‹ Les lois de la société chrétienneChapitre 31 sur 37 · LOI · texte numérisé non relu

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son activité, vit complètement de ses propres forces^ Lorsque la cité est régulièrement constituée, l'exercice de l'autorité, au moins quant à. ses formes el quant à son esprit, prend un caractère particulier.

Aux origines, le pouvoir social tient davantage de la puissance paternelle. Le gouvernement n'est pas aslreint à des règles fixes, les garanties légales ne se montrent pas encore, la responsabibilité des pouvoirs n'est pas définie, les limites imposées à leur autorité sont de fait plutôt que de droit. Les chefs commandent en vertu du droit traditionnel dont la source est dans l'autorité du père. Ils possèdent une sorte d'autorité discrétionnaire, que les gouvernés acceptent aisément, parce que la raison principale de leur obéissance est dans leurs sentiments personnels de respect pour le chef.

Lorsque la société est parvenue à l'état purement politique, et qu'elle vit sous le régime de la^^ilé, les rapports sociaux s'établissent et se fixent suivant des conditions nouvelles. L'autorité de la loi se substitue insensiblement à l'autorité discrétionnaire du régime patriarcal, la légalité apparaît. Lorsque la cité s'est étendue et qu'elle est parvenue à l'état de nation, la loi détermine avec précision tous les rapports sociaux. En toute société arrivée a ce point, la vie publique a des règles certaines, TÈtal a une constitution politique, écrite ou non écrite, et les

* « L'association de plusieurs villages forme un État complet, arrivé, on peut dire, à ce point de se suffire absolument à lui-même, né d'abord des besoins de la vie, et subsistant parce qu'il Tes satisfait tous. » — Aristote, Politique, liv. I, i, 8.

Cette définition d'Aristote serait juste, n'était l'idée rationaliste, qui ne voit rien au-dessus de la société civile, et qui veut que toute l'existence humaine soit renfermée dans l'État et relève de lui.

pouvoirs publics sont, d^une façon ou d'une autre, astreints à s'y conformer.

Toute nation a commencé par la cité. De même que la réunion des gentes et des tribus a constitué la cité, la réunion des cités constitue la nation. Il n'y a pas de solution de continuité dans la vie d'un peuple. Ce qui est aujourd'hui vient de ce qui fut hier et prépare ce qui sera demain. Des révolutions peuvent transformer les institutions publiques et modifier profondément l'état social luimême; mais les révolutions, même les plus radicales, ont toujours pour cause l'action longtemps continuée de certains principes, bons ou mauvais, sur l'intelligence et le cœur du peuple.

Aux premiers âges le gouvernement est royal et aristocratique. On peut trouver, à l'origine des sociétés, la république aristocratique par le gouvernement des anciens, jamais on n'y trouve la république démocratique. La démocratie ne se renconti'e, comme forme première de la ^ie publique, que dans des sociétés dérivant d'autres societes plus anciennes, le plus souvent dans des colonies fondées par une troupe d'émigrants réunis sous la loi d'une parfaite égalité. Dans les colonies fondées pour le commerce, la démocratie dérive à la fois de l'égalité de condition entre tous les émigrants, de l'égalité dans les labeurs à accomplir, de l'égalité dans les chances à courir, de l'égale facilité que tous possèdent pour s'élever par leur travail à tous les avantages de la vie.

La société, en passant de l'état domestique à Tétat public, prend naturellement la forme aristocratique. « Les cités, dit Vico, furent dans l'origine des aristocraties mêlées à la monarchie domestique des pères de famille. Au-

trement il est impossible de comprendre comment la société civile sortit de la famille ^ » Les pères de famillet qui, dans la société domestique, exercent Tautorité sur tous ceux qui descendent d*eux, sont les chefs naturels de cette société plus étendue, qui n'est pas encore la cité, mais qui déjà n*est plus simplement la famille. L'aîné est le roi de la tribu. Quand la société a fait un pas de plus et qu'elle est arrivée à l'état politique, quand elle est devenue cité, elle se constitue naturellement en une aristocratie où dominent les chefs des anciennes familles, sous Tautorité d'un monarque qui représente le père commun de la race : sauf de rares exceptions, le gouvernement des âges primitifs est la monarchie tempérée d'aristocratie'.

Chez les peuples qui ont conservé le plus longtemps la législation patriarcale, comjfne les Hébreux, ce sont les anciens qui exercent l'autorité. Dans tout le récit que font les livres saints de la délivrance du peuple de Dieu par le ministère de Moïse, et de sa formation en corps de nation, on voit à chaque instant intervenir les anciens d'Israël, c'est-à-dire les chefs de famille qui gouvernent les tribus par la tradition des patriarches. Quand les Juifs forment un peuple avec sa constitution positive et régulière, l'autorité des anciens s'y retrouve partout : aux anciens des villes appartient l'autorité municipale; le* anciens de la nation constituent le conseil suprême, qui intervient dans toutes les circonstances importantes.

Dans la Grèce des temps héroïques, les rois sont entou-

* Philosophie de Ihistoire, liv. IV, c. vi.

* « Omnes antiquae gantes regibus quondam paruerunt. » — Cicércm, de Legibus, lib. III, c. ii.

rés d'une sorte de sénat, qui, sans mettre de limites à leur autorité, les éclaire et les conseille \

A Rome, il en est de même, avec des formes plus précises qui tiennent à Tesprit juridique et au génie éminemment politique du peuple de Romulus. Nous retrouvons, dans les institutions de la cité romaine, des traces très-marquées de la coopération des chefs de famille des premiers temps au gouvernement delà chose commune. Les sénateurs romains sont les successeurs des chefs de ces gentes dont la réunion, lors de la transition de l'état patriarcal à l'état politique, a formé la cité romaine. C'est à Rome que la juridiction partriarcale conserve le plus longtemps, dans les mains du pater familias^ son caractère primitif *.

