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DES ROMAINS

Surgie au milieu d’une multitude de petits États, Rome réussit à devenir leur centre, en renversant par les armes leurs bornes étroites. Elle les contraignait ainsi, tout dissemblables qu’ils étaient entre eux, à se confédérer successivement avec elle, moins dans le dessein de former une nation, à laquelle il eût fallu donner, pour caractère distinctif, des limites fixes et des règles uniformes, qu’afin de constituer une société toujours ouverte à de nouveaux accroissements de territoire et à de perpétuels rajeunissements de forme. Telle fut la vraie cause de la grandeur extraordinaire des Romains, cause si vainement cherchée par les écrivains dans ses institutions civiles, religieuses et militaires, dans ses premières lois et jusque dans ses conditions topographiques, comme si chacun ou même plusieurs de ces avantages n’avaient pas été communs à d’autres peuples !

A la prédominance de la grande cité, qui ne demandait aux Marses et aux Samnites, après leur défaite, d’autre marque de soumission que « le respect de la majesté

du peuple romain », on substitua plus tard le pouvoir dans lequel on supposait que résidait la source de toute autorité et de tout droit. Les bases antiques de la société romaine, établies par le consentement et la coopération de tous, disparurent alors sous la gigantesque enveloppe qui, s’étendant par degrés, nivela et confondit tout ce qui existait de diversité, de contrastes et de spontanéité dans un seul et universel empire. Ainsi, la décadence et la ruine du monde romain dérivèrent de causes opposées à celles de sa formation et de son agrandissement.

Il est vrai que l’aptitude, dont Rome se prévalut si merveilleusement pour son élévation et le progrès du genre humain, existait déjà dans la vieille terre italique, j’entends parler de l’aptitude des peuples à se rapprocher sans se mêler ni perdre leur caractère particulier. Déjà les Étals qui s’étaient formés par des fédérations se confédéraient entre eux : la fédération ombrienne avec celle des Sénones, l’Élrusque avec la Sabine, celle-ci avec la Latine. Ces deux dernières avaient un temple commun dédié à la déesse Féronia. Les guerres réitérées soutenues par ces mêmes peuples contre Rome, celles des Samnites et la guerre sociale provenaient de la même impulsion, et peu s’en fallut que Corfmium ne prît la place de Rome et la Diète italique celle du Sénat romain. La force fatale ou providentielle dont Rome se sentait pleine lui permit de suivre, tout en marchant vers le même but que ses adversaires, un chemin opposé: elle s’associait les autres au lieu de se joindre et de se mêler à euî, bien que les peuples

associés de cette manière pussent vivre, suivant l’expression de Cicéron, de deux vies différentes, l’une propre à chacun d’eux, l’autre commune avec celle de Rome.

C’est sur le traité de Spurius Cassius — la première convention internationale de l’État romain à laquelle souscrivirent trente cités latines — que se modelèrent en grande partie les traités conclus avec les Samnites et les Marses, celui avec les Sabins, celui de Coruncanius avec les Étrusques, de Papinius avec les Lucaniens, puis avec les Picentins, les Sarsinates, les Messapes, avec Tarente et Brindes, avec Iliéron de Syracuse, avecTauroménium, Panorme, Égeste et autres villes, enfin avec toute l’Italie méridionale. Plus tard les stipulations de Marcellus et de Cornélius Scipion avec la Cispadane, la Transpadane et ristrie modifient le type des traités primitifs. Le ciment militaire des colonies se prodigue davantage dans l’édifice des annexions, qui n’en deviennent pour cela ni moins larges ni moins régulières, en sorte que l’annexion avec Rome, de type ou droit italique, demeure le but ambitieux visé par les autres peuples.

