personnel, et la vertu des citoyens en réglera remploi selon le proverbe : « Entre amis tout est com- « mun. » Aujourd'hui même, on retrouve dans quelques
Cités des traces de ce système, qui prouvent bien qu'il n'est pas impossible; et surtout, dans les États bien organisés, ou il existe en partie, ou il pourrait être aisément complété. Les citoyens, tout en y possédant personnellement, abandonnent à leurs amis, ou leur empinintent, l'usage commun de certains objets. Ainsi, à Lacédémone, chacun emploie les esclaves, les chevaux et les chiens d'autrui, comme s'ils lui appartenaient en propre. Il est évidemment préférable que la propriété soit particulière et que l'usage seul la rende commune * . » Le génie péaétrant d'Aristote approche ici de la vérité sociale, autant qu'il est possible d'en approcher en dehors du christianisme. Aristote a le pressentiment de la charité chrétienne. Mais ce qu'il trouvait bon et juste que l'on fît entre amis, c'est-à-dire entre égaux, le christianisme nous prescrit de le faire envers tous, et particulièrement envers ceux que le cours des choses du monde a placés au-dessous de nous. Dans le christianisme to.us les hommes sont amis ; bien plus, ils sont tous frères, et TËglise leur commande de se traiter comme tels. De là vient la différence entre la justice païenne et la justice chrétienne. Là se trouve aussi la raison de ce fait souvent signalé : que la propriété ne fut jamais respectée, que jamais elle ne fut garantie contre les atteintes de la loi ou de la force, dans les sociétés antiques, comme elle l'a été dans les sociétés chrétiennes.
* Po/tX,n, 11,4.