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CHAPITRE Yll

Le nom de la Grèce a été salué par tous les peuples et dans tous les temps, non seulement avec vénération, mais encore avec amour. Loin d’éveiller aucun sentiment d amertume, il attire, au contraire, les sympathies, il inspire la reconnaissance. Le genre humain semble prendre plaisir à se mirer dans l’histoire de cette nation, comme dans son image la plus brillante. C’est que la vie se développa largement et se maintint chez elle dans l’épanouissement complet de ses forces. Toute son existence n’a été, en effet, qu’une jeunesse florissante qui, depuis ses premières entreprises en Asie jusqu’à la chute de Corinthe, n’a pas duré moins de mille ans. Elle ne languit pas ensuite ni n’expira de vieillesse : elle se fondit si intime-

ment dans la vie romaine qu’on no saurait plus à Byzance les discerner l’une de l’autre, pareille à l’arbre qui par la greffe a changé d’essence.

Dès la première heure, son activité embrasse tout ce qui peut rendre les hommes glorieux, utiles et aimables. La poésie et l’héroïsme y sont innés. Aussi l’industrie et

le commerce même y prennent-ils je no sais quel air héroïque. Les arts incarnent l’idée de la divinité de manière à la confondre avec la nature; la philosophie met la raison humaine en possession de l’infini invisible, et le législateur, comme Solon, sacrifie aux Grâces.

A la fécondité de l’œuvre correspond celle de la race hellénique, qui, soit qu’elle se répande de la Thraco ou bien du Péloponèse, recouvre une si large étendue de pays. Elle déborde sur les îles adjacentes, pénètre dans les continents les plus éloignés, s’étend le long des côtes de l’Afrique, de l’Espagne, de la Gaule, envahit l’Asie Mineure et la péninsule italique, modifiant le caractère des nations auxquelles elle se mêle et reportant dans la mère patrie tous les germes heureux (pi’il lui est possible d’en extraire. Aux trois souches primitives de la Grèce la plus ancienne succèdent les douze peuples assemblés dans la première et la plus grande Amphictyonie, lesquels se subdivisent en nations innombrables, diversement confédérées entre elles et ayant chacune sa ville capitale d’un État. Bientôt, le sol de la double presqu’île regorgeant d’habitants, les branches de chaque famille se transplantent dans de nouveaux territoires où, comme le pollen des plantes transporté par l’air, elles reproduisent l’image de leur métropole, se multipliant par-

tout avec les mômes caractères et engendrant pai'tout les

mômes elfets.

Or, dans cette masse de peuples si dense qu’il est

malaisé de les énumérer tous, de les distinguer l’un de

l’autre, cliacun, néanmoins, a sa période de prééminence et de gloire.

Quel germe a jamais été aussi fécond, a développé une activité aussi grande? Pendant un long espace de temps, le monde entier semble en avoir été vivifié. Écoutez Hésiode, dont la poésie, gravée sur les marbres, servit de premier code à la Grèce : « La rivalité a été placée par Jupiter dans les racines de la terre pour animer au travail même l’indolent. La rivalité est propice aux mortels. L’artisan porte envie à l’artisan, le poète au poète. » La Grèce a été, en effet, le produit des forces individuelles, multipliées et accrues par l’émulation.

Depuis la prépondérance de la Thessalie jusqu’à celle de 1 Achaïe, chaque peuple s’est élevé à son tour sur la cime de la montagne que tous sans cesse gravissaient. Chaque ville a été acclamée pour un beau fait d’armes ou pour une œuvre de génie ; chaque parti politique, chaque principe philosophique, chaque branche de littérature ou chaque art a eu son heure de gloire et a pu se dérouler jusqu’à sa dernière conséquence. Ici, instabilité de gouvernement et de lois, comme à Athènes ; là, immobilité législative, comme à Sparte, en Crète et à Locres,la ville qui n’a pas permis, disait Démosthène, qu’en deux siècles une seule loi fût changée. Les rois de Lacédémone, de Macédoine, de Syracuse, ne craignent pas le contact des républiques aristocratiques, démocratiques et communistes; les tyrans se rencontrent avec les démagogues, les proscrits, les aventuriers; les religions les plus

pures se croisent avec les plus sensuelles; le spiritualisme modéré ou transcendant avec le matérialisme sous toutes ses formes; l’art militaire adopte toutes les dispositions stratégiques; la littérature met en œuvre tous les styles, l’architecture tous les ordres, la sculpture toutes les matières et toutes les couleurs.