* « Les chefs, les rois, les princes ou gérontes (car le même mot, en grec, désigne à la fois un vieillard et un homme d'un rang et d'une position remarquables), composent le conseil, dans lequel, d'après ce que nous voyons dans V Iliade, les résolutions d'Agamemnon d'un côté, et de Nestor de l'autre, semblent prévaloir d'une manière uniforme. Nous voyons Nestor présenter son avis à Agamemnon de la manière la plus soumise et la plus délicate, pour qu'il soit adopté ou rejeté, suivant le bon plaisir du « roi des hommes ». Le conseil est un corps purement consultatif, assemblé, non pas avec un pouvoir quelconque d'arrêter péremptoirement la résolution funeste du roi, mais seulement pour l'instruire et le guider. » Grote, Histoire de la Grèce j t. II, p. 501 de la traduction.

* « Au fond et dans la forme, la famille romaine est la base de l*État romain. La société s'y compose des anciennes associations fa* miliales. Les gentes, avec toutes les familles qu'elles embrassent, sont incorporées en bloc dans l'État ; comme l'État repose sur l'élément de la famille, de même, dans l'ensemble des détails, on en a adopté les formes. La nature a donné pour chef à la famille le père dont elle procède, et sans lequel elle prendrait fin. Mais dans la communauté politique, qui ne doit j^as périr, il n'existe point de chef selon les lois de la nature. L'association romaine s'est formée

Dans le monde gréco-romain, la royauté n'a qu'un temps. De bonne heure elle est remplacée par une aristocratie qui, au début, conserve encore le caractère patriarcal, mais qui finit par être une institution toute politique. Au bout d'un certain temps, l'ai istocratie antique dégénère en oligarchie, et bientôt les violences démocratiques appellent le césarisme. La royauté, disparue dès les premiers temps, ne reparaît plus.

Dans le monde chrétien, les choses suivent un cours tout différent : la puissance de la monarchie croît avec la puissance des peuples, et ses grandeurs vont de pair avec les progrès de la société politique. C'est que la monarchie, telle que les siècles modernes l'ont eue, est une institution propre aux sociétés chrétiennes. Les sociétés païennes ne pouvaient ni la comprendre ni la réaliser.

par le concours de paysans, tous libres, tous égaux, sans noblesse instituée de droit divin. Il lui fallait quelqu'un pourtant qui la dirî' geât (rex), qui lui dictât ses ordres (dictalor), un maître du peuple enfin (magister populi), et elle Ta choisi dans son sein pour être, à rintérieur, le chef de la grande famille politique.

« Conmie le père de famille foit chez lui, le roi, en vertu d'une règle reconnue, ne prend pas de décision dans les circonstances graves, sans s'éclairer du conseil d'autres citoyens. Le conseil de famille est un pouvoir modérateur pour le père et pour l'époux, le conseil des amis dûment convoqué influe par son avis sur le parU qui sera adopté par le magistrat suprême. L'assemblée, vis-à-vis du roi^ ne fait pas obstacle légal au pouvoir illimité dont le repriésentant l'interroge en certaines graves occurrences. Cette assemblée est un conseil politique, le conseil des anciens, le sénat. Dans les premiers temps, lorsque l'État se formait de la réunion de toutes les geni^^i chacune d'elles avait son chef dans l'assemblée des anciens. Aussi voit-on plus tard les sénateurs se regarder encore conime les représentants de ces anciennes unités familiales, dont l'agrégation avait constitué la cite. » — M. Morajasen, Histoire romaine 1. 1, p. ^6 â 93 de la traduction h^ançaise.

Chez les peuples de Tantiquité, TÉtat, quel que soit son mode de constitution, absorbe toutes les forces sociales. Royauté ou république, aristocratie ou démocratie, peu importe, il y a toujours là un pouvoir omnipotent, qui concentre tout en soit et qui dispose de tout. La cité, quel que soit le pouvoir qui la gouverne, est absolue. A mesure que les forces individuelles se développent, les luttes et les dissensions l'envahissent, aussi bien par l'appât offert aux ambitions enflammées à la poursuite du pouvoir, que par l'effort des passions pour secouer le joug de fer qui leur est imposé. Jamais l'antiquité ne connut cette heureuse conciliation de la liberté et de l'autorité, qui est le trait distinctif du gouvernement royal, tel que le génie des peuples chrétiens le conçoit.

La féodalité brisa l'unité absolue du régime romain, en divisant la société en une multitude de souverainetés locales. Au moment où elle semblait ainsi mettre partout le désordre, elle préparait un régime d'ordre général, où l'unité devait se rétablir sans détruire la liberté et sans ôter aux forces particulières leur légitime et nécessaire indépendance.

Sous l'empire de la féodalité, la communauté primitive est transformée en une association, dans laquelle le droit de propriété se combine, par la fixité et l'hérédité des tenures, avec l'état de dépendance personnelle des temps antérieurs. Le communisme, qui était de l'essence du césarisme antique, est éliminé de la vie sociale. Entre le suzerain et ses vassaux, entre le seigneur et ses tenanciers, il y a le lien perpétuel de la terre à la terre ; mais ce lien est synallagmatique, et il contient en germe l'application du principe chrétien *du service réciproque. La

