‹ Les lois de la société chrétienneChapitre 5 sur 37 · LE FAIT SOCIAL · texte numérisé non relu

LE FAIT SOCIAL

Singulier contrat que celui qui peut être, à chaque LQstant, rompu par la volonté même dont il procède, et qui n'oblige que sous le bon plaisir de l'obligé.

En vain prétendrait-on que la liberté ne peut point se permettre de tels caprices, et qu'elle ne peut aller jusqu'à briser le lien qu'une fois elle a accepté ; la logique résiste à ces compromis. La liberté est toujours la liberté, la souveraineté toujours la souveraineté. Si la nature m'a fait libre et maître absolu de moi-même, aucune promesse ne tiendra contre cette loi. Je conserverai toujours le droit de faire ce qui me plaira, car, la liberté pleine et souveraine étant de l'essence de mon être, l'aliéner serait une sorte de suicide moral, et je ne pourrais cesser d'être libre qu'en cessant d'être.

Or, ce qui est vrai de l'individu n'est pas moins vrai de la société. La société ne peut avoir que les droits de l'homme, mais elle les a tous. A ceux qui prétendraient l'enchaîner à un pouvoir et à une organisation quelconque, elle pourra toujours répondre avec le plus bruyant des démocrates modernes : « Rousseau, a-t-on dit, déclare que lorsque le peuple a délégué le pouvoir il ne peut le reprendre. Eh bien, Rousseau a tort. Ces théories ne conviennent plus aux démocraties modernes. Le suffrage universel d'un jour n'est pas celui du lende-

huitième siècle, et les pactes par lesquels des hommes, jetés loin de leur patrie, sur des terres étrangères, règlent les conditions de la vie commune dans la colonie qu'ils vont fonder. Tel fut le pacte rédigé, sur le vaisseau la Fleur de mai, par les émigrés puritains, qui allaient chercher en Amérique un refuge contre la persécution. (]omme le dit H. Laboulaye, ce que ces hommes constituaient, ce n'était pas une société, mais un gouvernement. Voir V Histoire des ÉtaU-Unis, 1" époque, 7" leçon.

main, et c*cst pourquoi il ne peut stipuler sa propre aliénation. Il est la collection des volontés d'un peuple : à chaque seconde, il y a une volonté qui meurt et qui est remplacée par une volonté différente ou contraire, et vous voudriez faire décréter la perpétuité par le suffrage universel ! Le suffrage universel ne peut pas plus abdiquer sa souveraineté que le citoyen ne peut abdiquer sa liberté de pensera »

L'homme est fait pour la société. Tout nous le dit, et personne aujourd'hui ne dit plus le contraire. L'homme n'a pu naître, se conserver et atteindre à son plein développement, que dans la société et par la société. Il y tient par son esprit, par son âme, par son cœur, par toute sa vie morale autant que par sa vie matérielle.

La société est un fait universel et primitif; fait que nul homme n'a pu créer, puisque sans elle nul homme ne serait ; fait antérieur à toute combinaison humaine, institué par une volonté supérieure à toute volonté humaine, et réglé par uoc loi indépendante de ceux qu'elle assujettit. Et cette loi est vraiment une loi naturelle, puisque c'est l'auteur même de la nature humaine qui l'a portée, et qu'elle prend sa source dans Pacte créateur qui a constitué cette nature.

Toute société est une réunion d'êtres libres, dont les forces tendent en commun à une fin déterminée. C'est par la concorde des intelligences et des volontés, sous la direction du pouvoir, que la société réalise le bien de tous les individus qui la composent, et qu'elle assure en

* Discours de M. Gainbclta, à la sJaicc du Corps législalif du 5 avril 1870.

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