Le lien qui l’attachait aux pays vaincus, Rome le prenait dans son organisation, en leur communiquant ses propres droits, publics et privés, qu’une savante législation avait définis et élevés à une hauteur incomparablement supérieure à tout ce qui existait ailleurs. Tantôt elle agrandissait son territoire sacré — ou, par antonomase, — en l’étendant de l’Étiurie à la Campanie, comme elle fil de l’an 384 à l’an 264 avant Jésus-Christ, et tantôt elle le

Itl

transportait fictivement en d’autres mers et en d’autres contrées. Elle accordait la faculté — source de tout droit — d’acquérir ou de conserver la propriété romaine par achat, par testament et par mariage: de commercer avec la métropole, sur la base du libre échange : de se revêtir de la puissance paternelle des Quirites et de leur inviolabilité personnelle: de concourir aux suffrages dans les actes publics et aux honneurs par les charges, ce qui, constituait l’exercice le plus élevé de la souveraineté; elle conférait enfin le droit — qui devait peser d’un poids considérable — de participer aux immenses propriétés domaniales ou ager publicus, créé par le fait des guerres.

Ces genres si variés d’assimilation, entremêlés sans ordre de régions ni de provinces, sans lien de continuité ni distinction de villes ou d’États, confédérés ou alliés, avec ou sans suffrage, de droit italique ou latin, se trouvent disséminés parmi les colonies d’un modèle ou de l’autre et les municipes qui avaient adopté la législation romaine ou conservé la leur. Préneste et Tivoli ont un territoire spécial au beau milieu du territoire romain, et, sur les douze cantons étrusques, trois seuls sont compris dans les trente-trois tribus romaines.

Cette apparente confusion, qui se prolongea jusqu’au second siècle de l’empire, est la preuve la plus irréfragable de l’abstention complète de Rome dans le gouvernement particulier de chaque ville et de chaque province, sans que pour cela le lien commun en fût relâché.

Ce qui engagea Rome dans la voie d’une civilisation si

haute et si neuve, ce fut surtout l’esprit d’équité qui prévalut chez elle, progressivement, par suite de la prépondérance du parti populaire. Après la guerre samnite et la guerre sociale, les peuples vaincus sur les champs de bataille prirent leur revanche dans les jugements du Forum. La lutte intestine qui se perpétua au sein de la république se résume, pour la politique extérieure (si, en parlant d’une telle époque, il est permis d’employer cette expression moderne), dans le principe de la prédominance exclusive de Rome, soutenu par le parti aristocratique, et dans celui d’une union équitable avec les autres peuples, sou- I tenu par le parti plébéien. Marins fut accusé d’avoir trahi

la patrie pour avoir accordé le droit de cité aux Ombriens. Le droit de latinité accordé à Novocome dans la Transpa- ^ dane par le consul Jules César ne fut pas reconnu par

l’autre consul, qui était d’un parti contraire. Recrutée I chez tous les peuples italiques, la plèbe romaine formait,

dès le commencement, l’embryon de cette agrégation universelle, que les Gracques, Livius Drusus et Marins pré- I parèrent dans l’exil et par le sang.

De sorte que, menacée d’une nouvelle invasion transalpine, l’Ralie n’hésita pas à confier à Rome, pour la repousser, six cent vingt mille soldats et, dans la seconde guerre punique, elle ne fournit à Annibal, victorieux depuis deux ans, aucun allié. Déjtà, dans les premiers I temps, elle n’avait oflert que peu d’auxiliaires, et seule-

^ ment, dans le Midi, à Pyrrhus, qui, pourtant, se proclamait

I le défenseur des libertés italiennes. Quand des discordes

civiles éclataient dans une ville, comme à Arezzo, comme à Capoue, ou que des différends s’élevaient entre deux peuples, comme à l’extrémité de la Ligurie entre Gênes et Utricoli, on recourait à l’arbitrage de Rome pour apaiser les querelles, et cela de tous les points de l’Italie. Machiavel fait remarquer que le premier préteur qui parut à Capoue n’y fut pas envoyé « par l’ambition des Romains, mais sur l’invitation des Capouans, qui, étant partagés entre eux, jugèrent nécessaire d’avoir dans leurs murs un citoyen romain pour y ramener l’ordre et l’union » . La Justice et la Paix, tels furent les deux titres à la suprématie que Rome fit valoir d’abord en Italie, ensuite parmi les nations étrangères ; et l’empire n’existait pas encore que déjà le monde se réglait d’après ses principes. Pompée et Lucullus en Asie et en Afrique, César et Métellus au nord et à l’ouest de l’Europe terminaient de longues guerres entreprises pour rendre la sécurité à leurs alliés, pour rétablir l’union parmi les peuples en armes et l’ordre dans les pays troublés. Tandis que César présidait l’assemblée de toutes les Gaules à Samarobriva, Lucullus et Pompée réorganisaient les royaumes et les dynasties de l’Orient.