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propriété et la liberté, encore limitées, ont pourtant déjà leurs premières garanties. Insensiblement, ce qui restait d'assujettissement, dans ce système d'immobilisation universelle, s'adoucira et disparaîtra. Par l'effort persévérant de l'Église et sous la protection du pouvoir royal, l'homme et la terre parviendront à une complète liberté. Le privilège, seule sauvegarde de la liberté en des temps qui tenaient de près encore aux âges d'asservissement et d'exploitation des petits par les grands, fera place à 1 égalité. Tous se trouveront protégés par la loi que porte le pouvoir, autour duquel se groupent toutes les forces sociales. Le roi sera le défenseur de tous les droits; la royauté maintiendra dans TJÉtat l'équilibre de tous les intérêts. Sous l'autorité de la justice royale, chacun disposera de sa personne et de sa terre, avec la seule restriction du bien commun et de l'ordre essentiel de la société. Alors on verra se prononcer chaque jour davantage la tendance à tout constituer sous la loi de l'unité politique, que rend de plus en plus nécessaire la mobilité croissante imprimée à la société par l'affranchissement de tous et de toutes choses. Mais cette unité ne sera pas l'unité absorbante et despotique de l'État antique ; ce sera une unité de liberté et d'harmonie, par le concours de toutes les forces, sous la direction tutélaire de la royauté. L'ordre et la liberté seront partout, quaadle pouvoir royal remplira fidèlement sa mission, qui est d'aider à la libre expansion de toutes les forces sociales en les contenant sous la loi du bien, dernière raison de tout ordre social et de tout ordre politique.

Au point de vue du développement politique et des progrès de la constitution de l'État, tels que les sociétés

chrétiennes les conçoivent, deux peuples, la France et l'Angleterre, nous offrent des enseignements particulièrement instructifs.

En Angleterre, la transition de l'État féodal à l'État politique moderne a été d'autant plus facile, que jamais la féodalité ne s'y était constituée dans les conditions d'indépendance aristocratique qu'elle acquit en France. Dans la féodalité pure, le roi n'est que le seigneur suzerain de ses vassaux, qui se considèrent comme ses pairs. Il ne règne sur la société que par leur intermédiaire. Dans la monarchie fondée par Guillaume le Conquérant, le roi possède un droit prépondérant, comme suzerain direct de tous les fiefs du royaume. D'ailleurs la puissance des communes, capables de se défendre par ellesmêmes contre les abus de la force, les garanties légales accordées de bonne heure à la possesion des Copy-holders ; la règle de l'égalité de l'impôt, résultant du droit qu'a la couronne d'exiger de tous les propriétaires la taxe de l'escuage ; la destruction, dans la guerre des Roses, des vieilles races féodales ; l'habitude de l'association et de l'initiative individuelle, que les Anglais tiennent det traditions germaniques, et que l'influence de TÉglise sui les mœurs, au moyen âge, a fortifiée et disciplinée : toutes ces trailitions, toutes ces circonstances diverses de la vie publique et privée des Anglais, contribuèrent à développer de bonne heure chez eux, au sein même de la féodalité, tous les éléments de la constitution politique de l'État.

Un siècle et demi après la bataille d'Hastings, l'égalité de tous les sujets, sous le pouvoir dn roi, avait donné à tous le sentiment de l'unité nationale. Sous les Planta-

genêts, le principe de la participation des divers ordres du royaume au gouvernement s'introduit et s'affermit dans la constitution. L'autorité du Parlement s'accroît avec l'usurpation de la maison de Lancaster. Le droit de voter les impôts est acquis aux représentants des corporations. Fortescue atteste qu'au quinzième siècle tous les Anglais sont égaux devant la loi, et que le roi est soumis aux lois. Sous les Tudors, la noblesse n'a plus d'autres privilèges que ceux de la pairie, et ce sont des privilèges purement politiques. La suzeraineté féodale n'existe plus que de nom et l'hommage n'est plus qu'une simple formalité. Dans les relations de la vie sociale, il n'y a plus rien de l'ancienne subordination aux seigneurs. L'autorité appartient à la propriété foncière. Les propriétaires, qui remplissent les grandes charges des comtés, n'ont que la supériorité d'influence qu'ils doivent à leur fortune et à leurs fonctions. Dès lors se trouve complètement réalisée la fusion de tous les Anglais en une communauté sociale, dont l'aristocratie fait la force sans en être en aucune façon séparée. Toute la nation n'est qu'un corps dont l'aristocratie est la tète. Le droit politique, tel que l'entendent les peuples modernes, a remplacé le droit féodal.

En France, l'œuvre d'unité dans l'ordre politique s'opère principalement par la royauté. Ici il faut se garder de confondre des règnes et des régimes divers. La formation politique du royaume de France est commencée par des monarques qu'anime l'esprit de l'Eglise catholique ; elle a, à l'origine, tous les caractères d'une entreprise aussi légitime que profitable à la société. Malheureusement elle se continue et s'achève sous l'empire d'un tout

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autre esprit, et elle aboutit à une renaissance de césarisme dont, jusqu'à nos jours, la société française n'a cessé de porter le poids.

Louis le Gros et saint Louis furent des monarques intimement pénétrés de l'esprit de l'Église et de ses maximes de gouvernement. Or il est incontestable qu'à leur époque l'action constante des papes tendait à faire prévaloir dans le gouvernement de l'Église*, par une juste pondération de l'autorité centrale et des institutions locales, cet ordre général et ce principe d'unité sans lesquels aucune grande société ne saurait se conserver. Ces deux rois vraiment chrétiens ne firent qu'introduire dans leur royaume les règles que l'Église elle-même s'efforçait de faire prévaloir dans le monde soumis à son autorité.

Tout affaibli qu'il était au début de- la troisième race, le pouvoir royal conservait néanmoins un principe d'autorité, à l'aide duquel il devait ramener à l'unité la souveraineté disséminée dans les mains des grands vassaux.

