CHAPITRE IX
Les instincts de Thomme sont plus forts que tous ses raisonnements. On a beaucoup raisonné depuis un siècle en Yué de persuader aux peuples que, pour être libres et grands, il faut qu'ils rompent avec le passé, renient les œuvres de leurs pères, et s'affranchissent de la tradition. On a pu détruire chez quelques-uns, ébranler chez un. grand nombre, le respect de la tradition : pris en masse, les hommes, souvent à leur insu, quelquefois malgré eux, y sont demeurés fidèles.
Pascal a dit : c( La coutume est notre nature. » L'attachement aux croyances et aux mœurs des ancêtres est un de ces faits constants et universels, qui dénotent une loi générale de la vie humaine. On ne pourrait y porter at« teinte sans altérer l'être social lui-même.
L'homme a reçu de Dieu ce commandement : « Honore ton père et ta mère, afin de vivre longtemps sur la terre. » Voilà la loi de la tradition en sa source. Pour le bien comme pour le mal, l'homme tient de ses pères. L'héré-
222 UVM II, CUAPITUE IX.
dite est partout dans sa \'ie. Faible et vivant peu de jours, que ferait-il s'il ne pouvait s'aider du fond que lui ont créé les labeurs des générations passées? D'ailleurs, sa courte existence ne sufGt point, même pour cette terre, à rimmensité de ses aspirations. Il se sentirait amoindri et abaissé, s'il ne travaillait pour les générations à venir. Telle est l'unité de vie du genre humain, qu'il ne peut subsister que de ce qui a été fait avant lui, et que, dans la peine qu'il prend, il a toujours en vue ce qui sera après lui.
Si la destinée de l'homme était purement individuelle, s'il n'y avait dans le monde que des hommes vivant chacun chez soi, chacun pour soi, il ne faudrait point parler de traditions. Mais comme les hommes sont faits pour être réunis en groupes divei^, sous la loi dune solidarité qui s'étend bien au delà de la durée de la vie individuelle ; comme les individus ne vivent que dans la société soit de la famille, soit de la nation; comme les nations elles-mêmes vivent dans la grande société du genre humain, la tradition, qui n'est que la continuité de la vie sociale, se retrouve partout où les peuples n'ont pas dévié de leur loi naturelle.
La tradition est dans la société domestique comme dans la société publique, dans la société internationale comme dans chaque société particulière, elle domine les œuvres de la vie privée comme celles de la vie publique, elle règne dans l'exercice des métiers comme dans l'exercice du gouvernement.
Par la tradition, la suprême direction de Dieu sur les choses humaines se fait particulièrement sentir. L'homme est libre, mais Dieu le conduit. Par une impulsion qui ne
se révèle qu'à la longue, Dieu donne aux peuples un certain mode de vie et d'action qui les rend propres à Taccomplissement de ses desseins.
La loi divine, qui est toujours la même, met la continuité dans les choses essentielles de Tordre social, et fixe les grands traits de Texistence des peuples. Par des combinaisons que l'homme ne pénètre que lorsqu'il les contemple dans le lointain de l'histoire, Dieu imprime à l'activité humaine un certain cours, il tourne dans un certain sens les affections des peuples, il donne à leur vie collective une certaine forme et une certaine suite, qui décident de leur caractère et de leur rôle dans les affaires du monde. Les peuples ont, comme les individus, leur personnalité. Faibles ou forts, grands ou petits, tous ont une place déterminée dans le plan divin. Comme les individus, mais sur une scène plus étendue, et par une action plus lente, ils ont à remplir une certaine tâche. Otez à un peuple sa tradition, et vous lui ôtez sa personnalité. Il n'est plus peuple et ne peut plus faire, suivant les vues de Dieu, office ile peuple.
Tout ce qui se met en révolte contre Dieu se met aussi en révolte contre la tradition. L'homme qui refuse de porter le joug divin refuse aussi de porter le joug des faits, par lesquels Dieu fait plier sous sa volonté les volontés humaines. Tout radicalisme a horreur de la tra~ dition. Dans le monde révolutionnaire, en vertu du droit souverain de la raison individuelle, chaque génération se croit le droit de refaire à son gré l'ordre de sa vie publique et de sa vie privée. « Qu'y a-t-il de commun, disait Robespierre, entre ce qui est et ce qui fut* ? » Res •
' Rapport du 28 floréal an ii, sur le culte de TÊtre suprême.
pectcr ia tradition, n'est-ce point, aux yeux du rationaliste, nier un des droits les plus sacrés de Thomme?