Les nations choisissaient à leur gré un gouvernement libre, ou la royauté, comme la Cappadoce. Montesquieu, qui, avec la plupart des écrivains étrangers, et même, chose étrange à remarquer, des écrivains italiens, ne vit dans les progrès de la puissance romaine qu’un empire tout d’une pièce méthodiquement imposé à la terre, depuis les sept collines jusqu'aux confins du monde, par

les légions invincibles, est cependant forcé d’avouer, en abordant l’époque célèbre dont nous parlons, que les Romains étaient devenus les protecteurs de l’univers. Les auteurs contemporains, la correspondance et les discours de Cicéron, les Commentaires de César, font foi de la gratitude témoignée si souvent et si vivement par les rois et les peuples alliés. Les annales de l’antiquité retentissent encore du cri de joie que poussèrent les Grecs réunis à Corinthe à la nouvelle de leur indépendance proclamée après la défaite de l’usurpateur macédonien. La loi de Pompée, plus d’une fois citée par Pline, concernant la Bithynie et les autres populations de l’Asie, ainsi que la loi Rupélia invoquée par Cicéron {in Verrem) pour la Sicile, la loi pour la Gaule Cisalpine et celle pour la péninsule ibérique, n’étaient autre chose que les décrets par lesquels le Sénat et le peuple sanctionnaient les larges franchises accordées par les généraux romains à ces nations, franchises analogues à celles qui avaient été précédemment accordées aux peuples italiques, bien qu’avec un peu moins de libéralité.

En dehors des zones où la guerre était permanente et où il y avait urgence de contenir les irruptions des barbares, dont les multitudes enveloppaient déjà les extrémités du monde que les Romains avaient pas à pas conquis à la civilisation, les nations érigées en provinces, (excepté toujours l’Italie), étaient présidées par un officier d’ordre exclusivement judiciaire, comme le préteur. De même, les questeurs n étaient envoyés auprès d’elles que

pour toucher les tributs convenus et pour surveiller l’administration des armées et des flottes. L’État subvenait si largement aux frais de ces agents, que tel, parmi eux, dans les temps postérieurs, reçut pour le vasariwm jusqu’à 3 600000 livres de notre monnaie. De l’an 604 à

l’an 694 de Rome, c’est-à-dire depuis l’époque des Scipion jusqu au consulat de Cicéron, on fit six lois pour régler ces dépenses et pour garantir les provinces et les alliés contre de pareilles concussions. Les condamnations des présides prévaricateurs, prononcées par un tribunal spécial furent nombreuses; les rigueurs contre les publicains concussionnaires très grandes, comme celles dont usa Lucullus à Épbèse. Les harangues de Cicéron ne nous montrent-elles pas avec quelle indignation le peuple romain réprouvait les violences commises contre des peuples alliés ou amis? Même dans les provinces où le proconsul gardait le suprême imperium, il existait, au témoignage de Cicéron, de Strabon et de Denys, un grand nombre de villes qui jouissaient de leurs pleins droits et échappaient à la tyrannie proconsulaire.

Au sixième siècle de la fondation de Rome, on bâtit dans le Forum deux édifices particuliers qui indiquaient exactement les rapports qu’elle entretenait avec les deux

sortes de peuples qu’elle reconnaissait ; le grœcostasis, hospice réservé aux ambassadeurs des nations alliées, et la station municipale, où, au début de l’année consulaire, s’assemblaient les délégués des villes fédérées et des provinces pour traiter des aflliires concernant leurs popu-

lations et pour mettre à la disposition du gouvernement le nombre de soldats que les traités imposaient inéga-

Ilement à chacune. R est bon de remarquer à ce propos

que, dans les armées, où se révélait le mieux le caractère des institutions de Rome, au lieu d’incorporer dans les rangs de ses légions les contingents des alliés et des mercenaires, on leur laissait les formes d’organisation spéciales au pays où on les recrutait, sans les assujettir aux règlements de la milice romaine. De sorte que, vers la fin de la République, quand les aigles s’arrêtèrent aux dernières bornes du monde alors connu et si rarement depuis outrepassées par les empereurs, la -î» vie continua^à circuler parmi les peuples innombrables

suivant la manière d’être propre à chacun d’eux et sous les différentes formes de la tutelle romaine.