Le roi était placé à la tête du système féodal; il était le chef seigneur; tous relevaient de lui; tous étaient tenus de lui faire hommage et de lui jurer fidélité, tandis que lui ne relevait de personne, fors de Dieu. « La royauté était réellement de droit divin et reconnue comme telle par la société féodale. D'ailleurs le souvenir de 'l'ancienne royauté était vivace chez le peuple. Les chants populaires, les épopées, les légendes, célébraient à Fenvi Cbarlemagne, symbole glorieux du pouvoir royal. La royauté représentait, à partir du onzième siècle, une idée abstraite, vague, mal déHnie, il est vrai, mais

qui laissait des regrets et donnait des espérances ^ o Au fond, c'était l'idée éminemment chrétienne d'un pouvoir protecteur des faibles qui faisait alors la force de la royauté. « Les rois, dit un grand jurisconsulte qui était aussi un savant historien, étaient parvenus à s'élever au-dessus des pouvoirs qui tyrannisaient la société ; à se rendre protecteurs des faibles, défenseurs des opprimés, modérateurs des querelles entre les grands vassaux ou de ceux-ci avec leurs propres vassaux, et, pour employer les expressions de M. Guizot, « à faire de la royauté une « sorte de juge de paix universel au milieu de la France. » Ce fut en s*en tenant aux règles et aux formes du régime féodal, mais en tirant, avec patience, a\ec habileté, souvent avec énergie, toutes les conséquences du principe de la suzeraineté de la couronne, principe avoué et reconnu par les grands vassaux eux-mêmes, que les rois exercèrent cette interrention modératrice et acquirent cette supériorité, qui est manifeste dès le règne de Louis VI, et qui atteint presque son apogée sous celui de saint Louis '. »

Louis le Gros, assisté d'un grand ministre que l'Eglise lui a fourni, veut avant tout faire son devoir de roi chrétien, et il le fait vigoureusement jusqu'à la fin. Il s'efforce de faire prévaloir son autorité pour mettre l'ordre dans son royaume, par esprit de justice et de charité. Au témoignage de Suger, Louis, tout jeune encore, avait mérité l'amitié de l'Église par le généreux appui qu'il lui avait prêté. Toujours il avait été le défen^^eur des

* M. Boularic, la France sous Philippe le Bel, liv. I, ch. i.

* Pardessus, Essai histoiique sur V organisation judiciaire^ p. 91.

clercs, des travailleurs, des pauvres et des orphelins ; ce qui lui valut d'être, avec la grâce de Dieu, élevé au pouvoir suprême^ suivant le vœu de tous les bons, contre le vœu des méchants et des impies, qui, s'ils l'avaient pu, auraient voulu l'en exclure* .

Ce roi, qui passa la plus grande partie de sa vie à cheval, la lance au poing, pour réprimer les déprédations des grands seigneurs, mit aussi Tordre dans la justice, par l'institution des juges des exempts, dont les fonctiona» rappellent celles des Missi Dominici de Charleraagne*. L'intervention de Louis le Gros dans le grand mouvement d'affranchissement et de restauration des communes, l'assistance qu'il prête aux populations qui réclament

* Voici les textes de Suger qui affirment les vertus royales et chrétiennes de Louis le Gros :

« Ludovicus itaque faraosusjuYenis, jocuodus, gi^tus etbenivolus (quo eliam a quibusdam simples reputabatur), jam adultus, illustor et animosus regni pnterni defensor, ccclesiarum ulilitatibus providcbat, oratorum {id est clericorum), laboràtoruri) et pauperum, quod diu insolitum fuerat, quieli studebat.... Praefatus autem Ludovicus, quoniam in adolescentia Ecclesiae amiciliam liberali defensione promeruerat, Deo annuenle, ad regni fastigia sicut bonorum voto asvi > citur, sic raalorum et impiorum votiva macbinalione, si fiert possct, excluderelur. » — Vi!a gloriosissimi Ludovici^ c. ii et xiii (édition de la Société de l'Histoire de Fiance).

* « Le caractère de protection que Louis le Gros sut attacher à la royauté féodale se manifesta bientôt dans Tordre de la justice. Ses ministres, Garlande et Tabbé Suger, eurent la noble hardiesse de chercher à renouveler Tinstitution des Missi Dominici, Des commissaires furent envoyés dans les seigneuries, pour recevoir les plaintes que les sujets formaient contre les seigneurs ou lem^s officiers, statuer sur ces plaintes ou les renvoyer à la cour du roi. Ces envoyas royaux furent 9^i^e\ésjiiges des exempts, parce qu'ils se rendaient dans les seigneuries non dépendantes du domaine de la couronne, et dès lors exemptes de la justice ordinaire des prévôts et autres ofiicicrs du roi. » — Laferrièrc, Histoire du drôi' français, t. iV, p. 100.

290 LIVRE m, CHAPITRE IV.

des chartes pour la garantie de leurs droits, aident puissamment aux progrès de l'unité dans la France féodale. « A mesuré, dit M. Laurentie, que la domination des châteaux s'atténuait sous les coups du roi, l'existence communale dut tendre à s'agrandir en sens inverse. L'affranchissement ou la restitution des communes fut une réaction lente et graduelle contre la constitution féodale, et qui marcha parallèlement au rétablissement de la grande unité de la monarchie ^ » Déplus en plus le droit, régulièrement déGni, s'applique à toutes les classes. Les communes prennent leur place dans le régime féodal, mais elles -tendent à le transformer en un régime de légalité, dont l'unité politique est le dernier terme*. «Avec Louis le Gros, dit M. Guizot, une nouvelle ère commence. La portée de sa puissance, la sphère même de son activité, sont encore bien restreintes; les résultats de ses ef-

* Histoire de France y t.. TI, ch. m.

