‹ Les lois de la société chrétienneChapitre 25 sur 37 · CHAPITRE YIIl · texte numérisé non relu

CHAPITRE YIIl

De toutes les associations, celle qui se fait le plus sentir à nous par la force matérielle et l'action de chaque instant, c'est l'État. L'État, c'est-à-dire le pouvoir public, avec l'immense puissance des forces collectives dont il dispose, devient facilement oppresseur.

L'Etat moderne a une tendance à faire, de toutes les associations que suscite l'expansion naturelle des forces sociales, des dépendances de l'association politique dont il est le maître. Facilement et promptement on irait, par cette voie, à la servitude universelle. Par l'association de toutes les forces du travail dans tous les genres, sous la direction autoritaire de l'État, on réalise le socialisme, c'est-à-dire la confiscation, sous le prétexte de l'intérêt de tous, de la liberté de tous.

Les hommes doivent garder leur liberté d'association avec d'autant plus de soin que, sans l'association, rien de grand et de durable né se fait, ni dans Tordre moral, ni dans l'ordre matériel. Toutes choses sont disposées,

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dans le monde, de façon à réaliser entre les homme» une nécessaire communauté d'action et une étroite solidarité. Aucun de nous n'est fort qu'à la condition de s*aider desforces d'autrui. Asservir l'association, c'est asservir* l'homme en ce qui contribue le plus à l'améliorer et à le grandir.

11 est des associations naturelles qui se retrouvent partout où il y a des hommes ; leur existence et leur organisation ne dépendent point de la seule volonté des individus, elles se rattachent à l'ordre essentiel de notre vie. Tout homme est en même temps, et de nécessité, membre d'une société religieuse et d'une société politique. Tout liomme naît et se forme dans une famille où l'autorité s'impose de droit divin. Ce n'est point ici le feit des hommes, mettant en commun leurs forces, suivant qu'ils le trouvent bon, pour étendre la puissance de leur liberté. Il s'agit des lois primordiales de l'existence sociale, auxquelles aucun homme ne peut se soustraire sans se mettre en révolte ouverte contre le Créateur.

Les autres sociétés n'ont pas ce caractère d'institution universelle et divine. Ce ne sont que des association» secondaires et libres ; l'homme peut, suivant son intérêt, leur donner ou leur refuser son concours. Elles sont néanmoins dans l'ordre naturel de la vie humaine. On les voit se multiplier chez les différents peuples, en proportion de rintelligence qu'ils ont des fins de l'homme en ce monde, et de l'énergie de volonté avec laquelle ils poursuivent ces fins.

Tous les ennemis de l'ordre social naturel, c'est-à-dire de Tordre social chrétien, sont les ennemis de la liberté

de Tassociation. Ils ne veulent qu'une seule association, rÉtat, dans lequel ils prétendent concentrer la toute- ()nissance humaine* Pour eux, toute force, soit individuelle, soit collective, qui prétend agir d'elle-même, eu dehors de Tlnitialive et de la direction absolue du pouvoir •qui régit l'État, est une force révoltée. La Révolution, dans son plan de destruction de la société chrétienne, vise avant tout à proscrire toute liberté d'association. Les pouvoirs qui lui obéissent dirigent dans ce sens tous, leurs coups.

A la fin du dernier siècle, le sol de..rEurope était couvert des associations que l'esprit catholique avait suscitées. L^Assemblée constituante et la Convention s'appliquèrent, avec une haine savante, à les détruire et à les mettre dans l'impossibilité de renaître : « 11 n'y a plus, disait, en 1791, le rapporteur de la loi sur la suppression des corporations, il n'y a plus que l'intérêt particulier de chaque individu et l'intérêt général. Il n'est permrs à personne d'inspirer aux citoyens un intérêt intermédiaire, de les séparer de la chose publique par un es^ prit de corporation ^ » Sieyès, l'un des plus grands docteurs de la Révolution, disait de même : « L'intérêt personnel n'est point à craindre ; il est isolé, chacun a le sien : la grande difficulté vient de l'intérêt par lequel un citoyen s'accorde avec quelques autres seulement. Celuici permet de se concerter, de se liguer : par lui se combinent les projets dangereux pour la communauté, par lui se forment les ennemis publics les plus redoutables. Qu'on ne soit donc pas étonné si l'ordre social exige, avec

* Rapport de Chapelle, sui* la loi des 1 4-1 7 juin 1791.