Avec l’accumulation des pouvoirs publics dans la

main des empereurs, l’uniformité s’étendit sur tout l’Empire, mais d’une marche plus lente. Contraste admirable ! Plus le despotisme des premiers successeurs d’Auguste grandissait à Rome, plus l’autonomie de la I vie intérieure grandissait dans les autres centres de

j population : ce qui seul explique, comme j’ai déjà eu

l’occasion de le dire, la durée extraordinaire d’un empire si colossal. La multiplicité et la persistance des foyers d’activité et une indépendance relative pouvaient seules y conserver l’élasticité et ,e mouvement, donner une certaine satisfaction au besoin de libertéinnéchez tous les hommes. Tibère, qui avait ravi an peuple romain le droit d’élire ses

magistrats, permit à tous les autres d’élire les leurs, au moins par l’entremise du Sénat, comme l’attestent les listes électorales trouvées sur les murs de Pompéi et d’IIerculanum, ainsi que les tables de Malaga et de Salpensa.

Les empereurs les plus détestés à Rome furent, au contraire, les plus aimés dans les provinces. Claude, qui reprit pour l’appliquer à l’Empire la large théorie que le tribun Drusus avait émise pour les Italiens; Néron, qui ne voulait pas que sa présence dans les villes suspendît l’autorité des magistrats; Domitien, à ({ui Suétone luimême rend hommage, pour s’être occupé du choix des fonctionnaires publics avec un soin maternel; et, pour revenir à lui, Tibère qui, ayant à réprimer une révolte en Belgique, le fit sans violence, et qui autorisa les peuples de la Gaule à tenir une assemblée à Lyon, pour traiter librement des affaires qui les concernaient, ne pouvaient manquer de se rendre populaires par ces mesures et d’augmenter envers Rome l’attachement des nations soumises. Quand on réfléchit à l’importance de la révolution politique opérée par César et par Auguste dans l’immense Empire, qui renfermait tant de nations si dissemblables et si récemment subjuguées, peut-on refuser une certaine élévation de sentiments et quelque grandeur d’âme à leurs successeurs immédiats, à qui revenait une part si gigantesque de pouvoir personnel ? Ne convient-il pas plutôt d’accueillir avec quelque défiance les légendes de cruauté et de stupidité, avec lesquelles l’iiistoire des

premiers Césars nous a été transmise par des écrivains d’une très grande autorité sans aucun doute, mais qui, écrivant sous des dynasties rivales et jalouses de la glorieuse mémoire laissée par la fiimille d’Auguste, ont dû subir leur influence? ou qui, chrétiens de religion, étaient moins impartiaux à cause des douleurs souffertes par la société dont ils faisaient partie et que l’on persécutait encore, 1 accusant de vouloir renverser l’ordre de choses

existant ?

Le droit de latinité, le droit de cité, le droit italique, successivement conférés aux territoires des villes, aux

provinces et à l’Empire tout entier, introduisirent partout

les institutions et les usages romains, de façon que Strabon disait des Gaules et des deux Ibéries qu’elles étaient devenues presque romaines, que la Bétique, particulièrement, méritait le nom qu’on lui avait donné de togata.