^ « La royaulé féodale était déjà un principe de centralisation pa r son caractère de pouvoir suzerain et justicier. Elle devint, par suite de la 'révolution communale, un pouvoir central et ^ouverain. La société, avant l'émancipation des communes, n*avait que le caractère de société féodale; après l'émancipation des communes, et par leur alliance avec la royauté, la société prit un caractère général et national. — La suzeraineté s'appliquait à des possesseurs de fiefs, la souveraineté s'appliqua de suite aux habitants des villes devenus bourgeois et sujets du roi. 11 y eut gouvernement, nation ; et un ordre nouveau, le tiers état, se produisant sous Tinfluence des libertés locales, il y eut possibilité d'assemblées nationales et d'États généraux. • — Laferrière, Histoire du droit français , t. IV, p. 144.

Il y a quelque exagération à dire qu'après rémancipalion des communes la société prit un caractère général et national. Ce qui serait une erreur, si l'on ne considérait que l'état de la société au douzième siècle, devient une observation très-juste, si l'on considère les tendances que l'émancipation des communes imprime à la France féodale.

forts sont, dans le présent du moins, de bien peu de valeur. Cependant, dans ses entreprises, quelque intention d'un gouvernement central et régulier se laisse entrevoir. La royauté se présente comme un pouvoir public appelé à maintenir, au profit de tous et contre tous, la justice et Tordre : pouvoir trop faible pour suffire à cette tâche, mais en qui s'éveille Iç sentiment de la dignité de sa mission, et qui le voit poindre aussi dans l'esprit de ses sujets. Louis le Gros a peu fait pour les libertés politiques, beaucoup pour la formatiou de TÉtat et du gouvernement national*. »

C'est la royauté féodale, et, par elle, le régime féodal lui-même, c'est le gouvernement et la société qui se transforment, sous l'empire de la force secrète qui conduit les peuples vers leur pleine et naturelle expansion, et, en se transformant, ils s'acheminent, par une marche lente et régulière, vers l'unité nationale.

Saint Louis est, plus encore que Louis le Gros, le roi justicier. II continue l'œuvre de son infatigable prédécesseur, et donne au travail de la constitution de Tunité française l'impulsion décisive. U veut être pour ses sujets le ministre du Dieu qui gouverne tout avec une souveraine justice. Il veut que la justice règne, non-seulement dans son domaine propre, mais dans toutes les. terres dont il est le suzerain, c'est-à-dire dans tout le royaume de France. De là cette unité par la justice, qui est le trait dominant et le grand bienfait de son règne.

La pensée capitale du saint roi, quant à l'administra-

1 Notice sur Suger, Collection des mémoires relatifs à Vhistoire de France, t. VIIL

tion intérieure du royaume, se trouve dans ces mots de Joinville : « Après que le roi Louis fut revenu d'outremer en France, il se conduisit très-dévotemeot envers Notre-Seigneur et très-justement envers ses sujets : c'est pourquoi il considéra et pensa que c'était très-belle chose d'amender le royaume de France. Premièrement il établit un établissement général sur ses sujets par tout le royaume de France, en la manière qui s'en suit : « Nous, « Louis, par la grâce de Dieu roi de France, éta-

« blissons que tous nos baillis, vicomtes, prévôts, maires « et tous autres, en quelque affaire que ce soit ou en « quelque office qu'ils soient, fassent serment que, tant c< qu'ils seront en olfice ou en fonctions de baillis, ils fe- « ront droit à chacun, sans acception de personnes, aussi « bien aux pauvres qu'aux riches, à l'étranger qu'a « l'homme du pays, et ils garderont les us et coutumes c( qui sont bons et éprouvés ^ »

t'est par esprit de justice et c'est par l'action des ofliciers de justice que saint Louis tend à reprendre partout l'exercice des droits régaliens, et, par conséquent, à ramener tout à l'unité par la commune soumission à la couronne.

La cour du roi, établie comme tribunal suprême par tout le royaume, donne naissance au Parlement, instrument puissant de souveraineté et d*unité judiciaires, dont les rois abuseront trop souvent, mais qui, aux mains de princes comme saint Louis, n'eût jamais été qu'un instrument d'ordre public et de féconde unité. La vigi-

* Mémoires de Joinville. Comment le roy corrigea ses baillis, ses prévos, etc.

lance royale de Louis IX ne s'en remet point à autrui du soin de veiller à la justice dans son royaume; il visite lui-même les provinces et les fait visiter par des énques' teurs, qui continuent la mission attribuée par Louis le Gros aux juges des exempts. Vdx Tordre que les ordonnances royales mettent dans l'administration des communes du domaine royal, par la réglementation protectrice que le roi accorde aux corporations dans lesquelles réside la force des communes, la bourgeoisie consolide et régularise son existence au milieu de la société féodale.

Ainsi se préparent l'équilibre des forces politiques du royaume et le concours de tous au grand mouvement d'unité nationale, qui sera l'œuvre des siècles suivants. Saint Louis, dans les instructions qu'il laisse à son fils, fait clairement voir son dessein politique : « Surtout garde les bonnes villes et les coutumes de ton royaume dans l'État et dans la franchise où tes devanciers les ont gardées; et, s'il y a quelque chose à amender, amende-le et redresse-le, et tiens-les en faveur et en amour : car, à cause de la force et des richesses des grandes villes, tes sujets et les étrangers redouteront de rien faire contre toi, et spécialement tes pairs et tes barons*. »

Ce que voulait saint Louis, avec ce coup d'œil politique supérieur que donne la grandeur de l'âme et la droiture du cœur, c'était l'unité par la pondération des forces sociales, non l'unité par Tabsorption de la société dans le pouvoir de l'État. M. Dareste, résumant l'œuvre judiciaire et administrative de Louis IX, dit avec grande justesse : « La centralisation, fortifiée en vue de réformes néces-

* Joinirille, ch. cxcv, de la traduct. de M . de Wailly.

saires, n'avait rien d'alarmant pour le pays. La grandeur morale de saint Louis, l'éclat de sa justice, la modération qu'il apportait dans Texercice ide ses droits, faisaient aimer le progrès de son autorité. 11 avait trop de scrupules pour tomber jamais dans l'arbitraire ; il savait respecter toutes les libertés générales ou locales, fussent-elles des privilèges, et il con^ltait les grands, le clergé, les gens des villes, pour les actes qui les concernaient. Toutes ordonnances que nous avons de lui furent faites dans son conseil, la plupart de l'avis des intéressés et avec leur concours ^ »

C'est donc par la force des principes qui animent et dirigent toute politique chrétienne, c^est par les inspirations de la justice et de la charité, que la royauté fraaçaise pose les premières assises de sa grandeur, et aussi de la grandeur de la France, qui est étroitement unie à la sienne.