Les superstitions religieuses n’étaient pas la moins puissante des causes qui favorisaient l’industrie, en excitant le talent à produire des statues, des simulacres et des temples plus beaux que ceux des villes rivales. Les dissensions elles-mêmes entre les cités animaient leur ardeur, chacune voulant perpétuer son triomphe ou sa défaite par la poésie, par les arts ou l’éloquence. Ces dissensions n’empêchent pas les Athéniens d’envoyer à Hérodote d’Halicarnasse un présent de dix talents, ni de conférer à Pindare le Thébain le titre et les privilèges à'hôte 'publie; elles n’empêchent pas les habitants de Céos de lui commander une prière destinée à être chantée dans une procession solennelle, et Simonide, natif de cette même Géos, reçoit, pour ses hymnes à la Grèce victorieuse, des récompenses de l’Athénien Thémistocle et du Lacédémonien Pausanias.

Les dissensions y furent, en effet, permanentes; mais de quel peuple ont-elles jamais causé la perte, ou de quelle ville la ruine, sauf quelque cas très rare, qui ne s’est produit que pendant la période funeste de l’ambition macédonienne? Les querelles interminables, qu’on lit dans Thucydide et dans Xénoohon, n’ont donné lieu à

aucune grande bataille. La guerre même du Péloponèse, qui a duré vingt ans, se borna à des dévastations, des rançons et des pillages; elle ne devint sanglante que lorsque les Perses s’allièrent à l’iin des deux partis belligérants. Dans la septième année de celle guerre, les Spartiates rachetèrent quatre cents de leurs soldats assiégés par les Athéniens moyennant soixante vaisseaux, et les Siciliens usèrent envers les Athéniens d’une douceur é"ale. Le sacrifice des Thermopyles prouve combien était différente la manière de combattre des Hellènes entre eux ou avec l’étranger. D’après une ancienne loi de l’Attique, il était défendu de célébrer publiquement les victoires remportées sur les Grecs. Lorsque Atliènes fut prise par les Lacédémoniens et même, plus tard, par le Macédonien Démétrius Poliorcète, cet événement fut considéré plutôt comme le triomphe d’un parti politique que comme la vengeance d’un ennemi inexorable.

Si les partis politiques furent, à la vérité, la cause principale des discordes de la Grèce et divisèrent perpétuellement les Doriens et les Ioniens, c’est-à-dire les héritiers de l’esprit asiatique et les promoteurs du nouvel esprit européen, en revanche, par l’alternative de leurs succès, ils contribuèrent pour la plus large part à maintenir ou à rétablir l’équilibre entre les cités rivales et les stimulèrent ainsi aux grands sacrifices pour le bien commun. La prééminence si ardemment souhaitée ne pouvait s’acquérir qu’à ce prix. Si, dans la première période, Sparte a été regardée comme le centre de la Grèce,

si bien que le roi de Lydie traitait avec elle, que Platée recourait à elle et qu’Athènes même citait en jugement devant elle les Éginètes, elle le dut au prestige conquis en aidant les villes sœurs à secouer le joug qui les opprimait. Athènes, qui, selon la parole attribuée par

Thucydide à Périclès, n’aspirait à devenir que l’école de

la Grèce, mais qui en réalité ambitionnait une puissance

plus ample, dut sa prépondérance incontestable moins

encore aux hommes de talent, qui accouraient dans ses murs de tous les points de la Grèce, qu’au sacrifice qu’elle fit d’elle-même, dans les guerres de Xerxès, pour la défense nationale et à son initiative, sans cesse renouvelée,

pour la continuation de la lutte contre l’Asie. Quand

Thèbes, la troisième ville qui prétendit exercer un ascendant général, s’insurgea contre la prédominance oppressive des Lacédémoniens, elle apparut comme la vengeresse du grand principe national de l’équilibre et mérita, pour cette raison, d’être acclamée à son tour par la nation entière.

La Macédoine enfin, qui fut cependant, par son désir avide de domination, la cause la plus funeste de la décadence de la Grèce et des inimitiés les plus féroces entre les villes, se trouva dans l’impuissance de remplir ses vues, malgré les triomphes d’Alexandre, malgré la puissance de ses successeurs, malgré les ruses qu’elle mit en œuvre pour s’emparer des grands pouvoirs fédéraux et pour se glisser, d’abord dans l’Amphictyonie, ensuite dans la Ligue acliéenne. Après 1 intrusion de Philippe, devenu

son chef militaire, la grande Ligue, qui avait duré cent trente-cinq ans, ne put plus servir de bouclier à l’indépendance de la patrie. Néanmoins les Romains, respectueux de la forme antique qui avait rendu la Grèce victorieuse dans la Colcliide, à Troie et à Salamine, continuèrent à l’appeler l’Achaïe, du dernier nom qu’avait pris le pacte national.

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