‹ Les lois de la société chrétienneChapitre 6 sur 37 · LE FAIT SOCIAL · texte numérisé non relu

LE FAIT SOCIAL

même temps sa conservation et son perfectionnement à elle-même.

La société est autre chose, et elle est plus que la simple collection des individus qui, vivant sous une même autorité et sous une même loi, poursuivent par la libre union des forces particulières tous les progrès dont la vie humaine est capable. La société est un être moral, indépendant des individus qui le composent, doué d'une vie propre, constitué, suivant l'ordre providentiel des choses, en vue d'une fin distincte de la fin assignée aux individus. Ni les individus ne sont faits absolument et uniquement pour la société, ni la société n'est faite absolument et exclusivement pour les individus.

La société a pour devoir essentiel, je dirai même pour nûssion première, de mettre les individus à même d'accomplir, par leurs forces propres et libres, la destinée à laquelle i'ssont appelés. Mais, de leur côté, les membres de la société ont pour devoir de prêter leur concours à la société, en vue de l'accomplissement du rôle que la souveraine disposition de Dieu a assigné, dans le mouvement général de l'humanité, à chacune des sociétés particulières qui forment la grande société des nations.

L'unité dans la diversité, tel est le trait dominant de toute vie sociale ; la solidarité y est au fond de tout.

Lorsque les hommes travaillent d'un effort commun dans la vie publique, sous le contrôle et sous l'autorité du pouvoir, à l'accomplissement de la fin vers laquelle la Providence dirige leur activité collective, l'unité nous apparaît, en tout ce qu'ils font, évidente et palpable. Les lois qui l'établissent sont précises, positives ; elles s'im-

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posent à tous sous la forme extérieure et avec le caractère impérieux du droit.

Lorsque nous poursuivons, dans Tordre de la pure liberté et par notre activité individuelle, les biens que comporte la vie privée, ce n'est plus la loi qui fait l'unité, mais elle s'établit partout d'elle-même. Tous tiennent à tous par des liens que nulle volonté particulière n'a formés, et qui s'imposent irrésistiblement. En vertu d'une disposition générale des choses, les forces de l'un ne peuvent se déployer avec plein succès que moyennant le concours des forces de tous les autres. Tous, nous sommes, pour les plus petites choses comme pour les plus grandes, pour Tordre matériel, comme pour Tordre moral, dans la dépendance de tous ; la liberté de chacun de nous serait réduite à l'impuissance en proportion de Tkolemcnt dans lequel elle s'enfermerait.

Ce que Notre -Seigneur Jésus-Christ demande pour ses disciples à Dieu son Père, au moment où il va fonder, sur le Calvaire, la grahde société de l'Église catholique qui traversera tous les âges et embrassera toutes les races, c'est la grâce de Tunité. « Père saint, conservez en votre nom ceux que vous m'avez donnés, afin qu'ils soient un, comme nous-mêmes, afin qu'ils soient un, comme vous, mon Père, en moi et moi en vous ; qu'ils soient. de même un en nous^ »

Cette prière du divin Sauveur a été exaucée, non-seulement dans Tordre spirituel, mais encore dans Tordre temporel. Un des traits qui élèvent particulièrement le monde moderne au-dessus du monde païen, n'est-ce pas

* Saint Jean, ch. xvii, v. 11 et 21.

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l'unité de plus en plus parfaite qui tend à s'établir, sur le globe, entre toutes les fractions de la grande famille humaine, et, dans chaque État, entre toutes les classes qui le composent ?

C'est qu'en effet l'unité véritable et solide de la vie humaine n'est et ne peut être qu'en Dieu. En Lui elle a • sa source par l'unité de la croyance ; en Lui elle se conserye par l'intime cohésion du mutuel sacrifice. Là est Tunité première et profonde de toute société humaine. Sous toutes les formes et à tous les degrés, la société implique l'unité; mais l'unité sociale n'est durable, vivante, féconde, que lorsqu'elle prend sa racine dans les âmes, et qu'elle procède de la seule force qui les pénètre et les gouverne, c'est-à-dire de la force même de Dieu.

