LE BUT SOCIAL
pouTaient posséder ensemble. Or, quand la yictoire reste aux défenseurs de la plus juste des causes, c'est assurément une heureuse victoire, c'est une paix digne de tous nos vœux. Ces choses sont bonnes et sans doute sont des bienfaits de Bien. Mais si, au mépris des biens supérieurs qui appartiennent à la céleste cité, où la victoire possédera rinaltérable sécuritir de la paix éternelle. Ton s'éprend des biens A'ici-bas jusqu'à les croire uniques, ou du moins jusqu'à les préférer à ceux mêmes que l'on croit plus excellents, la misère, ou un surcroît de misère, est inévitable \ »
Tout se résume, sur cette question des sources pse* mîères du bon ordre et de la prospérité des sociétés politiques, en cette parole si souvent répétée, et qu'on trouve plus vraie à mesure qu'on en médite plan attentivement les applications : « Cherchez premièrement le royaume de Dieu et sa justice, et tout le reste vous sera donné par surcroît*. »
Dans l'ordre général de la vie humaine , il y a à distinguer l'ordre spirituel et l'ordre temporel ; puis, dans l'ordre temporel, l'ordre moral et l'ordre matériel.
En toute société c'est l'ordre spirituel qui est le premier et qui soutient tout. L'ordre moral des sociétés est fondé Sur leur ordre spirituel. Supposez, ce qui ne s^est jamais vu, une société où il n'y a point d'ordre spirituel. Là, comme tout relève de l'temme et de son capricieux empire, rien, dgns l'ordre moral, ne peut être ni défini, -ni assuré, l'homme y fait seul la loi, comme il prétend
* Livre XV, c. 4.
^ Évangile de saint Matlhîeu, vi, 3S.
faire seul aussi la yérité sur laquelle repose la loi. Mais ni loi ni vérité ne pourront résister à l'impétueuse mobilité des passions affranchies du joug divin. Tout, à chaque moment, sera remis en question par l'irrémédiable inquiétude qui envahit h^s esprits, aussitôt que Thomme se sépare du centre immuable duquel dépendent Tordre, la paix et la stabilité de toutes choses.
L'homme, par son corps, tient au monde cxlérieur* En sa personne, le spirituel et le corporel sont étroitement unis. Ils le sont également dans la société. L'ordre matériel est, pour les sociétés humaines, inséparable de l'ordre moral, dans lequel il trouve sa raison d'être et duquel il tire toute sa puissance. Les biens matériels n'ont de valeur qu'autant qu'ils aident l'homme à se conserver pour l'ordre moral et à s'y perfectionner. D'autre part, l'homme n'a de puissance sur le monde extérieur que par l'énergie de sa volonté et par la force de son intelligence, choses qui sont essentiellement de l'ordre moral. L'ordre matériel est donc un moyen par rapport à l'ordre moral ; c'est dans cet ordre supérieur que l'homme en réalité se meut, et tend à la fin que Dieu lui a assignée. Les biens matériels ne sont vraiment des biens que dans la mesure ou on les rapporte, drrectement ou indirectement, aux biens de la vie morale, lesquels eux-mêmes ne sont biens qu'autant qu'ils rapprochent l'homme de Dieu, bien suprême et fin dernière de tous les êtres.
Ordre spirituel, ordre moral, ordre matériel, voilà toute la vie humaine. Tous les progrès dont elle est susceptible rentrent dans ces trois ordres. La recherche scientifique peut bien les distinguer l'un de fautre ; mais,
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en réalité, ils sont constitués sous- la loi d'une étroite unité, qui est Tunité même de notre vie et de notre être. Ni l'individu ni la société ne peuvent atteindre le but que la volonté créatrice leur a marqué, s'ils ne développent, dans une parfaite harmonie, et suivant leur ordre naturel de subordination, toutes les puissances de vie et' d'action qu'ils ont reçues de Dieu.
Ces biens, qui sont le but de notre légitime recherche, ces progrès auxquels toutes les sociétés aspirent, il faut, pour répondre aux lois de la justice aussi bien qu'à Tintécêt du corps social, qu'ils tournent au profit de tous. Les petits, les faibles, les pauvres, sont les plus nombreux en toute société. Rattachés aux puissants et aux riches par le lien de la solidarité, il faut qu'ils aient leur part des avantages que conquiert à la société l'activité des plus heureux et des plus forts. Nulle société ne pourra être considérée, comme régulièrement ordonnée, si les classes inférieures ne trouvent, chez les classes supérieures, cette sollicitude constante et cette fraternelle assistance dont leur faiblesse a besoin.
La société, ce n'est pas seulement ce petit nombre d'hommes qui composent les classes supérieures, et qu'on voit abondamment pourvus de tout ce qui fait la puissance, la distinction et le bonheur de la vie. La société, c'est tout le monde. Dans cette masse, tous ont une destinée égale et, par conséquent, à bien considérer les choses, un intérêt égal. Si une distinction pouvait être faite entre les petits et les grands, elle devrait être tout à l'avantage des premiers.
. Les grands, ayant plus de biens, ont plus de devoirs. Yivants davantage d'eux-mêmes, ils sont appelés à servir
ceux que leur condition rend plus dépendants. Il faut qu'ils y emploient les dons de toute sorte qui établissent leur supériorité sur le reste de la société. De même, il faut que la société, par son action collective et par son ordre général, s'applique à donner aux classes populaires ces garanties de liberté et ce concours qu'elle doit à tous, mais qu'elle doit particulièrement à ceux dont la condition humble et précaire réclame plus instamment la protection du droit social. Il faut qu'elle prenne un soin tout spécial de les mettre à même d'accomplir facilement et sûrement, par leur libre effort, cette destinée temporelle et spirituelle à laquelle nous sommes tous également appelés.
Si, entre tous ceux que la nature et la destinée rendent égaux, les plus nombreux sont aussi les plus faibles^ et que ce grand nombre soit, à raison de sa faiblesse, plus exposé à être détourné par violence, par ruse ou ptr impuissance, de l'accomplissement de sa destinée, n'est-il pas clair que ce sera en vue de ce grand nombre surtout que devront être établies les institutions et les garanties sociales. N'est-ce point pour permettre aux hommes de réaliser le plus complètement possible leur fin, que ces institutions et ces garanties sont établies ? Il est donc rigoureusement vrai de dire que la société existe surtout pour les petits, les faibles et les pauvres, que son but principal, gue son premier devoir, est de les garder et de les soutenir dans la voie du perfectionnement moral et matériel ouverte à tous.
Ce devoir, l'Ëglise n'a jamais manqué de le rappeler aux classes supérieures. Bossuet, au milieu des splendeurs de la cour de Louis ÎIV, en parle en des termes