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tant de rigueur, de ne point laisser les simples citoyens se disposer en corporations ^ »

De là, les lois de spoliation et d'extermination, qu'un savant historien du droit résume en ces termes : a La spoliation s'exerça au préjudice de l'humanité représentée dans ses misères et dans sa grandeur : dans ses misères, par ses membres les plus infimes, que recueillaient les hospices et les soins des ordres hospitaliers; dans sa grandeur, par les vertus chrétiennes qui se dévouaient au malheur, par les sciences et les lettres qui faisaient la force et l'ornement de la société française. La Convention engloutissait tout, sans distinction, dans le sein de la République une et indivisible*. »

Ce fut contre l'Église que la Révolution, dans la guerre qu'elle faisait à l'association, dirigea principalement ses attaques. « Le clergé, dit M. Laferrière, était un être collectif, un ordre, une personne morale dans l'État. Le principe d'individualité fut introduit dans la société ecclésiastique. Le clergé fut dissous comme ordre et corporation : ses membres furent réduits à l'étal de fonctionnaires publics ou de citoyens'. »

La Révolution est habile quand il s'agit de démolir. Elle a compris du premier moment que, pour renverser la puissance de l'association que les vieilles mœurs avaient faite si grande, c'était l'Église qu'il fallait frapper. L'Église, qui est la première, la plus étendue et la plus forte de toutes les sociétés, a pris dans le monde moderne l'i-

* Qu' Mi-ce que le tiers? oh. vi.

< Laferrière, Essais sur Vhistoire du droit français^ t. II, p. 227 ; 2 ' odit.

^ Laferrière, Ibid,, p. 63.

nitiative de toutes les associations utiles. Ses dogmes sur la solidarité et la fraternité des hommes, ses préceptes de mutuelle charité, donnent tout naturellement naissance à l'association, et lui fournissent ses conditions essentielles de conservation et d'expansion.

La Révolution se montre ici, comme partout, ennemie de la liberté, autant que l'Église en est l'amie et la protectrice. Sous la direction de TÉglise, les peuples se sont toujours servis de l'associalion pour défendre leurs libertés. A mesure que la liberté du peuple chrétien grandit, on voit grandir l'associalion par la confrérie et par la corporation. Cette expansion simultanée de la liberté civile et de l'association parmi les classes ouvrières, est un des faits dominants de l'histoire des temps où les mœurs étaient profondément pénétrées de l'esprit catholique. Il a été signalé par tous ceux qui ont approfondi cette histoire, et il suffit de le rappeler.

En proscrivant la liberté de l'association, la démocratie poursuit avec intelligence son œuvre d'anéantissement social. Otez à un peuple le droit d'association, et il n'y a plus pour lui ni conservation, ni liberté, ni progrès. Un peuple où l'association, en dehors de l'Etat et de ses dépendances, n'existerait pas, où les hommes se trouveraient isolés en présence de la puissance publique, n'aurait plus la pleine et véritable existence sociale. Ce ne serait qu'un ramassis d'individus rattachés par la force à un centre commun; ce ne serait plus la société, c'est-à-dire cet être moral, où tous vivent de la vie de tous, et qui tire de l'union des esprits et des volontés sa force et sa grandeur. Lorsque la démocratie détruit les associations, c'est la société même qu'elle détruit. Le mot société tend à dispa-

raître de la langue de la démocratie : elle dit VÉtcU, ce qui est bien diiîérent.

