AVANT-PROPOS
Avant de m’adresser au lecteur indifférent, dont l’attention ne se porte pas d’ordinaire au-delà du livre, je crois devoir quelques éclaircissements préalables à l’ami qui, lui, cherchera dans le livre, avant tout, l’auteur.
Un livre satisfait rig-oureusement à ce qu’il doit au lecteur si, exact dans l’énonciation des faits, il est log'ique et clair dans les déductions. Il mérite, de plus, qu’on le considère comme l’acte d’un bon citoyen, s’il met au jour une vérité qui paraît opportune ou nécessaire à proclamer. N’est-ce pas là le but que doit se proposer, selon Socrate, quiconque écrit pour le public ?
L’ami exigée bien davantag*e. Il attend du livre la reproduction complète de l’esprit de l’écrivain, non seulement tel qu’il l’imag’ine ou le souhaite, mais tel qu’il doit être, à son sens, pour justifier ses propres sentiments. C’est à cet ami que j’ai à cœur d’expliquer la raison de ces pag*es, afin de le bien
convaincre qu’elles ne sont que l’épilog-ue et le cou ronnement de l’œuvre à laquelle j’ai long*temps collaboré avec lui, de notre labeur commun pour aider au meilleur et au plus complet épanouissement des forces de la patrie.
L’indépendance et l’unité de l’Italie — en vue desquelles nul effort, nul sacrifice ne me semblaient assez g*rands — apparaissaient à mon esprit comme une bauteur escarpée qu’il fallait conquérir, afin d’y asseoir un édifice vaste et sûr où, reprenant son œuvre interrompue, la société italienne pût rétablir à l’intérieur sa prospérité et à l’extérieur son initiative : ces deux pôles autour desquels doivent tourner sans cesse les individus et les nations qui veulent vivre.
11 était facile à notre pays, qui se trouvait en quelque sorte au début d’une nouvelle existence, de se reconstituer librement, au g*ré de sa volonté. En effet, les obstacles et les résistances s’évanouissaient, comme par encbantement, avant même que la hache se levât pour les attaquer ; les événements heureux se succédaient plus prompts que le désir qui les invoquait, et l’atmosphère ambiante, saturée d’enthousiasme, vibrait déjà des applaudissements prêts à accueillir l’œuvre, quelle qu’elle fût, qui allait être accomplie.
En Europe, tout semblait annoncer des transformations prochaines et générales.
D’une part, ayant rompu les attaches et changé les rapports entre les anciennes puissances, l’Empire français avait par son exemple ouvert une nouvelle arène, où étaient appelées à descendre, l’une après l’autre, des ambitions longtemps retenues ou ignorées d’elles-mêmes. D’autre part, le progrès des lumières et les intérêts engendrés par de nouveaux besoins agitaient partout les populations, les poussant à franchir les bornes où les tenaient confinées des institutions et des lois surannées, désormais insuffisantes.
On a toujours vu s’établir entre les nations, par un accord tacite, une direction générale, qu’elles suivent toutes pendant un temps déterminé, soit à cause des renouvellements universels de la civilisation, soit par un besoin naturel d’imitation. Les peuples se précipitent, à la suite les uns des autres, dans les grandes ères qui doivent leur nom aux œuvres entreprises en commun : ères des Croisades et de la liberté de conscience, de l’émancipation des Communes et de l’agrandissement des États. Tantôt c’est le système des compromis et des conciliations qui préside aux destinées des hommes, tantôt c’est le fer qui tranche inexorablement toutes les questions, même les moins graves. Ici les liens de parenté, les mariages et les successions, ailleurs les conquêtes, plus rapides, étendent les monarchies. L’histoire la plus rapprochée de nous se partage en
époques de telle ou telle constitution, de telle ou telle réforme, de la liberté du commerce, de l’équilibre européen, de la non-intervention, des restaurations, des nationalités.
En dernier lieu, 1 illusoire splendeur de la concentration française a séduit les Italiens, comme la réussite de ceux-ci a tenté la Prusse. Les succès inouïs de cette dernière seront, à leur tour, une tentation pour d autres nations, et ainsi se perpétuera, avec les haines du dehors et l’oppression à l’intérieur, la série des g'rands pays org-anisés en empires, tandis qu un ensemble de circonstances extraordinaires conviait 1 Italie à ouvrir l’ère des g’rands pays g’ouvernés par la liberté.
Placée dans des conditions qui jamais peut-être ne s’étaient produites dans l’histoire des nations, notre patrie pouvait, dans un but de justice et dans la voie de la paix, accomplir une g’rande réforme que tous les peuples invoquaient, mais qu’aucun d eux n’était à même de réaliser le premier.
C’est ce pressentiment, c’est cette attente qui, pendant quelque temps, nous valut la bienveillance des étrang’ers : ils espéraient que nos péripéties seraient une crise bienfaisante, pareille à celles qui, dans le règ*ne de la nature, renouvellent la vie de la terre à la fin d’un hiver rig’oureux.
Supposons que, dans les premières dix années de sa nouvelle période, l’Italie se fût org’anisée de
façon à élarg*ir le champ de l’activité des populations plutôt qu’à g*rossir le faisceau de la puissance du g’ouvernement, à concilier prog*ressivement les intérêts de toutes les classes plutôt qu’à surélever la suprématie de l’une d’elles, à affermir l’autorité dans le respect des droits et des possessions lég'itimes de chaque individualité sociale, plutôt qu’à la chercher dans les sources d’une force unique nouvellement créée. Qu’on la suppose constituée de ses éléments traditionnels, c’est-à-dire selon sa nature et non par violence, et conformée de manière à devenir la pierre d’attente d’une alliance avec tous les autres peuples, plutôt qu’une épée levée contre de nouveaux adversaires. Et puis qu’on ose affirmer, si un tel exemple dans de telles circonstances avait été donné par l’Italie aux autres nations, qu’il n’eût pas été possible d’éviter les terribles g-uerres fratricides et les révolutions aussi cruelles que stériles, qui ont de nouveau jeté l’Europe dans un abîme insondable d’incertitudes et de dang’ers.
