UES ARABES
Loin des centres où, au milieu de luttes ardentes, s’accomplissaient les destinées des grands empires, dans une ville de l’Arabie presque isolée, comme six siècles auparavant dans la Galilée, — dont le désert la sépare, — apparut une idée de rédemption sociale, mûrie elle aussi par le temps et par les douleurs de l’humanité. Dans ces contrées calmes et solitaires, les maux et les vices de la société vinrent se refléter, comme au fond d’une chambre obscure, plus distincts et avec un plus grand relief, en même temps que les idées de réforme et de régénération qui fermentaient dans la terre entière, parmi les classes et les âmes tourmentées. L’Empire de Constantinople et les conquêtes des Barbares avaient fait triompher la doctrine de Jésus : l’islamisme de Mahomet, ce christianisme brutal de l’Orient, courut tel que la foudre, du Caucase à l’océan Atlantique, de l’Himalaya aux Pyrénées, derrière le cimeterre des Arabes. Bien que ne possédant pas le germe fécond et miraculeux de la charité chrétienne, la révolution dont les Arabes se firent les apôtres despotiques,
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émanait, elle aussi, de l’éternelle source de justice, et elle servit à relever un grand nombre de peuples de l’avilissement où, faute d’une pensée élevée, faute d’un sentiment d’équité pour diriger les instincts humains, la lumière manquait aux esprits et la flamme aux C03urs.
Aucun peuple n’accomplit une œuvre plus grande ni plus durable en un espace de temps aussi court, et aucun peuple ne disparut plus promptement a[»rès de si vastes entreprises, lesquelles devaient faire le profit et la gloire d’autres nations. Damas en Syrie, Bagdad en Perse, le Caire en Egypte, Cordoue en Espagne s’élèvent, magnifiques et orgueilleuses de leur savoir, de leur richesse et de leur puissance, tandis que l’Arabie reste ce qu’elle était, ne retirant de l’empire d’un tiers du monde qu’un pèlerinage de plus dans ses terres, au tombeau de son Prophète! La culture delà plante aromatique de l’Yémen devait renrichir plus que la conquête de l’Asie et de l’Afrique. Les Syriens, les Médo-Perses, les Berbères ou ^laures, puis les Gaznévides, les Aglabites, les Édrisites, les Turcs Seldjoucides et, après eux, les Turcs Ottomans, régnèrent sur les peuples soumis par les Arabes; mais les Arabes disparurent comme les eaux d’un fleuve débordé se retirent après avoir déposé le limon d’une végétation future, et il ne resta guère d’eux (pie la loi et la langue.
Où donc les compagnons de Mahomet puisèrent-ils la force d’une impulsion aussi extraordinaire, et commeut leurs successeurs la perdirent-ils tout à coup? Pour l’ap-
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' r prendre, il suffit de les suivre à travers leurs rapides trans.
. , formations. Du Sinaï aux détroits de Bab-el-Mandeb et
d’Ormus, la péninsule triangulaire contenait, lors de l’apparition de Mahomet, des peuples divers d’origine, I de culte, de langue et de gouvernement. Seulement dans
I la partie méridionale, Ptolémée avait compté cinquante-
six peuples différents, cent soixante-six bourgs, ports ou villes, parmi lesquelles deux métropoles et cinq villes royales. Dans le centre, le seul Hedjaz avait des villes telles que la Mecque, Yatreb, Jambo, Djeddah, Tébala, Tayef, Kandofah et Kaibar, sans parler de celles qui en- \ ’ touraient la mer Rouge. Dans l’Hedjaz et le Nedjed, les
P villes et les tribus étaient constituées en républiques. Dans
il l’Yémen, l’Oman, l’Hadramaut, l’Hanifa, le Bahraïn et le
■ Mahrah régnaient des princes. Toutes les religions y
1 étaient représentées, celle des chrétiens, celle des Ilé-
J breux, celle des Mages et, avec beaucoup de cultes idolà-
i triques, le culte très ancien dit d’ Abraham, qui avait dans
? la Kaabà son fameux temple riche de trois cent soixante
I idoles, le Panthéon de l’Arabie. Sana, Lot et Ilobal riva-
. lisaient avec la Mecque pour l’influence et la vénération
I des pèlerins, Y^atreb et Médine pour la suprématie com-
! merciale, comme l’Hedjaz rivalisait avec r\"émen pour la
: suprématie politique. Les guerres étaient fréquentes entre
; les provinces, les villes et les tribus. Yers l’an 580 de
- notre ère, la guerre de Fedjar entre les Havazin et les
Boraschites dura neuf années. Les luttes des partis se poursuivaient sms cesse sous des formes et dans des
buts divers. Avant de se faire le héraut du Coran, Mahomet avait été le fondateur des Todul, qui veut dire les honnêtes gens. La rivalité ou l’émulation formait le fond de la vie arabe ; elle opposait les prêtres aux prêtres, les prophètes aux prophètes, les guerriers aux guerriers, les marchands aux marchands. La poesie, en la consacrant, la stimulait. Des joutes de gloire, où l’on se disputait le prix de la magnificence, de la vertu, de la bravoure étaient célébrées dans des poèmes écrits en lettres d’or, qu’on suspendait aux voûtes des temples.