Les villes n’en continuaient pas moins à se gouverner

elles-mêmes : leur liberté demeurait intacte. Et ce n’est pas assez ! La coexistence des autonomies parallèles à l’unité de Rome devint encore plus évidente quand l’ingérence impériale, à l’époque des Antonins, commença à s’infiltrer dans l’administration locale en

en modifiant la juridiction, en transférant une partie du gouvernement intérieur aux gouverneurs de provinces, jusqu’à les faire intervenir dans la nomination du directeur des finances. Malgré cela, les villes conservèrent une indépendance relative et la dignité de leurs corps constitués au point cu’Hadrien se faisait un honneur

d’accepler le titre d’une charge municipale : d’archonte à Athènes, de démarque à Naples, et de magistrat quinquennal ailleurs. Au dire de Pausanias les villes grecques et, au dire de Pline, les villes d’Asie, se régissaient, à la même époque, selon leurs anciennes institutions. Plutarque, contemporain des mêmes empereurs, remarque à son tour, en parlant des assemblées populaires qui se tenaient à Rome, que l’éloquence y exerçait un grand prestige; Dion Chrysostome vante la vie publique qui existait au deuxième siècle dans plusieurs villes, où, sauf un petit nombre de cas réservés aux lieutenants de l’Empire, la juridiction restait encore municipale.

C’est alors qu’on édifie, tel que depuis il apparut dans les codes de Tbéodose et de Justinien, le monument légistatif des Municipes, car, ainsi que le fait observer Ulpien, ce nom devint, par une extension de langage, celui de toutes les cités de l’Empire. Elles l’empruntèrent aux vingt qui l’avaient pris l’an 659 de la fondation de Rome, aux soixante que plus tard on trouve sous Tibère dans les Gaules, aux deux institués en Espagne.

Les légistes, flatteurs des princes, nous ont présenté les Municipes comme de simples mécanismes d’adminis-

tration presque réduits aux fonctions d’édilité; et l’on continue toujours à les considérer à la façon de Léon, dit U Philosophe, qui, après la chute de l’empire d’Occident et la ruine de celui d’Orient, prétendait que les Municipes n’étaient que «des fantômes errants autour du terrain légal ». Ils étaient, bien au contraire, les seules

artères réelles à travers lesquelles circulât encore la vie romaine, et, même dans les derniers temps, ils furent les seuls rouages à l’aide desquels pût fonctionner l’Empire, qui avait fait exclusivement des Municipes ses agents fiscaux. C’est à eux que s’adressèrent pour le rajeunir, mais inutilement, Julien,Valentinien et Majorien,en rétablissant quelques-unes de leurs franchises et en suscitant dans leur sein un défenseur plus efficace de leur existence déjà trop éphémère.

Des décrets, des lois, des règlements, des mesures de toute sorte essayèrent de retenir, de fixer, de souder sur le sol mouvant ces vieilles institutions qui vacillaient et s’écroulaient, emportant jusqu’aux derniers vestiges de l’immense édifice fondé sur elles et par elles. La liberté les avait créées, la diversité les avait fécondées : l’uniformité et l’intrusion de l’Etat les frappèrent, au contraire, du mal funeste qui les fit périr. Marc-Aurèle, philosophe aussi, complétant l’idée d’IIadrien, s’était fait gloire, dans ses Pensées, d’avoir conçu le projet d’un gouvernement fondé sur l’universalité et l’égalité des lois. Et certes, si l’Empire avait été susceptible de reposer uniquement suites rouages d’une administration habile, celle que dirigeait la haute et bienveillante intelligence des Antonins aurait pu lui suffire; mais, au contraire, la vie normale de la société romaine commence dès lors à s’éteindre. Jusqu’à

Dioclétien, qui en a fermé l’ère historique en essayant d’anticiper l’œuvre du temps, en morcelant lui-même ce grand corps en p'usieurs parties, cent vingt années

s’écoulèrent dans l’anarchie et furent remplies d’insurrections militaires, qui, entre empereurs et césars acclamés, donnèrent quatre-vingts chefs à l’Etat. C’étaient les différentes nationalités qui ressuscitaient de cette manière, représentées par les armées recrutées ou campées sur leurs territoires, et qui se battaient pour la suprématie avant de combattre pour l’indépendance. Car la trêve de la patrie, où résidait la raison d’être de l’union avec Rome, était expirée, et les lieutenants de l’empereur, qui prétendaient à l’empire, n’avaient plus aucun intérêt à maintenir, pour nous servir de l’expression de Pline le Jeune, « la majesté de la paix romaine ».

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