Dans toutes les sociétés, comme signe et moyen d'unité, comme organe destiné à ramener au centre toutes les forces sans cesse divergentes de la liberté. Dieu a mis le pouvoir. Différent quant à son mode de détermination et quant à la loi de son action, suivant la irature différente des sociétés, le pouvoir se retrouve partout où il y a des êtres libres unis par un lien social. -

Il est trois genres de sociétés entre lesquelles se partage notre vie. La société spirituelle d'abord, puis, dans l'ordre temporel, la société domestique et la société publique.

La société des âmes avec Dieu et des âmes entre elles, c'est-à-dire la société spirituelle, est la plus nécessaire, la plus haute, la plus intime de toutes les sociétés. C'est là que l'unité règne dans toute sa force, par la force même de la vérité, qui est une. Là, sous l'empire de la loi qui régit les consciences, toutes les volontés diverses se trou-

vent sans cesse ramenées à la yolonté souveraine de Dieu, auteur de cette loi. Là, par une impulsion qui dépasse les stricts commandements de la loi, la charité rapproche et unit toutes les volontés particulières. Là, le pouvoir vient directement de Dieu et parle directement en son nom. Là, Dieu lui-même se communique aux âmes ; c'est en Lui et par Lui que tous vivent d'une même vie et sont véritablement un.

Dans la société temporelle, l'unité n'est qu'une ombre, en quelque sorte, de cette unité profonde, radicale, de la société spirituelle. Sans doute, c'est sur l'autorité de Dieu que le pouvoir temporel s'appuie , et c'est pour obéir à Dieu qu'on lui obéit. Mais ce pouvoir ne vient de Dieu qu'indirectement, et ses commandements s'exercent dans un ordre extérieur où l'autorité n'a pas prise immédiatement sur les âmes. Plus l'homme sera fidèle à Dieu, plus parfaite sera, par la soumission de tous à la l(^ l'unité de la société temporelle. Mais, par la nature des choses, le lien qui rapproche les hommes dans l'ordre des intérêts de la vie présente, ne peut avoir le caractère de cette union étroite par laquelle s'établit la communication de chacun à tous et de tous à Dieu, dans la vie spirituelle. Quand il s'agit des intérêts temporels, même les plus légitimes, la diversité, la mobilité, sont partout. Les intérêts ne lient jamais qu'imparfaitement les hommes, et l'unité qu'ils fondent n'a jamais la forte consistance de l'unité des âmes attachées à la poursuite d'on bien infini, toujours présent, toujours le même, et qui se donne à tous sans être diminué par personne.

Dieu a néanmoins marqué, du caractère d'une véritable et féconde unité, les deux sociétés dans lesquelles l'hu-

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maDité acoimplit sa destinée terrestre ; la société domestique et la «oeiété publique. En Tune comme en Tautre on trouve le pouvoir. Il nous apparaît plus doux, plus respecté, et en même temps mieux obéi, dans la société domestique, qui a pour chef celui-là même qui en est l'auteur direct ; plus craint, mais entouré de moins de respect, dans la société politique à laquelle il tient par un lien moins intime. Dans Tune comme dans l'autre, il assure l'unité de la vie par l'unité du commandement et par la coordination de toutes les forces sous l'empire de la loi. Dans l'une comme dans l'autre, lorsqu'elles restent fidèles à leur nature, le devoir, l'affection, l'intérêt, concourent à maintenir toutes les volontés individuelles en cet état de concorde hors duquel il n'y a pas d'ordre social. Et de cette concorde, étendue à toute la suite des générations, nait la tradition, c'est-à-dire cette continuité de f existence dans le temps, qui est aussi un des éléments nécessaires pour constituer l'être moral qu'on appelle une société ; car sans la tradition il pourra bien y avoir des individus groupés pour l'intérêt du moment, mais un intérêt contraire les dispersera le moment d'après, et il n'y aura jamais ni famille ni État.

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