LES TR.ANSFORMATIONS SOCIALES
La société passe, comme l'individu, par divers âges. Elle a de faibles commencements ; ce n'est que par le cours du temps qu'elle parvient à son plein développement, et qu'elle atteint son état de perfection.
L'humanité a commencé par la famille et s'est trouvée d'abord constituée sous la forme de société domestique. Croissant sous la bénédiction divine, elle a multiplié ses familles ; les familles réunies ont formé des sociétés publiques. Mais la vie publique elle-même n'a pas toujours la mémo forme. Elle prend naissance dans l'état patriarcal, elle se développe et reçoit ses véritables caractères dans la cité, et la cité, par son extension naturelle, devient peuple ou nation.
C'est le cours même des choses qui produit ces transformations. « 11 est aussi naturel à la famille, dit le P. Yen-
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tura, de devenir famille et société, qu*il est naturel à la semence de surgir en tige, de devenir tronc, et de ne s'arrêter qu'à Tétat d'arbre, s'épanouissant en une infinité de branches. »
Telle est la marche régulièrement ascendante des sociétés humaines. Mais les écarts de la liberté peuvent troubler cet ordre naturel. Les peuples, parvenus à leur état de perfection, peuvent déchoir par l'abus qu'ils font de leur perfection même. On les voit alors retomber de l'état de nation à l'état de tribus, et plus bas encore peutêtre, à l'état de familles isolées, errantes et sauvages.
M. de Bonald fait remarquer que, hors de l'état de société publique, par l'efTet des passions humaines, la violence régnerait entre les familles et amènerait inévitablement leur destruction. D'où il conclut très-légitimement que c'est une nécessité naturelle pour l'humanité de constituer entre les familles une société publique. « Il s'élève, dit le grand publiciste catholique, au-dessus des familles, en vertu des lois générales et nécessaires de la conservation du genre humain, un être qui a le pouvoir de soumettre à un ordre général de devoirs, c'est-à-dire aux lois d'une constitution, à l'action d'une administration, les sociétés partielles et diverses. Cet état est appelé Tétat général ou public de société, qui est formé de plusieurs sociétés particulières ou domestiques ; et ces familles ainsi réunies en un corps forment une nation sous le rapport de la communauté d'origine, un peuple sous le rapport de la communauté de territoire, un État sous le rapport de la communauté de lois\ »
* Législation primitive^ 11?. III, ch. ix
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Saint Thomas établit, en considérant les besoins de la vie humaine, que la société politique est nécessaire. c< La société domestique ne se suffisant pas à elle-même, c'est une nécessité, résultant de la nature même des choses, que le genre humain vive dans la communauté politique, laquelle est formée de la réunion de plusieurs familles. La raison en est que nulle famille isolée ne peut avoir à elle seule tous les arts et tous les métiers nécessaires à la vie humaine ; et que, moins encore, peut-elle trouver en elle-même la connaissance de toutes les choses qu'il est nécessaire qu'elle connaisse ^ » Commentant ce passage du Docteur angélique, le P. Ventura dit : « L*état domestique est l'état natif de Phomme, mais non son état naturel. La plante, tant qu'elle n'est qu'un faible arbrisseau, n'est que dans un état natif ; et ce n'est que lorsque, par son développement naturel, elle a atteint les dimensions qui lui sont propres et est devenue arbre, qu'elle est dans son état naturel. Il en est absolument de même de l'homme enfant par rapport à l'homme adulte*. »
Tandis que les formés de la vie sociale changent, la société au fond, en sa substance, reste la même. La fin générale de la société publique ne diffère pas de la fin assignée à la société domestique. Dans des conditions différentes, Tune et l'autre ont à subir les mêmes épreuves, à soutenir des luttes semblables, à aider les hommes, par l'ordre et les biens du temps présent, à conquérir les biens à venir. Des deux côtés, le pouvoir vient de Dieu, ne commande qu'en vertu de la loi divine, el ne peut rien
' De Regimine principum, lib. I, c. i.
* Essai sur le pouvoir public, p. 122.
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faire de légitime qu'en conformité avec cette loi. Des deux côtés, les droits et les libertés des gouvernés se déterminent en raison de leurs devoirs. Partout, dans la famille comme dans l'Etat, on est tenu d'obéir au pouvoir, et l'étendue de cette obligation se règle par la nature et l'étendue des sacrifices que le commandement divin impose à la liberté humaine.
Toutefois on ne pourrait, sous peine d'aller se heurter à des conséquences erronées et dangereuses, oublier que, si le fond de la vie humaine et les lois générales qui la régissent restent toujours les méme^ les conditions suivant lesquelles ces lois s'appliquent peuvent être différentes. Il s'opère dans les rapports sociaux et dans les droits respectifs des hommes une modification pro-fonde, lorsqu'ils passent de la vie domestique à la vie publique. Le lien du sang, l'affection qui en dérive, le respect naturel qui soumet le fils au père, l'intimité des rapports de la vie, donnent à l'exercice de l'autorité, dans la société domestique, un caractère d'équité et de réglementation discrétionnaire qu'exprime très-bien le terme de gouvernement paternel. Dans la vie publique, les situations, les intérêts, les sentiments sont différents; il ne peut plus y être question seulement d'équité, il faut le droit et la justice rigoureuse. Rien n'est changé quant aux rapports de l'ordre moral, mais les rapports juridiques ne sont plus les mêmes.
L'autorité publique a donc un caractère juridique qui ne permet pas de la confondre avec l'autorité paternelle. L'autorité du souverain politique s'exerce autrement que ne s'exerce l'autorité du père. Elle a besoin de limites et de contre-poids, qu'il ne serait ni utile, ni
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juste, ni possible d'introduire dans la société domestique.
Le pouvoir du souverain ne vient pas, comme le pouvoir du père, directement et immédiatement de Dieu : le souverain n'est pas propriétaire des biens compris dans rétendue de sa souveraineté, comme le père est propriétaire des biens qui forment le domaine de la famille. Il existe entre le père et le fils une étroite unité, que les rapports de souverain à sujet ne comportent pas. 11 y a dans la famille, sous la direction du père, une communauté qu'on ne saurait transporter dans l'État, sans mettre la société hors de ses conditions naturelles de vie et de perfectionnement. Imposer à l'une des deux sociétés les rapports juridiques de l'autre, serait faire chose à toutes deux également fatale^
Tous les développements que prend la société humaine, toutes les transformations qui s'opèrent en elle, ont leur fin providentielle. Dieu veut que l'homme étende sa puissance sur toute la terre, et qu'il y établisse, dans sa sainte et merveilleuse unité, le rovaume du Christ. Or, ceci ne peut être l'œuvre, ni des familles isolées, ni des cités de médiocre importance. A ce grand travail de domination morale sur le globe, de solidarité spirituelle entre tout ceux qui l'ont conquis, il faut des centres d'action et des forces d'équilibre d'autant plus considérables, que le milieu dans lequel elles ont à s'exercer est plus vaste. C'est par les grandes nations que l'humanité prend possession du globe. Il y a une harmonie naturelle entre la puissance de chaque nation en elle-même, et la puissance collective de l'humanité sur la terre que Dieu lui a donnée.