‹ Les lois du progrès [microform]Chapitre 15 sur 65 · DES ROMAINS BYZANTINS · texte numérisé non relu

DES ROMAINS BYZANTINS

Lorsque, ayant éliminé l’un apres 1 autre les éléments I pratiques qui l’avaient constitué, le faisceau de l’empire

romain se fut transformé en une abstraction, où pouvait-il trouver mieux qu’en Orient la forme appropriée à sa nouvelle manière d’être? L’Orient, qui de tout temps a renfermé dans son sein les larges matrices des monarchies d’ordre surnaturel formées de l’assemblage de plusieurs nations, exerça sur Rome l’attraction qu’il avait déjà exercée sur la Grèce. Nicomède et Antioche furent, avant Byzance, le siège d’un gouvernement impérial.

Si à Rome on avait fondé la société de type exclusivement civil, à Byzance on créa la monarchie mi-partie civile et religieuse, dont le type se propagea par la suite en Europe où il s’est perpétué jusqu’à nos jours, modifié ici par l’amoindrissement de l’influence religieuse, ailleurs ^ par la prédominance plus particulière de quelque insti-

tution civile.

L’unité absolue au moyen d’une législation commune, que Marc-Aurèle ne réussit pas à consolider, put être

réalisée par Constantin, parce qu’à la société des Municipes, qui se dissolvait, il substitua la société ecclésiastique établie sur les diocèses dont les évê([ues étaient élus par le suffrage populaire : tant il est vrai que, sans la multiplicité des centres, distincts d’une manière ou de l’autre et indépendants entre eux, il est impossible de fonder même un État conçu d’après le système idéal le plus complexe.

Il se constitua en effet, à Byzance, un état étrange à contempler : une sorte de monstre dont les deux têtes, monarchie et pontificat, se perdaient dans les régions de l’autorité inaccessible, et dont les pieds écrasaient la foule des peuples frappés de soudaine immobilité. L’art, rivalisant presque de fécondité avec la nature, engendra là une myriade d’êtres intermédiaires qui l’enveloppaient dans tous les sens, tournant en cercles concentriques de pouvoirs civils, militaires et ecclésiastiques, montant et descendant les échelons sans fin des hiérarchies subordonnées ; le parasitisme s’étendit partout, comme un réseau inextricable de symboles, de rites, de formulaires, d’immunités, de prérogatives, de capacités ou incapacités, de classes, de grades ou de professions. Un tel monstre, qui suçait la vie de la terre, qui la stérilisait et la dépeuplait, la comprimant sur tous les points, sans reposer sur aucun, semble n’avoir jamais pu exister ; il a vécu cependant, et il s’est même reproduit.

La religion nouvelle, qui se propageait dans l’Empire, put seule aider à l’apparition d’un gouvernement aussi

phénoménal, en lui servant à la fois d’élément de cohésion et de point d’appui. Pour obtenir l’existence légale, le christianisme consentit à remplir de sa vie les contours de l’être chimérique, à lui fournir des organes, à le colorer de son sang neuf etgénéreux.Ge n’estplus ni l’Empire des Romains, ni l’Empire byzantin, grec ou oriental, mais c’est, en réalité, l’Empire des chrétiens, lequel doit plus tard transformer Rome en république chrétienne. Les anciennes nations et provinces semblent disparaître pour faire place aux Églises d’Antioche, d’Alexandrie, de Rome, de Milan, de Carthage, d’Éphèse, d’IIéraclée. Les conciles rétablissent l’union effective des nouvelles populations. Celui d’Éphèse réunit plus de deux mille évêques, et jamais, avant ou après, on ne vit assemblée plus nombreuse ni plus autorisée de représentants de peuples si différents. Les évêques avaient hérité, seuls, de toutes les attributions des Municipes; ils s’en étaient proclamés les défenseurs légaux et ils en exerçaient le pouvoir judiciaire. Ils concentraient en eux-mêmes toute

l’autorité municipale; aussi le roi franc Chilpéric s’écriaitil : « Dans les villes romaines, il n’y a que les évêques qui

régnent. »

Tout prenait là un caractère religieux, jusqu’aux querelles de cour et de palais, jusqu’aux émeutes sur la place publique, aux séditions dans les provinces, aux guerres et aux alliances avec les barbares, aux successions et aux

usurpations du trôn?. Les plus hautes questions d’Élat et les controverses entre nations se dénouaient sur le

seuil du temple, tantôt par la déposition d’un patriarche, tantôt par la pénitence d’un empereur. Les luttes s’y continuaient avec acharnement entre églises, entre conciles, entre évêques, pour des doctrines, des formules, des prérogatives, des droits de préséance, et elles dégénéraient toutes également en conflits politiques ou, pour mieux dire, elles formaient toute la politique. Donatius, Arius, Eutychius bouleversèrent l’Empire, ainsi que l’avaient autrefois bouleversé César et Pompée, Maximin et les Gordiens.

De ces diversités cependant, quelle que fût leur nature, de ces conflits jaillit une sève nouvelle- dans l’Empire d’Orient, déjà inanimé : aux grands hommes d’Etat et aux grands écrivains qui illustrèrent le quatrième siècle, à Kulin, à Stilicon, à saint Ambroise, à saint Chrysostome et à saint Augustin succédèrent les grands hommes de guerre et les jurisconsultes qui couronnèrent de leur gloire l’époque de Justinien. Deux fois encore il fut donné à Byzance de soustraire les provinces occidentales et l’Afrique à l’invasion des Barbares, et même de recommencer, sous ïléraclius, secondé par Serge, les conquêtes d’Alexandre sur les rives de l’Euphrate. Enfin, quand on pouvait le croire complètement mort, ranimé inopinément par ses luttes avec les nouveaux Latins, par la prépondéi-ance qu’avait recouvrée l’élément grec et par la virile initiative de Nicéeet d’IIadrianople, l’Empire se releva sous un aspect nouveau et, grâce à Michel Paléologue et aux Lascaris, il resplendit encore d’une gloire momentanée.

Page 1