Quand l'homme prétend tout faire de* sa propre force et de sa propre autorité, il commence par déclarer la guerre à tout ce qui ne vient pas immédiatement de lui. Pour régner il détruit. On Ta dit avec justesse : « En temps de révolution tout ce qui est ancien est ennemie » La démocratie, qui est la Révolution avec ses vraies et dernières conséquences, a répandu dans nos mœurs une inquiétude d'esprit, une passion d'innover, qui sont le tourment de notre âge, et qui le privent de tout ce qui donne la puissance et le bien-être social. Les Etats- Unis, qui ont pris ce mal de l'Europe révolutionnaire, nous le renvoient aujourd'hui accru de toute l'impétuosité de leur caractère et de toute l'àprcté de leurs mœurs coloniales. Suscitée par Voltaire et les siens, au dernier siècle, parmi les classes lettrées, cette passion a fait 89. Répandue aujourd'hui jusque dans les derniers rangs du peuple, elle menace de tout mettre en poussière.
Sous l'empire de la passion démocratique, il n'y a ni étendue dans les conceptions, ni suite dans les desseins, ni constance dans l'action. Que deviendrait une société où Ton mettrait en pratique ce que la sagesse des progressistes a plus d'une fois de nos jours posé en axiome, à savoir : que l'homme, à cinquante ans, n'est plus qu'un obstacle. Au moment où la politique s'abandonnait à tous les enivrements du rationalisme, Duport disait à l'Assemblée constituante : « Depuis qu'on nous rassasie de principes, comment ne s'est-on pas avisé que
• * M. Mignet , Histoire de la Révolution^ ch. m.
la stabilité est aussi un principe de gouyernemeut^? » Les mœurs et la tradition sont en réalité une même chose. Les mœurs sont les dispositions morales d'une société. Mais ces dispositions ne se forment pas en un jour, elles viennent de loin, elles n'ont de réalité et de puissance que lorsque le temps les a enracinées dans le cœur des hommes. Là où il n'y a point de respect pour les choses d'autrefois, il n'y a point de suite dans la yie morale, et il n'y a point de mœurs. Or une société n'est forte, grande, prospère qu'en raison de ses mœurs. C'est une des plus pernicieuses erreurs des peuples révolutionnaires, de vouloir tout faire par des lois écrites dont le caprice d*un moment dispose, et défaire bon marché de la coutume qui est l'expression des mœurs. Par les lois seules on peut beaucoup détruire, mais rarement on peut solidement fonder. Un grand écrivain, qui a contribué à répandre les idées démocratiques, bien qu'au fond il fût nxoins démocrate qu'il n'en ayait l'air, Tocqueville, a dit à ce sujet : « On attribue trop d'importance, aux lois, trop peu aux mœurs. Je suis convaincu que la situation la plus heureuse, et les meilleures lois, ne peuvent maintenir une constitution en dépit des mœurs^ tandis que celles-ci tirent encore parti des positions les plus défavorables et des plus mauvaises lois., L'importance des mœurs est une vérité commune, à laquelle l'étude et l'expérience ramènent sans cesse. Il me semble que je la trouve placée dans mon esprit, comme un point central ; je l'aperçois au bout de toutes mes idées*. » La plupart des hommes ne vivent que de coutumes et
*■ Histoire de la Révolution, de M. Mignet, ch. iy. * La Démocratie en Amérique, t. II, ch. ix.
d'exemples, vu rinsuffisancc des connaissances et la légèreté des jugements dans les masses. Comment pourraientils se conduire sans la tradition ? Détruire la tradition, c'est détruire une des premières forces régulatrices du mouvement social.