Sous Philippe le Bel, la royauté, préférant aux. traditions de la politique catholique l'esprit du césarisme que lui soufflent ses légistes, corrompt et dénature l'œuvre commencée par saint Louis. Au lieu de rallier et d'ordonner dans l'unité les forces de la société, elle vise à les subjuguer et à les absorber. Dans sa lutte contre la féodalité, Philippe le Bel s'appuie sur les règlements de saint Louis> mais il les détourne de leur esprit et en fausse l'application. Ce que saint Louis avait fait avec justice et modération, ses successeurs le font sans justice et sans mesure.

Nonobstant ces déviations regrettables et parfois cou-

* Histoire de France, t. II, p. 260.

pables, Tœuyre d'unité se continue, et elle aboutira en peu de temps à la constitution définitive de la nationalité française.

Le conseil d'État, duquel se détache au bout d'un certain temps le parlement dç Paris, est l'institution dont se servent les rois pour attirer tout à eux dans l'ordre administratif et dans l'ordre judiciaire. Au commencement du quatorzième siècle, lorsque les divers éléments de la vie publique se sont dégagés des liens de la féodalité pure, les Etats généraux apparaissent comme représentation de tous les groupes d'intérêts entre lesquels se répartissent les forces de la nation. La bourgeoisie vient y prendre sa place, avec le clergé et la noblesse. C'est encore le droit féodal qui d<mne la forme à toutes les relations publiques. En répondant à l'appel de la royauté, la bourgeoisie accomplit envers son seigneur direct îes devoirs du vassal; c'est le service de cour qu'elle fournit. Mais le vieux principe de l'assistance féodale comporte ici, dans l'application, un caractère plus large, qui ré pond à une transformation profonde des rapports sociaux. L'intervention das Élats généraux dans le gouvernement atteste que l'unité nationale est faite, et qu'il n'y a plus qu'à la consolider et à la développer. Sous Charles YII, les députés de toutes les provinces du royaume ont leur place dans les assemblées nationales. Louis XI reprend, avec un redoublement d'énergie et aussi avec un redoublement d'injustice, la lutte de la royauté contre toutes les forces sociales qui peuvent faire obstacle à l'uniformité de sa domination. « Le règne de ce prince, dit M. Augustin Thierry, fut un combat de chaque jour pour la cause de l'unité de pouvoir et la cause du nivellement social, com-

'im UVRE m, CHAPITRE IV.

bat soutenu à la manière des sauvages, par Tastuce et par la cruauté, sans courtoisie et sans merci ^ » Richelieu, avec une politique non moins profonde, mais moins odieuse; Louis XIV, avec toute la grandeur, toute la noblesse et toute la courtoisie qui manquaient à Louis XI, mirent le sceau à Tœuvre. Dès iDrs le régime féodal a disparu; il a fait définitivement place au régime d'unité politique des sociétés modernes.

En même temps que s'accomplit, dans la vie nationale, ce grand mouvement vers l'unité, le travail d'affranchissement civil s'achève dans l'ordre social, et le travail d'extension de tous les droits, dans Tordre politique, se continue. Toujours, en effet, le progrès des droits politiques accompagne, en le suivant, le progrès des droits civils, tîe senties changements survenus dans les conditions de l'existence sociale qui provoquent les transformations dans la constitution politique.

Les sociétés étendent leurs libertés suivant un certain ordre que détermine le caractère même des relations de la vie aux divers âges. Aussi longtemps que la société tient encore de la famille et vit, en partie du moins, sous la loi de communauté patriarcale, tout repose sur le principe aristocratique. A cet âge primitif, l'agglomération politique est peu considérable; les groupes particuliers entre lesquels les forces sociales se répartissent, les gentes, les curies dans l'antiquité, les seigneuries dans le monde féodal, sont en eux-mêmes fortement constitués par le lien de la dépendance personnelle ; mais ils ne se tiennent entre eux que par une hiérarchie dont les de-

^ Histoire du tiers état, ch^ ui.

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grés ne sont pas unifonnément et régulièrement fixés. Cette hiérarchie peut être d'autant moins rigoureuse dans ses formes, qqe les rapports sociaux sont moins étendus et moins compliqués.

A mesure que la société grandit, par l'accroissement de la population et par l'empire du travail sur le monde extérieur, les groupes locaux acquièrent plus d'importance, et en même temps la tendance vers l'unité se fait plus vivement sentir dans le corps social. Les connaissances s'étendent, la richesse se répand, les relations deviennent plus faciles, plus fréquentes, plus lointaines. L'esprit local cède devant l'esprit public. Toutes les forces particulières* se dégagent, et un travail général d'affranchissement s'opère au sein de la société. Par les progrès de l'intelligence et de la richesse dans les rangs supérieursdu travail, désintérêts nouveaux se constituent. A cet ordre nouveau d'influences répond un ordre nouveau de libertés. L'ancienne hiérarchie sociale, sans être détruite, devient moins absolue ; elle entre en composition avec des forces qu.'elle avait jusque-là maintenues dans une complète dépendance politique. C'est alors qu'apparaissent les libertés bourgeoises.