Malheureusement, la clairvoyance des partis ne fut pas, dans l’œuvre de l’unification, à la hauteur du patriotisme déployé par eux dans l’œuvre de l’indépendance du pays. Quelques-uns présumèrent de leur propre force au point de croire qu’ils pourraient remplacer tous les autres, et l’impulsion de peu d’éléments, ou même d’un seul, prit la place de l’énerg-ie nationale. Tout fut inutile auprès d’eux.
les avis les plus humblement exprimés, les conseils les plus modestes, comme la menace de dang-ers futurs. On refusa dédaig*neusement de consentir aux moindres transactions. Que si l’on avait, même pour peu de temps, replacé la nation sur des bases plus conformes à son caractère, elle aurait sans doute repris avec les années le développement qui lui est naturel et propre.
Mais puisque toute espérance a disparu et que les esprits sont restés anxieusement penchés sur un avenir obscurci par mille dang-ers, il importe de donner une explication plus ample des opinions qui auraient du, dès le commencement, déterminer la forme de la nouvelle org-anisation italienne.
C’est ce que j’ai essayé de faire, non sans avoir longTiement médit63 la maxime de Confucius, qui recommandait d’écrire d’abord sur le sable les g-rands projets de réforme, afin qu’au moindre doute on pût les effacer sans qu’il en restât la moindre trace.
PEÉFACE
Les empires qui, sous leur masse confuse, écrasent indistinctement et font périr les peuples, se résument, malg-ré leurs traits différents, en un ca- ^ ractère commun ; de même , les nations présentent
un caractère g-énéral, malg-ré les différences qui les disting-uent entre elles aussi long-temps que chacune d’elles occupe la vaste scène où l’bistoire fait sucs cessivement monter ces ouvrières du prog-rès hu-
main. La manière de procéder de celles-ci est identique, et identique la raison des catastrophes de ceux-là. C’est la variété des impulsions qui élève et g-randit les peuples, c’est l’étroite uniformité qui les ^ énerve et les consume.
De même que l’art, qui a pour objet la santé du corps, sera exercé avec d’autant plus de succès qu’il aura une connaissance plus parfaite des phases in- ^ nombrables par lesquelles est susceptible de passer
la machine humaine, de même la science, dont la tâche est de dirig-er les nations, g-ag-nera à la con-
naissance plus complète des différents cycles de vie parcourus par les peuples dans l’étendue des
siècles.
Aristote croyait posséder déjà un(; excellente base de savoir politicjue dans les cent cincjuante con“ stitutions classées par lui sur les rayons de sa bibliothèque, lesquelles, suivant Diop'ène Laerce, lui avaient été fournies par les villes cong-énères de la Grèce, d’une importance secondaire. Combien la base de ce savoir ne sera-t-elle pas plus solide, quand elle reposera sur l’expérience des sociétés si nombreuses et si peu semblables entre elles qui, depuis quatre mille ans, n’ont cessé de paraître et de disparaître
dans les deux hémisphères?
Voyez la ferveur qui, de nos jours, multiplie les investig-ations historiques, qui, dans les contrées les plus lointaines, exhume des monuments ensevelis depuis des milliers d’années, qui recompose des écritures et des lang’ues oubliées avant meme que les nôtres eussent pris naissance, qui reconstitue les g'énéalog’ies, qui suit les ramifications et les croisements de peuples dispersés sur la terre avant meme que l’histoire eût enreg-istré leurs noms! Grâce à cette ferveur, on verra bientôt réapparaître, exactement retracée , l’existence des innombrables groupes sociaux qui se sont succédé sur la terre ; on saura lequel parmi eux a fourni jusqu’au bout sa carrière ascendante, lequel s’est vu au contraire
arreté tout à coup ou précipité avant l’heure dans la décadence. Pourra-t-on ne pas retrouver alors, dans ces g’randes archives de l’humanité, les moyens les plus propres à remettre dans la bonne voie le peuple qui s’en sera écarté? Et y a-t-il une meilleure preuve de l’instinct de perfectionnement prog*ressif inhérent à la nature de la société humaine que cette ardeur de recherches, par lesquelles on essaye de retrouver, dans les entrailles de J’antiquité, la révélation ou, pour mieux dire, la direction de l’avenir ?
Toutes les fois que la civilisation a repris son essor vers une sphère plus élevée, on a vu se reproduire ce même phénomène : en Grèce, où le pèlerinag’e de ses sag’es en Ég'ypte et en Asie a précédé son admirable développement ; à Rome, où l’enquête des institutions helléniques et étrusques fut la haselég’ale de son g’ouvernement ; chez les Arabes, qui, par la traduction des livres grecs et phéniciens, par leurs communications avec les Indes préparèrent la gdoire des arts et des sciences de Bag-dad et de Cordoue ; enfin dans notre Italie, qui rouvrit à elle-même et au monde entier les portes de la vie intellectuelle pendant la g’randiose période qu’on a exactement appelée l’époque de la Renaissance, et qui fut précédée par la recherche, recommencée à deux reprises, de l’héritag*e g’rec et romain.
Ainsi, les peuples morts ressuscitent dans la pos-
térité la plus reculée, ainsi ils reviennent féconder l’œuvre du présent par l’œuvre du passé et manifester, à travers les temps et l’espace, la solidarité du g*enre humain.