Qu'on n'oublie pas que l'association n'est point une abstraction, qu'elle est une réalité, et qu'elle a besoin, pour se soutenir et pour agir, d'user des réalités de ce monde. Donner aux hommes le droit de se réunir en vue d'une action commune, et, en même temps, leur refuser ce qui est la condition nécessaire de toute action, la propriété avec tous les droits qui s'y rattachent, serait un déni de justice et une dérision.

Sans doute les pouvoirs publics doivent veiller à ce que des associations, formées sous l'empire de l'intérêt privé, ne se mettent point en contradiction avec l'intérêt général. Il est bien vrai que les pouvoirs institués pour protéger la libre expansion de tous les intérêts légitimes, ne peuvent, sans motifs impérieux, sacrifier l'intérêt privé à de vagues considérations d'intérêt général ; mais ils peuvent et doivent empêcher que l'intérêt de quelques-uns ne l'emporte, en matière grave, sur l'intérêt bien Compris et bien constaté de tous. Sous cette réserve, l'État doit à toute association sérieuse, utile et honnête, la personnalité civile, avec toutes les facultés qu'elle comporte.

Tel est le devoir de l'État à l'égard de toute association légitime. Mais qui décidera du caractère de l'association? Qui dira si le but qu'elle poursuit est légitime ou s'il ne Test pas? Qui dira si l'État est obligé de lui prêter assistance, et s'il n'y a pas au contraire pour lui devoir de la proscrire?

11 est un genre d'associations contre lesquelles s'élève toujours une présomption d'intention coupable : ce sont

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les associations secrètes. On ne redoute pas le plein éclat de la lumière, et on ne fuit pas le contrôle de Topinion, quand on ne cherche qu'à bien faire. A ces associations, qui ont en quelque sorte honte d'elles-mêmes, on ne doit rien que l'exclusion.

Il est d'autres associations auxquelles, en tout état de cause, est dû le droit plein et entier de la personnalité civile : ce sont les associations formées sous l'autorité de l'Église catholique, et qui entrent, comme partie intégrante, dans son organisme public. C'est TÉglise ici qui, par ces associations, exerce un droit que nous avons défini plus haut. L'Etat a en ceci des obligations strictes.

Il est vrai qu'aujourd'hui l'État ne reconnaît guère ce droit, et met peu de bonne volonté à pratiquer ce devoir. Aussi nous prévoyons que la netteté de nos affirmations excitera chez plus d'un quelque étonnement. Mais qu'iraporte le déni de justice dont les gouvernements se rendent présentement coupables contre l'Église? Le droit, bien que méconnu, n'est-il pas toujours le droit?

Pour les associations formées dans les conditions ordinaires de la vie privée, qui dira si elles sont dignes de protection ou de répression? Donner aux pouvoirs civils le droit de prononcer sur leur sort, c'est mettre la liberté d'association à la discrétion de l'État. Ce serait, par crainte des abus qui peuvent résulter de cette liberté, se priver de tous ses avantages ; bien plus, ce serait livrer à l'Étal toutes les libertés que la liberté d'association abrite et fortifie,

A cette difficulté, il n'y a qu'une solution. Elle est trèss'mple et toute naturelle pour ceux qui savent que Dieu a donné au monde une loi, et qu'il n'en a pas livré l'in-

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terprétation et l'explication au caprice des hommes. Pour juger de la valeur morale de Tassociation, comme de toute autre chose, c'est à l'autorité instituée de Dieu pour prononcer souyerainement sur le bien et le mal qu'il faut s'adresser. En cette question, comme en tant d'autres que déjà nous avons rencontrées, à travers tous les préjugés libéraux, la logique conduit forcément à cette conclusion : la possession d'une liberté saine et féconde est au prix de la soumission à la loi divine. Si les lois ne doivent connaître ni Dieu ni TÉglise, il n'y a plus, quant à la liberté d'association, qu'une alternative : ou bien, en raison de l'incompétence des pouvoirs civils en nratière morale, il faudra renoncer à rien interdire et à rien réprimer, et ce sera la licence; ou bien, il faudra limiter et réprimer au nom de la majorité qui fait les lois, et de sa seule autorité, el ce sera l'arbitraire.

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