‹ Les lois de la société chrétienneChapitre 34 sur 37 · L'ÉTAT ET LA FAMILLE. 30J · texte numérisé non relu

L'ÉTAT ET LA FAMILLE. 30J

traire de ce qui est de son devoir et de son intérêt; au lieu de conserver la famille elle la ferait disparaître dans l'Etat. En privant la famille de sa liberté, TEtat se priverait lui-même d'une de ses plus grandes forces.

L'État a'aura nulle raison de s'immiscer dans les affaires de la société domestique, et la famille sera assurée de sa liberté, lorsque la Iqi de Dieu y sera parfaitement respectée. Fidèle à cette loi, la famille jouira de sa pleine autonomie, car elle se mettra et se conservera d'elle-même en son ordre naturel. Quand l'esprit de sacrifice, qui règne partout où Dieu est présent, inspirera la famille, l'autorité et l'obéissance y seront à leur perfection ; tous les devoirs y seront remplis, tous les droits y seront respectés, tous les intérêts y seront satisfaits, sous l'empire et par la vertu de la charité.

La famille où Dieu n'est plus est inévitablement livrée à l'opppression des pouvoirs publics. Que le père oublie, ainsi qu'il arrive trop souvent de nos jours, qu'il se doit à ses fils jusqu'à la complète abnégation de soi ; qu'il se fasse au milieu des siens une existence égoïste, sans souci de l'obligation que Dieu lui impose de faire de ses enfants des hommes pour l'Eglise et pour l'Etat, osera-t-on, en face d'un mal si grave, dénier à TÉtat le droit de pourvoir, par l'instruction obligatoire, à l'avenir des jeunes générations et à la conservation du corps social lui-même? Pour les enfants que l'indifférence ou la cupidité des parents livrent avant l'âge à la grande industrie, à ses fatigues énervantes et à ses vices plus énervants encore, n a-t-il pas fallu, même dans les pays où la liberté de la famille est le plus respectée, que l'Etat vint suppléer à la tutelle insouciante et trop souvent coupable du père

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de famille? Mais quand le père aura laissé passer aux mains de l'État les plus importantes de ses prérogatives^ la famille sera-t-elle encore la famille?

La société est un tout fortement lié, où Tordre domestique et Tordre politique, Tordre civil et Tordre public se touchent par tous les côtés et se pénètrent intimement. Il y a action et réaction continuelles de Tun sur l'autre. On ne pourrait juger de la constitution poKtique d'un peuple si Ton ne tenait compte de son droit civil, et le droit civil se ressent des influences du droit public. Nous n'entendrions rien à la constitution romaine, si nous ne savions ce qu'était la famille à Rome. On en peut dire autant de là constitution anglaise. Personne n'ignore comment, dans le monde féodal, toute la vie politique avait son principe et sa règle dans la vie de la famille. Il est vrai qu'alors la société ne s'était point encore complètement dégagée du régime patriarcal ; mais on ne peut contester que, dans cette période de la vie sociale, Tunion étroite entre la famille et la société politique n'ait été, pour les peuples, une source de force et de liberté. On ne saurait nier non plus que le respect des pouvoirs d'alors pour la liberté de la famille, n'ait été Torigine de bien des libertés aujourd'hui profondément enracinées dans les mœurs. C'est la fixité de la famille qui a fixé tous les droits.

Tous ceux qui travaillent à affennir et à pacifier la société travaillent à faire respecter la famille ; tous ceux qui visent à troubler et à renverser la société s'attachent à abaisser la famille. Nous sommes témoins de ce que fait la Révolution pour détruire la famille sous prétexte de l'émanciper, et chaque jour nous voyons ce que les dé-

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faillances et les corruptions de la famille démocratique prêtent de force à la Révolution. Si la Révolution pouvait consommer la ruine et la dispersion de la famille, rien ne -résisterait plus à son absolutisme : conscience, idées, propriété, tout serait à elle.

La Révolution s'attaque à la famille dans Tordre moral et dans Tordre matériel ; par Tune et l'autre voie, elle attente légalement au bon ordre, au bien-être, à la vie même dé la société publique.