Toute la force de la tradition est dans le sentiment du respect, et à son tour l'affection à la tradition entretient le respect. Le peuple respecte d'instinct les choses anciennes. Pour une société qui n'a pas été corrompue par les prétentions rationalistes, les vieilles mœurs sont toujours réputées bonnes. Ce qui date de loin a pour soi la présomption de conformité à la nature et à la vérité des choses, car ce que repousse la nature ne saurait durer. Montesquieu a dit : « Il y a beaucoup à gagner, en fait de mœurs, à garder les coutumes anciennes. Comme les peuples corrompus font rarement de grandes choses; qu'ils n'ont guère établi de société, fondé de villes, donné de lois ; et qu'au contraire ceux qui avaient des mœurs simples et austères ont fait la plupart des établissements : rappeler les hommes aux maximes anciennes, c'est ordinairement les ramener à la vertu ^ »
C'est en ajoutant, d'âge en âge, l'expérience à l'expérience, que les hommes réalisent, dans la vie sociale, toute la perfection possible, qu'ils consolident et améliorent leurs institutions. « Si le gouvernement de Rome, disait Cicéron, l'emporte sur celui des autres cités, c'est qu'elles n'ont presque jamais eu que des grands hommes isolés qui avaient constitué chacun sa patrie d'après ses lois et ses principes particuliers : Minos, la Crète,
* Esprit des lois, liv. V, ch. vu.
Lycurgue, Lacédémone ; et dans Athènes, qui subit tant de mutations, d'abord Thésée, puis Dracon, puis Solon, puis Clisthènes, puis tant d'autres ; et enfin pour ranimer son épuisement et sa faiblesse, un savant homme, Démétrius de Phalères ; tandis que nous, notre constitution politique a été Toeuvre, non d'un seul, mais de plusieurs, et s'est affermie, non par un seul âge d'hommes, mais durant plusieurs siècles. 11 n'a jamais existé un génie assez puissant pour que rien ne lui échappât; et tous les génies du monde, réunis en un seul, ne pourraient pas , dans les limites d'une seule époque , exercer une prévoyance assez étendue pour tout embrasser, sans le secours de l'expérience et de la durée^ »
* De Repuhlica, lib. II, c. i.
Un pubiiciste anglais contemporain, M. Bagehot, a très-bien marqué cette nécessité de In tradition dans la vie publicpie. Son opm:on a d'autrmt plus de poids, qu^ilest de ceux qui soutiennent les idées du
parlementarisme.
« n existe, en faveur des traditions, un autre argument qui, dans une vieille constitution comme celle de l'Angleterre, n'a guère moins d importance.Les hommes qui ont le plus d'intelligence se liissenteux-memes autant guider par l'habitude que par le raisonnement. La part de la volonté dans les actions humaines est fort peu large ; si la volonté ne reprenaitdes forces et n'était suppléée par une sortede sommeil que 1 habitudelui permet, elle ne produirait aucun résultat. Nous ne pournons accomplirchaque jour, de noti-e chef, toutceque nousavons a fa^re. Nous n'achèverions rien, car toute notre énergie se consumerait dans le détail de petits essais de perfectionnement. De plus, un homme sortirait du sentier battu pour aller dans une direction, un autre irait ailleurs ; de sorte qu'au moment d'une crise qni exigerait la combinaison de toutes les forces, il n'y aurait pas deux hommes assez voisins l'un de l'autre pour agir utilement ensemble. C'est l'habitude instinctive que la tradition donne à la race humaine qui détermine la plupart des hommes dans leurs actions ; voilà le cadre solide dans leque chaque nouvel artiste doit placer son tableau. » La Constitution anglaise, p. 11 et 12 de la traduction française.
Telle fut une des causes, et la principale peut-être, de rétonnante puissance de la cité-reine :
Sic rerum facla est pulcherrima Roma.
On croit, et Ton répète à chaque instant, dans l'école démocratique, que l'attache à la tradition rend impossibles les progrès de la vie sociale, et condamne les peuples à rimmobilité. Si le progrès allait à changer la nature de Thomme en son essence, la fidélité des peuples à leur tradition y mettrait un insurmontable obstacle. Mais ni l'homme, ni la société, en se perfectionnant, ne changent rien aux conditions fondamentales de leur existence. Le travail du progrès consiste à dompter plus complètement de jour en jour, par une lutte incessante, les penchants vicieux de la nature humaine: à ramener cette nature à sa vérité et à sa simplicité. Tout le secret du progrès gît en ceci : ajouter chaque jour, par des sacrifices sans cesse renouvelés, des vertus à des vertus. Faudrait-il donc, pour acquérir les vertus de l'avenir, renier les vertus du passé? Ou bien, la vertu change-t-elle avec les temps, et ce qui pour nous est vertu, c'est-à-dire force morale et puissance de progrès, l'avenir aura-t-il à s'en préserver comme d'une faiblesse et à s'en dégager comme d un obstacle ?