Dans les premiers temps, les libertés bourgeoises prennent leur place au milieu du système aristocratique, elles se constituent sous la loi du privilège. Plus tard, lorsque l'intelligence, la richesse, la facilité et l'étendue des communications, auront fait de nouveaux progrès, les influences bourgeoises rompront le cercle de la hiérarchie aristocratique; elles étendront le droit politique et y feront participer à titre égal tout ce qui s'élève jusqu'au niveau bourgeois.

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Mais les libertés bourgeoises tiennent en un point des libertés âristocratiqjues : elles sont jalouses et exclusives. La bourgeoisie prend yis-à^vis du peuple Tattitude que l'aristocratie prenait jadis vis-à-vis des prétentions bourgeoises : elle tient le peuple à distance. Sous ce régime, le peuple atteindra le dernier terme du grand travail d'é- , mancipation civile commencé et longtemps poursuivi sous l'empire du régime aristocratique : il acquerra la plénitude du droit civil, mais il n'aura point de part au droit politique.

Ici se rencontre une des grandes différences entre les sociétés antiques et les sociétés modernes, une des grandes supériorités de celles-ci sur les premières. Les sociétés antiques connurent l'égalité dans Toligarchie, qui fait le fond de nos libertés bourgeoises ; cette égalité prit même chez elles le caractère ardent et ambitieux de la démocratie ; mais jamais elles ne connurent cette liberté civile de tous, qui est la loi du monde moderne. Tandis que, dans les sociétés chrétiennes, la liberté, par radoucissement graduel du servage, fait de continuels progrès; dans l'antiquité, c'est au contraire la servitude qui est en progrès par le nombre des esclaves, et en progrès par la rigueur de l'assiyettissement dont ils portent le joug. Toujours l'esclavage tint le monde antique séparé en deux groupes ennemis. Les libertés politiques les plus étendues, même les libertés démocratiques, n'y furent jamais que le partage d'une minorité relativement peu nombreuse. En réalité, les cités libres du monde ancien n'étaient, par rapporta la masse de la société, que des oligarchies.

Le règne des libertés bourgeoises est court. Les aspira-

tioas à rinfluence età régalité passent promptement de la bourgeosie dans le peuple. Comme les ambitions bourgeoises oat détruit Tordre hiérarchique de la société aristocratique, les ambitions populaires pompront à leur tour le cadre, pour elles trop étroit, des libertés bourgeoises.

Mais rintervention du peuple dans la vie publique peut avoir des caractères bien différents. Si les prétentions du peuple à la liberté politique prennent leur source dans les jalousies purement égalitaires, qui animent trop* souvent la bourgeoisie ; si Ton s'arrête, pour les justifier, à l'idée d'un droit absolu, que tout homme posséderait par cela seul qu'il possède la raison ; si de ce droit individuel et de la seule force du nombre en veut tout faire dériver dans l'ordre politique, en un mot, si l'idée et la passion démocratiques ont envahi les masses, l'ordre, la paix, l'existence même de la société, courront les plus, sérieux périls. La liberté démocratique n'a jamais pu rien fonder ni rien conserver. Toute sa puissance est pour le trouble et la destruction. Elle introduit l'individualisme dans la vie publique. Divisant et fractionnant toujours, elle finit par rejeter le principe de la nationalité et par mettre tout le droit public dans la souveraineté locale. Elle institue le règne de la commune, et par la commune elle brise l'unité politique, fruit des efforts persévérants d'une longue civilisation.

Les libertés populaires n'ont rien de commun arec la liberté démocratique. Ce ne sont point les libertés de telle ou telle classe insurgée contre l'ordre général de la société : ce sont les libertés de tout le monde,, libertés protectrices de tous les droits dans tous les rangs et dans

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toutes les situations ; ce sont les garanties d'une société qui n'use du droit politique que pour faire respecter son droit civil avec tous les intérêts qu'il embrasse.

Les libertés populaires apparaissent lorsque l'œuvre de l'affranchissement civil des travailleurs est accomplie, et que l'organisation du travail par la liberté est arrivée à son terme. A ce moment, le travail, plus maître de ses mouvements, est aussi plus puissant et plus varié dans ses applications, plus compliqué dans ses relations. La solidarité croît avec la division du travail et avec l'étendue des entreprises. Sous la loi d'une complète liberté civile, toutes les classes sont plus rapprochées par les idées, par les mœurs, aussi bien que par les intérêts. On comprend mieux alors le besoin qu'on a les uns des autres. L'unité de la vie sociale se fait mieux sentir, dans l'ordre moral comme dans l'ordre matériel. De cette unité plus étroite des forces sociales résulte naturellement l'unité de la vie nationale par l'ordre général de l'État, et un lien plus fort des citoyens à la chose commune par la participation de tous au droit politique.

Au milieu de toutes ces transformations de la vie sociale, de tous ces progrès de la vie politique, les principes qui servent de fondement à toute association humaine demeurent fixes et invariables. II y a un fond de vérités supérieures et un ordre de faits traditionnels qu'on ne pourrait ébranler sans tout renverser dans le monde. Quel que soit le mode des rapports sociaux, quelle que soit la constitution politique de l'État, ily^ deux choses qui se retrouvent partout, et sans lesquelles il n'y aurait plus de société : un certain ordre hiérarchique qui donne à la société sa forme, et un principe

d'autorité divine par lequel toutes choses sont maintenues et conservées dans la société eomifiie dans la nature.