L'entreprise capitale de la Révolution contre la famille, c'est la sécularisation du mariage. L'Église s'attachant à la tradition évangéliqlie et apostolique, laquelle ne fait que reprendre l'institution primitive de Dieu, a donné au mariage le caractère d'un sacrement. Elle seule a pouvoir pour établir les empêchements qui rendent nul le mariage, elle seule est juge de toutes les difficultés qui peuvent s'élever sur sa validité. La Révolution fait du mariage un simple contrat civil ; elTe exige que Tacte civil précède ce qu'elle appelle, lorsqu'elle est modérée et courtoise, la bénédiction nuptiale, laquelle est devant Dieu le seul et vrai mariage.

La constitution de 1791 décrétait en ces termes la sécularisation du mariage : « La loi ne considère le mariage que comme contrat civil. Le pouvoir législatif établira, pour tous les habitants sans distinction, le mode par lequel lesnaissances, mariages et décès seront constatés, et il désignera les officiers publics qui en recevront et conserveront les actes. »

Sur cette disposition, un légiste contemporain fait cette remarque : « Ces dispositions achevaient la séparation, commencée depuis des siècles, entre la société civile

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et la société religieuse, entre le temporel et le spirituel. Elles réalisaient le vieil axiome qui avait eu jusqu'alors une application incomplète : L Eglise est dans VEtat et non VÉtat dans VÈglise. Le ministère ecclésiastique, comme pouvoir, était replacé dans Tordre de la société spirituelle*. »

En sécularisant la famille, la Révolution la désoi^anise et la tue. Écoutons ici la parole du jurisconsulte que nous venons dç citer. Son témoignage a d'autant plus de poids qu'il professe, quant à la distinction du contrat et du sacrement, une erreur condamnée par TÉglise. « La doctrine delà Révolution, dit M. Lafcrrière, qui se résume dans l'individualisme, le matérialisme et l'athéisme, ramenait tout à l'individu, et devait tendre à la dissolution de la famille et par conséquent du mariage, fondement de la famille. Une telle doctrine devait favoriser et prodiguer le divorce, comme moyen de ramener l'individu à sa liberté naturelle. Elle devait aussi concourir à renverser les barrières des mœurs entre les enfants légitimes et les enfants nés hors du mariage. Eufm, elle devait traiter fort dédaigneusement le célibat des prêtres, et autoriser leur mariage comme un acte de liberté naturelle et une juste protestation contre un faux et vieux préjugé. Et ce caractère est en eflet profondément empreint dans les décrets de la Législative et de la Convention. Rien n'est plus facile que de contracter mariage dans cette phase législative, si ce n'est de dissoudre le mariage par le divorce *. »

* Laferrière, Essai sur llmtoire du droit français, t. II, p. 175.

• Essai sur Vhisioire du droit français, t. H, p. 239.

On peut juger par ce qui suit des coaséquences que la Révolution

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L'attentat que commet la Révolution contre la famille, en-la privant de son caractère religieux, est le plus grave de ses attentats contre Tordre social.

La plus profonde et la plus honteuse des plaies de la famille sécularisée, c'est la stérilité. Comment les époux résisteront' ils aux conseils de la prudence utilitaire, s'ils n'ont plus foi au commandement divin? Qui leur persuadera de s'imposer la charge toujours pesante d'une nombreuse famille, s'ils croient que l'homme n'est en ce

tirait du principe de liberté séculière qu'elle introduisait dans le mariage :

« La Convention mit les enfants nés hors mariage sur la même ligne que les enfants légitimes ; elle déclara leurs droits de successibilité égzus. à ceux des autres enfants ; elle déclara même la succès sibilité réciproque entre les enfants naturels et leurs parents collatéraux; et, pour rendre plus complète l'assimilation à la filiation légitime, elle permit, par la loi du 12 brumaire an II, aux enfants et descendants d'enfants nés hors mariage, de représenter leurs pères et leurs mères dans l'exercice des nouveaux droits.

« Les enfants adultérins ne furent pas toujours couverts de la même faveur que les enfants naturels, ka Convention leur accorda, à titre d'aliments, le tiers en propriété de la portion d un enfant légitime, libéralité scandaleuse dans la succession des riches, et part insuffisante dans la succession des pauvres. — Mais, s'il s'agissait de la succession de personnes séparées de corps par jugement ou par acte authentique, l'adultère fut absous dans ses effets relatifs aux enfants. Quelle que fût la certitude du vice de leur naissance, les adultérins alors étaient appelés, avec les enfants naturels et los enfants légitimes, au partage égal de la succession de leur père : il suffisait que leur naissance eût été postérieure à la demande en séparation de corps. La loi admettait, sans doute, que le mariage avait été dissous, dès qu'il avait existé entre les époux une cause ou un désir de séparation ; les époux avaient dû, dès ce moment, suivre l'impulsion d'affections désordonnées ; les enfan's n'étaient [dus le fruit de l'adultère, mais d'une relation libre. — Le nicpris du mariage et l'immoralité sont écrits e»i traits igno.TÛnieux dans le décret du 12 brumaire an 11. i» — IbUt,^ p. 201.