Lorsque le rationalisme révolutionnaire, qui croit, avec Hégcl, à Téternelle mobilité de toutes choses, brise la chaîne des traditions, il ne fait que suivre la logique de ses idées. Pour tous ceux qui n'ont pas renié la saine raison, qui croient à la vérité une et inaltérable en Dieu, à la réalilé et à la persistance de l'ordre par lequel Dieu
manifeste dans les choses créées ses infinies perfections, la tradition est la condition du progrès autant qu'elle Test de la conservation des sociétés.
Partout, dans le monde, qu'il s'agisse de la vie morale ou de la vie physique, il y a les choses qui demeurent et les choses qui passent. Nous ne pouvons nous perfectionner dans les choses qui passent et changent, qu'en restant fermement attachés aux grandes lois qui dominent toute notre existence. Lorsque, par malheur, nous les avons oubliées et transgressées, il faut que nous mettions toute notre étude, et que nous appliquions tous nos efforts, à nous replacer sous leur joug.
Tout ce qui répond, dans la vie humaine, à l'ordre général et supérieur des principes, constitue le fond de la tradition et doit être sacré. A ce fond viennent s'ajouter tous les faits qui se lient aux conditions particulières de caractère et de vie extérieure des peuples. Là aussi il y a des choses qui ne changent pas et dont la tradition doit être conservée. Interrompre le cours de cette tradition, c'est interrompre le cours même de la vie du peuple; c'est lui enlever toute unité d'action et de développement ; c'est le comdamner à reprendre, à chaque génération, l'œuvre toujours inachevée de son perfectionnement, et à épuiser ses forces dans la poursuite d'un progrès impossible.
S'il n'y a, sans la tradition, ni conservation ni progrès, sans elle il n'y aura pas non plus de liberté. Les libertés qui ne dérivent que des lois sont aussi fragiles que la feuille de papier sur laquelle elles sont écrites. Si les libertés du peuple ne sont pas liées à des faits anciens, si elles ne sont pas entrées dans les habitudes, dans les
traditions nationales, il sufGra d'un caprice du pouvoir ou de la foule pour les emporter. Quand un assentiment prolongé et une pratique constante en ont fait une tradition, elles sont aussi durables que le peuple lui-même.
Un peuple n'a jamais plus de liberté que ses mœurs n'en peuvent porter. Écoutons là-dessus un publiciste de l'école libérale, qu'on ne mettra point au nombre de ceux qui préfèrent l'état stationnaire au progrès politique. « La liberté politique, dit Jl. Laboulaye, est-elle quelque chose d'extérieur, d'absolu comme une vérité mathématique, qu'on transporte de France en Chine sans qu'elle perde rien de sa valeur? ne serait-elle pas, au contraire, le ré. sultat de certaines habitudes, de certains besoins, qu'on ne peut communiquer à un peuple que par degrés, et ne faut-il pas des soins infinis pour l'approprier à la nation, au siècle, au climat qui doit en jouir? La liberté ne résulte pas d'une charte, mais des mœurs, des idées, des habitudes d'un peuple : on ne la décrète pas par un article de loi ; le temps en est un des éléments nécessaires et l'apprentissage ne s'en fait pas en un jour. Les institutions, les chartes, les lois écrites n'ont de valeur que par le peuple qu'elles régissent, et par le soulfle qui les anime et les vivifie*. » Ce souffle, c'est l'àmedu peuple, c'est sa tradition, c'est cette force qui se compose de la force de toutes ses générations réunies, seule force qui suffise à constituer et à défendre les vraies libertés.
Mais cette force traditionnelle, qui est comme le souffle et comme l'àme des peuples, d'où leur vient-elle? Où donc l'homme, toujours agité et toujours mobile, irait-il
* Histoire des États-Unis, i" époque, p. 211, 2' édit.
clicrclier la stabilité, sinon en Celui (]ui est le principe et le centre de tout, et qui seul reste immuable, au milieu des perpétuelles révolutions des choses?