Les assemblées d’Ocah, de Macgina, de Medjaz étaient à la fois des diètes, des marchés et des arènes, où l’on accourait de toutes parts pour couronner le meilleur poète, pour applaudir le plus habile cavalier, pour organiser les caravanes de la Syrie, de la Mésopotamie et des Indes, pour concerter la défense commune contre les Abyssins, les Perses et les empereurs de Constantinople. C’est là que des nombreux dialectes de la péninsule, intelligibles à peine les uns aux autres, on sut extraire le pur langage du Coran, qui fut le premier et l’unique lien dont le Prophète se servit pour réunir tant de peuples jusqu alors séparés par des constitutions si diverses.
Loin de se perdre, ce germe primitif d’émulation se répandit parmi les peuples rassemblés sous l’unité de loi et 1 unité de commandement. Aux compagnons du Prophète, à cet élément populaire de la noavelle Médine, s opposa et succéda le vieux parti aristocratique des Koraïschites de la Mecque. Les Ornmiades succombèrent
sous les Abassides, qui renouvelèrent en eux le type des monarques assyriens. Chaque descendant du sang de Mahomet devint un prétendant dont il fallut se défaire, ainsi que de sa suite et de son armée. Hedgiage fil égorger cent vingt mille rebelles et, à sa mort, les prisons en renfermaient encore cinquante raille. Le Coran, qui eut cent treize commentateurs différents, qui enfanta soixantetreize sectes principales de dissidents, suscita, dès les premières années, dans l’Église commune des doctrines opposées, les unes politico- religieuses, telles que les Sunnites, les Alides et les Calergites; les autres dogmatiques, telles que les Motazalites, les Cadoniens, les Azarakites et les Safriens.
La période ascendante des conquêtes, laquelle n’embrassa guère que soixante-quinze ans, n’était pas encore fermée, que déjà les nationalités réapparaissaient pendant les guerres d’Espagne. L’élément berbère commence à manifester son antagonisme dans l’entreprise de Takia; les légions d’Asie, d’Égypte, de Syrie livrent des combats sanglants aux légions arabes. L’avènement des Ommiades est la conséquence de la prépondérance qu’avait acquise la Syrie; celui des Abassides prouve que la plus grande initiative était passée à l’ancienne Perse. Le caractère scientifique qui distingue cette dernière dynastie vient de la région qui fut autrefois la dépositaire de la sagesse antique. Les astronomes arabes descendent en droite ligne des Chaldéens. Les premiers promoteurs, les plus zélés des études astronomiques
furent, en elFet, les Biirinécides, famille persane très puissante sous le règne de plusieurs califes.
De même que les Antonins, à qui on les a souvent comparés pour leurs lumières et leur générosité, les Abassides essayèrent de contenir leurs domaines démesurés par des lois générales et uniformes, et, de même que les Antonins, ils ne réussirent par cette mesure qu’à en hâter la dissolution. Le grand vizir, le grand juge, le grand chambellan, les grands conseils ou divans furent créés alors, avec une armée d’officiers destinés à représenter le pouvoir du prince sur tous les points de l’Empire. Plus elle se condensait, plus la masse énorme menaçait ruine. Et il ne servit de rien que Raschid fondât la liberté de la science, en consacrant des fonds de mainmorte à assurer l’indépendance et la perpétuité des écoles, ni qu’il reconnût aux Églises chrétienne et israélite un certain droit de parité avec l’islamisme. L’esprit de rivalité des Arabes, qui n’avait pas su trouver son équilibre dans les institutions politiques, dégénéra en anarchie, tandis que la religion, étroitement attachée au pouvoir politique, arrêta toute possibilité de progrès, en superposant un précepte sacré à tout rapport de la vie civile. L’Empire, ayant tari les forces de son impulsion native, continua à se décomposer en se fractionnant successivement en grands États suzerains, en États indépendants, en petites principautés, en califals, en émirats, en sultanies,en cédant la totalité ou partie de la souveraineté elfective ou nominale, temporelle ou spirituelle. De sorte
! qu’au onzième siècle, en moins de deux cents ans, non
> seulement l’Empire était perdu et, avec lui, toute espèce
de souveraineté, mais la nation elle-même était asservie, ce qui ne lui était pas arrivé avant ses triomphes. Les Arabes ne laissèrent d’autre trace de leurs merveilleuses conquêtes que le concept social de l’islamisme, c’est-à-dire ^ l’égalité dans l’asservissement commun des peuples d’O-
] rient et ces fameuses écoles de Bagdad, du Caire, de Ceuta^
de Fez et de l’Espagne, destinées à devenir les phares qui, dans une époque postérieure, dissipèrent les ténèbres de l’Occident.