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monde que pour accroître ses jouissances, et si la loi de rintérét a remplacé, dans les habitudes domestiques, la loi chrétienne du sacrifice ? La société ne sera-t-elle point en danger de périr sous l'action de ce mal, dont les ravages frappent aujourd'hui les moins prompts à s'effrayer, et qu'on pourrait appeler le mal rationaliste ?

La société ne vit, ne grandit et ne se conserve que par ses vertus. Lorsque la Révolution aura restauré le. paganisme dans la famille, où la société ira-t-elle puiser les forces morales qui lui sont indispensables pour s'élever à la perfection, dans Tordre matériel comme dans l'ordre moral ? Qui ne voit que c'est dans la famille chrétienne que naissent et se fortifient la probité, l'amour du travail, l'économie, l'abnégation, l'empressement à secourir autrui, toutes ces vertus qui sont la source de la grandeur et du bien-être des nations? Que reste-t-il de ces vertus dans le peuple, là où les doctrines de la démocratie révolutionnaire ont, non pas absolument éteint, mais seulement affaibli et comme suspendu la vie catholique des familles ? Les nombreuses enquêtes, privées et publiques, faites depuis quarante ans, sur la condition des classes ouvrières, répondent catégoriquement à cette question.

La famille sécularisée n'aura plus d'autre lien que l'intérêt. Lorsqu'on ne croit plus en Dieu, chacun croit en soi et vit pour soi. Qui ferait autrement serait dupe ou insensé. Dans la famille livrée à l'égoïsme démocratique, qui se souciera de ses proches? qui songera à ses ancêtres et à ses descendants? que font, à celui qu'inspire le seul intérêt propre, le passé et l'avenir ? Il ne voit que le présent, qui est lui-même. Celui qui n'a pas appri».

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dans la famille, à «'affectionner à ce qui fut avant lui et à se préoccuper de ce qui sera après lui, n'aura daps toute son existence d'autre souci que le profit du moment. L'esprit de tradition, n'étant plus dans la famille, ne sera plus nulle part. L'individu séparé de la famille n'est qu'un atome perdu dans l'immensité de la masse sociale. Lorsqu'il portera son regard sur la chose publique, ce sera son intérêt propre et actuel qu'il y cherchera. L'homme dont l'existence ne s'est pas fixée, accrue et dilatée dans la vraie vie de famille, que les devoirs et les affections du foyer domestique n'ont point accoutumé à reporter sa pensée et son cœur en deçà et au delà du présent, cet homme-là ne tiendra à rien dans la vie sociale. Sur l'illusion d'un progrès ardemment poursuivi par le caprice de la foule, d'une entreprise qui flattera sa vanité et éveillera ses cupidités, il sera prêt à renier tout le passé et à risquer tout l'avenir de la société.

Si l'autorité divine ne garantit plus l'inviolabilité de Tordre domestique, il n'y aura plus dans la société publique aucun ordre solidement établi. Quels sentiments les honunes auront-ils de l'ordre, quel respect porteront-ils aux droits établis, quand ils verront Tordre nécessaire de la vie humaine, dans la plus nécessaire des sociétés, avec les droits sacrés qu'il protège, livré, par le législateur qui en a la garde, aux caprices et aux outrages des passions ? Quand la loi aura par le divorce, suite naturelle delà sécularisation delà famille, ôté à la société domestique tout principe de stabilité, chacun dans la vie publique nesecroira-t-il pas en droit de refaire, à son gré, une constitution sociale qui met des entraves à ses ambitions

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et à ses cupidités ? L'idée même d'un ordre stable et définitif n'existera plus dans la société, quand on n'en trouvera plus le type dans la famille.