L'esprit de tradition suppose deux choses : d'abord l'amour des principes affermis par une longue pratique et par un long respect, puis l'attachement à tout ce que le travail continu des sociétés a édifié sur cette base première des principes- Or les principes ne sont qu'en Dieu, et nous ne pouvons les tenir que de la puissance établie par D^eu même pour les garder et les répandre, c'est-à-dire de l'Église catholique. D'un autre côté, la fidélité aux vieilles mœurs, l'affection aux institutions que le temps a consacrées, ne peuvent venir que d'une disposition des âmes élevées, par le commerce habituel avec Dieu, au-dessus des inquiétudes et des passions de la vie terrestre.
L'Église catholique vit de la tradition. Tout son labeur dogmatique tend à la conserver pure et ferme, au milieu des passions qui s'efforcent de l'affaiblir et de l'égarer. Les choses saintes dans l'Eglise catholique sont les choises anciennes. En toutes les doctrines qu'elle affirme, en toutes les vertus qu'elle pratique, l'Eglise reproduit fidèlement la vie de son divin fondateur. Il y est toujours présent. 11 y perpétue, par le ministère sacerdotal, la tradition de son enseignement et de son sacrifice.
Par l'Église, la tradition prend un corps. C'est l'Église qui conserve au monde les principes dans leur réalité vivante. C'est elle qui, par sa prédication et par ses sacrements, dégage les hommes des mobiles intérêts du temps et fixe leurs affections en Dieu. En leur ouvrant les perspectives infinies de la vie spirituelle, elle calme les impatiences de leur cœur, elle les préserve de cette passion
de la nouveauté et du changement, à laquelle sont fatalement livrées lésâmes où Vincrédulité a fait le vide.
C'est merveille de contempler le travail lent, patient, inaperçu, mais irrésistible, par lequel TÉglise communique la stabilité aux sociétés qui croient en elle. Voyez, à ce point de Thistoire où finit le monde ancien et où commence le monde moderne, comme tout est brisé, réduit en poudre, comme tout semble perdu d'une irrémédiable instabilité. Qui n'aurait cru que tout allait finir, alors que le vieux monde romain, livré à la décrépitude, ne tenait plus à rien, et que les mobiles passions de ses barbares conquérants résistaient à tout frein et répugnaient à toutes règles? Et pourtant, de ce chaos, l'Eglise a su tirer un ordre régulier et stable, où tout s'enchaîne et se développe par le cours du temps, sous la loi d'une surprenante unité. Elle a rendu des traditions à ce monde qui n'en avait plus; elle l'a mis en état de se donner le système de coutumes le plus complet, le plus fécond et le plus persistant qui se soit vu.
Les sociétés modernes ont une puissance de durer et de renaître que n'eurent jamais les sociétés antiques. Elles possèdent un fond de principes et de bonnes habitudes, qui résiste encore aujourd'hui aux plus violentes secousses, et dont jusqu'ici la Révolution elle-même n'a pu complètement triompher. Comment expliquer ce phénomène de morale et d'histoire? L'action de l'Eglise sur lésâmes en donne seule la raison.
Dans les sociétés qui vivent de la foi, les hommes étendent facilement leurs regards au delà du présent, et ils n'éprouvent nulle peine à les tenir fixés en même temps sur le passé et sur l'avenir. Là où les idées et les habi-
tudes sont catholiques, on s'aiTectionne à tout ce qui forme l'ordre ancien, parce qu'on y voit plus particulièrement Dieu, en qui toutes choses grandissent, se consolident et atteignent leur perfection. Par la pratique de l'obéissance et du sacrifice, l'Ëglise dispose l'homme à préférer la sagesse des ancêtres à Tautorité de sa raison propre et lui rend léger le joug de la tradition. Elle lui enseigne à se méfier de son sens propre, de ses vues personnelles toujours courtes, et vacillantes, e( à se confier en Dieu dont la sagesse met à profit le temps, pour conduire l'humanité à des biens que d'elle-même elle n'atteindrait jamais. Sous la main de Dieu, l'homme sent qu'il n'est rien, qu'il n'est qu'un point perdu dans une immense étendue, et qu'il n'a de valeur et de force que s'il s'appuie sur le passé que Dieu l'a aidé à faire pour préparer l'avenir que Dieu lui laisse entrevoir.