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DES PEUPLES GERMAINS OU GOTIIS

Parmi la multitude des peuples barbares ([ui, venus pour se réchauffer à la flaumie déjà pâlissante de la civilisation romaine, faillirent au contraire letouflér, il n’a été donne qu’à un petit nombre de s’organiser, même pour peu de temps, en grandes nations. L’agglomération de races diverses en vue d’une entreprise commune, si elle constitue par elle-même une force puissante qui en assure le succès, n’a qu’une durée circonscrite par le but visé, est soumise aux éventualités du pacte qui la lie et risque, en grossissant, d’être entraînée par le poids de sa propre masse. Les hordes mêlées de Mongols, de Slaves et de Germains, sous Attila, sous Genséric, sous Radagaise, sous Odoacre, traversèrent, pareilles à d’irrésistibles tourbillons, des étendues de terre immenses, depuis le Danube jusqu’à l’Arno en Italie, jusqu’à Orléans dans les Gaules et jusqu’à Ilippone en Afrique; mais, à peine eurent-elles touché ou manqué le but qu’elles s’étaient proposé, qu’aussitôt, le fd qui les rassemblait étant rompu, elles se dispersèrent et, pour ainsi parler, s’évanouirent

sans laisser de leur effrayant passage d’autres marques que des ruines.

J Huant cinq cents ans, les Germains ne cessèrent d affluei vers le bord oriental des provinces romaines. Aussi, initiés de bonne heure aux mœurs de Rome, furentils les premiers à s’organiser, précédant de bien loin les races slaves dans les voies du progrès fécond et durable.

Comme s’il avait pressenti le péril imminent suspendu sur 1 Empire, Tacite a marqué, avec une sagacité admirable, le caractère de ces peuples, qui, s’ils ne détruisirent pas la société romaine, la modifièrent profondément en y pénétrant, en s’y superposant. Des tribus innombrables, ramifiées en branches subalternes, s’alliaient, se séparaient, se combattaient et se réconciliaient avec une égale lacilité, après s’ètre exterminées sans miséricorde : contraste frappant avec les anciens peuples de l’Italie qui s’abstenaient d’ensanglanter le joug dont, pour

prix de leur victoire, ils infligeaient la honte à leurs adversaires.

Outie les (( cercles » primitifs de nations, il se formait spontanément des groupes d’individus qu’assemblait un lien volontaire aussi tenace que celui de la tribu ou cen~ tena à laquelle ils appartenaient. Les rois étaient choisis parmi les nobles; les guerriers nommaient leurs chefs; les dignités personnelles se transmettaient par mandat; la force publique et la justice résidaient dans les assemblées populaires. Abhorrant les villes à l’égal des cachots et des tombes, dit Amrnien Marcellin, ils habitaient de pe-

tites bourgades. Les champs étaient cultivés en commun et la population se partageait en trois classes : les meilleurs, les puissants, les bons et ceux qui pouvaient fournir caution. Mélange de privilèges héréditaires et de droits

électifs, d’aristocratie et de démocratie, de hiérarchie prescrite et de vasselage volontaire : voilà ce qu’était la Germanie, une masse compacte, à la voir du dehors, et cependant variée à l’intérieur et distincte dans ses moindres parties.

Mais le trait le plus essentiel de la race germanique, celui qui a le plus contribué à modifier la société romaine, c’est le caractère de sa nationalité, caractère qui a laissé en partie son empreinte sur les autres pays d’Europe. Ce n’étaient point des nationalités territoriales, nées de la configuration du sol et identifiées avec des villes congénères, assises elles-mêmes sur des territoires immuables.

divisées en propriétés individuelles et héréditaires; mais.

au contraire, des nationalités exclusivement personnelles, mobiles et complexes, pouvant se transporter en n’importe quel lieu. Si Ton excepte le code des lois longobardes, conçues dans le dessein d’amener la fusion des nouveaux dominateurs avec la nation la plus profondément enracinée dans ses terres, c’est-à-dire l’Italie, toutes les lois germaniques,visigothes,burgondcs, anglo-saxonnes et franques ne contemplaient que l’État personnel, comme si les nations qu’elles devaient régir n’eussent été que des armées perpétuellement en marche, transportant la patrie dans les plis du drapeau et dans les ordres hiérarchiques, au-delà

des limites que leurs colonies militaires ou marches avaient pour mission d’élargir et d’étendre sans fin.

Les Goths , s’étant constitués les soldats de l’Empire d Occident, prirent sa place dans l’hémicycle qui embrasse les deux mers méditerranées. En Espagne, dans la Gaule maritime et en Italie, on put voir en eux les restaurateurs de la liberté romaine. Leur respect pour les institutions antiques des peuples était si grand , que ceux-ci se crurent plutôt atTrancliis qu’assujettis jiar eux. En Italie, la loi de Rome continua à régir les anciens et les nouveaux habitants; en Espagne, elle créa à son image, pour ainsi dire, la loi des \isigoths. L’administration et la juridiction municipales recouvrèrent en partie leur vigueur native. Rien ne le prouve mieux que les lettres de Théodoric au Sénat romain et celles que, au nom du prince, Gassiodorc écrivait aux Municipes d’Italie.

Les concessions furent encore plus considérables en Espagne, où la représentation nationale se reconnut dans le concile de Tolède, c’est-à-dire dans la personne des évêques, seuls représentants de biit et de droit des Municipes ibériens. .l’aurai plus loin l’occasion de déduire, de cette institution surtout, le caractère sacerdotal particulier à la nation espagnole, mais il importait de mettre ici en évidence la large autonomie laissée par les Gotlis aux provinces envabies.C’estlàsans doute la raison du profond attachement que, selon le témoignage unanime des historiens, ces barbares revêtus de la toge inspirèrent aux populations.

Il ne fliut donc pas s’émerveiller si, ayant rejoint les

deux branches de sa nation sur les rives du Rhône, Théodoric réussit sans peine à fonder un grand empire. Mais il était plus facile de suivre cette politique pour s’élever au faîte que pour s’y maintenir. L’étendue des domaines, en même temps qu’elle excitait la jalousie et les alarmes des autres nations germaines ainsi que de l’Empire d’Orient, rendait nécessaires, pour assurer la cohésion de l’État, un gouvernement plus absolu et un régime plus uniforme : mesure dont le résultat inévitable était le mécontentement et la rébellion des sujets. Roèce et Symmaque, le Caton et le Cicéron do cette phase romano-barbare, suivant l’analogie heureuse saisie par Gibbon, furent sacrifiés au besoin de tracer, avec leur sang, la limite extrême de la liberté que le dominateur entendait accorder aux villes soumises. De même que les sectateurs d’opinions politiques opposées à celles du prince, les fauteurs de la religion hostile à la religion de l’État s’exposèrent à des rigueurs inexorables. On persécuta les catholiques afin de laisser le champ libre à l’arianisme et de lui permettre ainsi d’imprimer un caractère nouveau au nouveau royaume.

De ces faits rapprochés ne ressort-il pas avec évidence que le démembrement de l’Empire devait fatalement suivre la mort de Théodoric? La séparation des Goths et les guerres de revanche de Bélisaire, des Burgondes, des Francs ne se firent guère attendre, et l’Espagne seule demeura unie a celle des branches de cette nation qui sut le mieux et le plus sincèrement respecter les droits et les institutions des peuples conquis.

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