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UES FRANCS

Les Gaules, partagées entre quarante-quatre peuples ayant une représentation commune à Ilibracte, avaient résisté dix ans à Jules César, c’est-à-dire au plus grand des hommes de guerre et à la puissance militaire la plus formidable qui aient jamais existé. Mais, après que cinq siècles les eurent unifiées, pliées, nivelées en province de l’Empire, les Gaules devinrent la proie facile de la nation sauvage des Francs. D’autre part, si les Francs purent arrêter au pied des Pyrénées le torrent dévastateur des Sarrasins, qui, sous la main de l’impérieux Abdérame, avaient repris leur premier et irrésistible élan, ils turent impuissants à refouler les audacieuses invasions des Normands, qui, de tous les points des îles et des écueils habités par eux, se précipitaient et se répandaient partout où les poussait le caprice de chaque branche de leurs familles sans nombre. Et tel, à peu près, fut aussi le résultat des guerres soutenues par les Francs pour soumettre les nations consanguines des Saxons et des Longobards.

Organisés selon le dur système des anciennes races teutoniques, libres et éparpillés au fond des forêts, le long des étangs, les Saxons furent plutôt massacrés que vaincus par le triomphant Charlemagne, après des attaques réitérées, tandis qu’il suffit d’une bataille perdue pour dompter les Longobards qu’Astolphe et Didier avaient entassés dans l’enceinte d’un royaume.

Dès les temps d’IIonorius, les Francs s’étaient déjà, selon la table de Peutinger, confédérés entre le Rhin, le Mein et le Weser. D’abord quatre tribus seulement entrèrent dans cette libre confédération, puis d’autres suivirent, leur nombre augmentant avec le progrès de ses conquêtes sur les terres ennemies. Le roi, qui en formait le lien le plus visible, ne sortait pas toujours d’une seule tribu ou d’une même famille, comme de celle des Mérovingiens, laquelle appartenait aux Saliens. L’élection le prenait parmi les plus nobles, selon la coutume générale rapportée par Tacite (ex nohililate), mais elle ne l’élevait au-dessus des chefs des guerriers que dans les choses de la guerre. Nous rappellerons à l’appui l’anecdote du fameux vase de Soissons, réservé par Clovis pour sa propre part de butin, et qu’un des Francs brisa imperturbablement de sa main pour qu’il fût distribué en parties égales aux compagnons du roi. Clovis , malgré son autorité et sa gloire, ne put venger l’outrage fait à la majesté royale qu’en punissant l’audacieux guerrier pour infraction aux lois militaires.

Les interminables conflits entre le monarque et les

leudes, dont les annales des Francs sont remplies, attestent avec quel soin jaloux les chefs des tribus protégeaient leur indépendance, qui renfermait celle de leurs peuples respectifs. Mais rien ne le prouve mieux que l’origine môme de la révolution dynastique qui fit

passer aux Garlovingiens la couronne de Mérovée. Que %

la dignité de Maire du palais, qui ouvrit le chemin du trône à la famille de Charles Martel, fût ou non équivalente à celle de Grand Justicier d’Aragon, il est hors de doute que cette haute magistrature fut imposée au monarque parles leudes, comme une garantie de leurs libertés et prérogatives, et que Clotaire II dut jurer de ne pas intervenir dans l’élection de la personne qui en serait investie.

L’indépendance réciproque des diverses branches constitutives de la nation franque ressort de son histoire avec un tel éclat, qu’on ne peut s’empêcher d’y voir le principal élément de sa puissance. C’est dans celte indépendance qu’au lendemain de chaque guerre de conquête viennent se retremper les Francs : méthode invariable qui leur assure des progrès constants. A Clovis succèdent les quatre rois de i\Ietz, de Soissons, d’Orléans et de l^aris. Le même fait se reproduit à la mort de Childebert, des deux premiers Clotaire, de Brunehaut, de Dagobert, de Charlemagne et de Charles le Chauve. Dans l’espace de trois cent quatre-vingts années, le royaume ou empire franc se reconstitue huit fois pour se diviser encore et immédiatement en nouvelles fractions. Sur le sol

des provinces latines, la monarchie ressuscitée se consolide, se concentre, se pare de la pourpre romaine, puis revient toujours se briser sur les rives du Rhin et y reprendre ses premières formes germaniques, qui lui communiquent une plus grande vitalité.

Un autre élément s’introduisit dans l’empire des Francs : le clergé romain, qui contribua à l’étendre et à le raffermir par la conversion des peuples païens ainsi que des nations chez qui avait prévalu l’arianisme, et que les armes seules n’auraient pu entièrement plier à la nouvelle domination. Ce puissant auxiliaire entra si profondément dans la constitution de la monarchie franque, qu’après avoir sanctionné son avènement dans les Gaules par un décret du concile d’Orléans et contracté alliance avec les leudes, en établissant sa parité avec les chefs des guerriers, l’an 615, dans le concile de Paris, il se rendit, pour ainsi dire, l’arbitre de la couronne elle-même en élevant et déposant le monarque sur les marches de l’autel.

Ainsi se fonda la féodalité ecclésiastique. Grâce à elle, la société romaine, qui s’était réfugiée sous son

manteau, put entrer dans le régime du moyen âge sans trop se dénaturer, sur un pied d’égalité avec les Barbares, mais non confondue avec eux. Il n’est donc pas surprenant que la cité épiscopale, notamment dans le nord de l’Europe, ait conduit à la cité de la libre commune, ni que l’indépendance des évêques ait eu pour soutien l’autonomie des populations.

Lorsque la conquête, étendue hors de toute mesure par

Charlemagne, obligea l’autorité royale à se fortifier des droits soustraits aux éléments qui la constituaient; lorsqu’aux assemblées nationales, qui exprimaient leurs suf-

frages et rendaient leurs arrêts en toute liberté, on substitua les conseils impériaux ou Placüa et les tribunaux des scabins; qu’aux baronnies féodales laïques on imposa l’ingérence et la surveillance conlinuelle du monarque et qu’on ravit aux peuples les lois et les coutumes anciennes qui les régissaient : alors, l’excès de la servitude universelle rallia les vaincus et les o])primés, leudes et prélats, tribus germaniques et provinces romaines, hommes de toute race, et les poussa en armes l’an 841 dans la plaine de Fontenay, où se disloqua enfin l’empire franc, le concile d’Auxerre ou Tanriacum ayant déclaré ({uc l’issue de la bataille était le jugement de Dieu.

Ce jour-là, en effet, dans cette formidable mêlée de

peuples accourus de tous les points de l’Europe sombra la vaste monarchie,que le diacre Florus regrettait parce qu’il voyait (( qu’un peuple et qu’un roi »; mais dès ce jour aussi les nations modernes, se renfermant dans leurs

frontières naturelles, ayant chacune ses aptitudes particulières et chacune son propre idiome, se tracèrent une voie distincte. La confusion babélique, que les mêmes causes avaient produite, engendra encore une fois les mêmes effets.

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