Chaque société a sa hiérarchie déterminée par la nature des forces qui subsistent en elle et par le mode de leur action. La hiérarchie ne se constitue pas arbitrairement, elle est Toeuvre des siècles. Le pouvoir et la liberté ne se peuvent séparer; ils se développent et se transforment sous l'action des mêmes causes et dans le même sens. C'est en modifiant l'ordre hiérarchique que vous étendez ou que vous restreignez la liberté. La liberté et la hiérarchie sont inséparables ; en constituant l'une on règle l'autre. L'état domestique, l'état patriarcal, l'état politique, ont leur hiérarchie propre, comme ils ont leurs libertés propres. L'histoire des transformations de la société est l'histoire même des transformations de la hiérarchie à laquelle elle obéit.

La foi en Dieu, le respect de ses commandements, sources de toute autorité, de toute obéissance et de toute liberté, sont comme l'âme des sociétés. Principes et traditions, tout part de là et tout aboutit là.

Aux origines toute société est religieuse. L'homme, plus proche de Dieu, sent qu'il ne' peut rien sans Lui. Récemment sortie de la famille, la société publique continue les traditions religieuses qui se conservent au foyer domestique. Le père dans la famille est en même temps roi et pontife. Lorsque la vie publique a succédé à la vie de famille, le chef politique est aussi le chef de la religion ; le gouvernement, dans toutes ses parties, reste étroitement uni au culte ; tout dans la vie sociale, dans la cité comme dans la famille, s'inspire de la religion. Dans l'antiquité, l'union sera si étroite, que la distinction

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.nécessaire entre les choses spirituelles et les choses temporelles s'en trouvera altérée, et que Tordre spirituel souffrira de cette confusion autant que Tordre .temporel. Mais du moins Tantiquité, en cela plus heureuse que nous, échappe à l'humiliation et au péril de l'athéisme public.

Le philosophisme contemporain entoure de tous ses respects ces âges primitifs, où Thomme ne faisait rien sans appeler Dieu à son aide et sans invoquer son nom. L'homme faible encore, dit-on, et convaincu de son im- . puissance en présence d'une nature qui le domine, sent le besoin de s'appuyer sur une autorité plus forte que lui-même, et supérieure à ce monde dont il n'est pas encore le maître. Aujourd'hui quHl est entré, par les labeurs accumulés des siècles, en pleine possession de toutes ses facultés, et qu'il a trouvé dans sa puissance intelligente le secret de faire servir le monde à ses desseins, il n'a plus besoin que de lui-même. Ce qui était sensé, louable, utile pour Thomme encore enfant, ne serait plus, pour Thomme fait, qu'une humiliante et inutile abdication de son indépendance rationnelle.

Parvenus à Tunité nationale et au plein exercice du droit politique, les hommes sont portés à croire qu'ils peuvent, dans la vie sociale, faire tout par eux seuls, et ils essayent de mettre la politique à la place de la religion. L'homme du dix-neuvième siècle est si sûr de lui-même, qu'il s'imagine pouvoir, sans inconvénient, se passer de toute autorité surnaturelle . Il se persuade qu 'i 1 est libre lorsqu'il refuse de s'humilier devant Dieu, et il ne soupçonne pas que c'est au moment où il se vante d'être affranchi qu'il est le plus durement asservi.

Rien de plus chimérique, rien de plus fatal que cette conception d'un âge tout humain, qui succéderait, par le cours naturel des choses, a Tâge divin et à l'âge héroïque, et dans lequel la liberté humaine, pleinement émancipée, étendrait ^r le monde Iç régne d'une puissance intellectuelle indéfiniment progressive. Lorsque Thomioe s'abandonne à ce rêve, il oublie bientôt qu'il n'est fort qu'à la condition de servir Dieu. Il arrive que c'est au moment où il se croit assuré de tous les progrès que l'abime s'ouvre sous ses pas.

Sans doute, l'homme parvenu, par l'effort longtemps continué d'une civilisation déjà ancienne, au plein essor de ses facultés, peut agir davantage par lui-même. Il peut réaliser, par ses seules forces, dans l'ordre des intérêts temporels, des entreprises pour lesquelles jadis il aurait eu besoin de tutelle et d'assistance. Bien des choses se faisaient, durant les premiers âges, à l'abri du sanctuaire, où la paix, la science et l'énergie morale avaient trouvé refuge, tandis qu'aujourd'hui, dans nos sociétés plus régulières, plus compactes et plus clairvoyantes sur leurs intérêts, ces mêmes choses sont abandonnées à la libre initiative et à la concurrence de tous. Dans les sociétés avancées, l'action de l'homme apparaît davantage ; elle est plus intense, plus étendue, plus raisonnée ; mais elle ne peut s'exercer avec efficacité et sécurité, qu'à la condition de ne point se répandre hors du cercle de moralité et de justice où Dieu l'a renfermée. Tout âge est divin, parce que Dieu est toujours le maître de la vie humaine, et que, sans Lui, rien ne se fonde et rien ne dure.

Les hommes auront beau transformer leur vie sociale, perfectionner leurs institutions, étendre leurs libertés,

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faire du nouyeau en toutes choses, dans le fond ils seront toujours les mêmes. Ils se retrouveront toujours devant Dieu tels qu'ils étaient, lorsqu'en punition de leur ré- Yolte ils cominencèrent cette vie de labeur, dans Tordre moral et dans Tordre matériel, qu'ils continuent depuis six mille ans, à travers tant de vicissitudes et tant de révolutions. Le Psalmiste prononce la parole qu'ont à répéter tous les âges et tous les hommes, quand il dit au Seigneur :

c( Vos années, à vous, s^étendent dans toutes les générations.

« Au commencement vous avez fondé la terre, et les cieux sont Touvrage de vos mains.

« Ils périront, et vous demeurerez y tous vieilliront comme un vêtement; vous les changerez comme un manteau, et ils seront changés.

a Mais vous, vous êtes, et vos années ne se consument pas.

« Les enfants de vos serviteurs auront leur habitation, et leur voie sera ferme devant vous^ »

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