Supposez la famille affranchie de tout ce que la démocratie rationaliste appelle le principe religieux : la société aura-t-elle encore les vertus publiques, qui sont aussi nécessaires à sa vie que le pain l'est à la vie de nos corps? Où seront la soumission et l'obéissance, quand les enfants n'auront point pris, par l'autorité du commandement divin, l'habitude de plier sous l'autorité pater* ne Ile? Où sera dans les chefs le respect des droits et des intérêts des gouvernés, quand le père de famille ne réglera plus sa conduite envers ses fils sur la loi de Dieu, qui est en même temps loi de justice et loi de charité, et qu'il sera accoutumé à pratiquer, dans le gouvernement de sa maison, le droit du plus fort ? Si la famille a perdu, avec l'esprit du christianisme, l'habitude du sacrifice, où les hommes iront-ils puiser la force de la volonté, la grandeur des sentiments, la générosité du caractère, qui animent et soutiennent toute la vie publique? Déjà nous ne voyons que trop ce que valent, dans la politique, ces générations qui sortent des familles énervées et dégradées par l'individualisme démocratique. Quand la famille n'aura plus d'hommes, l'Etat aura-t-il encore des citoyens?

Et cetle grande verlu de patriotisme, qui honore les peuples autant qu'elle les sert, pense-t-on la trouver dans le cœur des hommes, lorsqu'on en aura chassé l'amour et le respect de la famille? Nous ne tenons pas directement et intimement à la société politique, nous n'y sommes fortement rattachés que par les choses qui nous touchent immédiatement. Le patriotisme est l'amour de la

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terre des ancêtres, I^attachement au champ paternel qui a reçu l'empreinte de nos premiers pas, le souvenir du foyer près duquel nous ayons grandi avec les joies et les douleurs qu'il réveille en nous, l'impression, difficile à effacer même chez les mauvais, des enseignements de la famille qui ont ouvert notre esprit à la vérité, attiré notre cœur à la vertu : voilà les sources premières des affections patriotiques. Qui n'a point de famille n'a point de patrie. Celui que l'individualisme révolutionnaire aura détaché de la famille^ sera bien prompt à rompre tous les liens de patriotisme pour courir aux rêves de la démocratie universelle. Notre âge en a fait l'expérience. Sans doute, le devoir entre pour beaucoup dans le patriotisme chrétien . Nous savons à quoi nous sommes tenus envers la société où Dieu nous a fait naître, et la vertu chrétienne nous rend capables de toute abnégation dans la vie publique. Mais, pour donner à l'accomplissement du devoir cet élan de générosité qui fait la grandeur et la puissance du patriotisme, il faut une impulsion qui parte du cœur, et cette impulsion vient surtout de l'affection à la famille dans le passé et dans l'avenir.

La Révolution attaque la famille au cœur, en lui ôtant par la sécularisation tout ce qui fait sa force morale ; elle l'attaque aussi dans ses conditions matérielles d'existence, en lui rendant impossible la conservation des biens nécessaires à sa perpétuité, et en dispersant, à chaque génération, le patrimoine que le travail et l'économie des ancêtres avaient constitué. Par cette seconde entreprise contre l'économie naturelle de la vie domestique, elle nuit, comme par la première, à l'ordre et à la prospérité de la vie publique.

La Révolution, qui est par essence égalitaire, s*est proposé de mettre obstacle, par le despotisme de la loi civile sur les partages, à la conservation des fortunes qui dépassent un certain niveau. En même temps, et par ce même moyen, pour rompre plus sûrement avec le passé, elle vise à la dissolution des anciennes familles gardiennes de la tradition sociale.

Les pouvoirs révolutionnaires profitent habilement des ombrages que donnent à Tesprit moderne le droit d*aîiiesse et les majorats^pour faire rejeter, au nom de la liberté, le principe de la liberté testamentaire du père de famille. Dans une société que la Révolution prétend avoir afTrandbie de tous les dcspotismes, on ne veut pas que le père ait la facilité de concilier, en disposant de son patrimoine, TalTection qu'il porte à tous ses enfants avec le soin de conserver à sa famille le foyer autour duquel sa vie collective se perpétuera, et les biens de toute nature qui serviront d'aliment à l'activité de ses générations successives.

Depuis longtemps les légistes, sou.<; l'empire des idées d'égalité et de mobilité démocratiques, travaillaient à détruire le système successoral des vieilles sociétés chrétiennes. Dans ce système, tout était combiné pour conserver les familles en leur conservant leurs biens. Sans doute ce principe peut et doit être appliqué différemment suivant la différence des temps. Par suite des changements que le progrès de la liberté civile et le complet affranchissement de toutes les forces individuelles ont introduits dans notre état social, certaines parties du système ancien devaient disparaître ou recevoir de profondes modifications. Le système des substitutions ne peut être au-

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