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DURÉE DES GRANDS EMPIRES

Aussi loin qu’on porte ses regards dans les horizons les plus reculés de l’histoire, on ne cesse de découvrir des nations diverses que rapprochent et mêlent continuellement les rapports de commerce ou le contact même des armes. Chacune déploie un caractère particulier qui la distingue et lui donne tour à tour la supériorité sur les autres, jusqu’à ce qu’il s’en trouve une qui s’élève si haut qu’elle les enchaîne toutes à sa destinée, dans une de ces agglomérations colossales que notre irrémédiable admiration pour la force a considérées de tout temps comme les centres lumineux de l’humanité.

Avant de rechercher par quelles voies se sont formés les peuples qui avaient en eux-mêmes la raison de leur prépondérance, mesurons d’un rapide coup d’œil la durée des grands empires que quelques-uns d’entre eux sont parvenus à fonder.

Dans cette supputation des périodes au cours desquelles la vie de plusieurs peuples est absorbée par un seul, qu’il me soit permis de ne pas comprendre les conquêtes trop

vantées des Assyriens et des Chaldéens, dont les empires et les dynasties s’évaporaient , pour ainsi dire , dans les palais des Sardanapale et des Balthazar, au milieu des incendies et des massacres. A voir combien facilement Ninive et Babylone se laissaient surprendre et assaillir par l’ennemi, comment ne pas conclure que celui-ci ne devait pas venir de bien loin? Qu’on suive leurs limites sur une carte, et l’on constatera que, même au plus haut degré de leur puissance, ces merveilleuses monarchies ne s’étendaient pas au-delà d’un rayon de mille kilomètres.

En effet, telle était l’étendue des domaines de Sémiramis. Elle se faisait gloire pourtant de les avoir prolongés jusqu’aux quatre mers — la mer Caspienne, le golfe Persique, la mer Noire et la Méditerranée — que, de son aveu, aucun Assyrien n’avait abordées avant elle.

Hérodote, dont la véracité s’affirme tous les jours par les découvertes faites en Égypte et en Asie, place cette reine légendaire au huitième siècle, avant que le grand royaume de Lydie eût été vaincu, alors (|ue les Arabes et les Indiens n’étaient pas encore subjugués, que la Perse jouissait de son indépendance et que sa voisine, la Médie, était au contraire en proie aux in-

cursions des Scythes. Remarquons que les pivots de ces grands empires, qui se sont tant de fois entre-détruits et ont successivement hérité l’un de l’autre : Babylone aux jardins suspendus, Ninive aux mille tours, Bactres et Ecbatane aux sept murailles peintes, n’étaient guère sé-

parés que par la distance qui sépare Milan de Rome ou Gênes de Pise. C’est à la fois l’indice manifeste de la civilisation ancienne de ces régions où, comme en un vaste carrefour, sont venues se croiser, dans le premier épanouissement de leur sève, les branches multiples de tant de races différentes, et la preuve irréfragable de l’exubérante vitalité de ces populations qui se condensaient dans un aussi grand nombre de villes illustres, si rapprochées entre elles et comparables aux foyers sociaux rayonnant à la même heure en Égypte et, plus tard, en Grèce, en Italie et, dans l’hémisphère occidental, aux pays d’Anahuac et de Guatemala. Aussi peut-on, de cela même, inférer avec raison qu’une terre où abondait à ce point la vie n’a pas dû être foulée par des invasions séculaires. Elles y auraient sans doute étouffé tout progrès, ainsi qu’on l’a vu par la suite sous ces mêmes latitudes, où les Turcs et les Mongols ont laissé subsister les villages, mais ont rasé les villes.

Par contre, les monuments écrits de l’Europe nous fournissent les moyens d’examiner à notre aise les ressorts de l’empire médo-perse, qui se trouve mêlé aux premiers faits historiques de notre continent et dont la splendeur ne s’est guère prolongée au-delà de cent dix ans, depuis les victoires de Gyrus en Lydie jusqu’à Darius II, après les guerres médiques.

Deux siècles séparent Gyrus d’Alexandre, qui suivit à rebours le chemin parcouru par son prédécesseur, sans toutefois apporter avec lui les éléments qui assurent la

stabilité aux vastes dominations, du moins pour quelque temps.

L’Asie était toujours en pleine possession de sa haute civilisation. Que pouvait lui opposer la Grèce? L’activité ardente, la perlection de la forme, l’aptitude à la dé-

duction, qui furent les traits distinctifs du génie des Grecs, pesaient bien peu en comparaison des trésors immenses de savoir qui s’étaient accumulés dans cette partie du monde. L’individualisme hellénique lui-même, quelle influence pouvait-il exercer sur sa forte organisation sociale? Aussi l’empire d’Alexandre ne dura que le court espace d’une jeune vie, à peine huit années, et, après avoir traversé de 'si larges zones de terre, cet éblouis-

sant bolide alla s’éteindre dans une des antiques sources de la civilisation orientale, à Babylone. La prééminence de la nation grecque défaillit au pied du mont Taurus,

et les Séleucides, successeurs du héros, ne tardèrent pas à se transfigurer en monarques de type asiatique.

Le même sort, à peu près, sera réservé à l’empire le

plus dominateur, par sa vertu originelle, qui ait jamais existé — l’empire romain — quand il sera transporté sur les rives du Bosphore. La vigueur des institutions primordiales enracinées dans l’Asie était si profonde, que la seulement a cessé de se développer, dans la pureté de son essence, le germe de vie qui, partout ailleurs, transformait

la société.

L’empire le plus étendu, avec celui que fondèrent plus tard les Arabes, et assurément le plus durable, a

été l’empire romain, qu’on ne saurait se rappeler sans se sentir transporté d’admiration, tant la majesté qui l’envi-

ronnait a été haute, tant les monuments immortels qui lui ont survécu sont nombreux! Et pourtant, sa domination, qui semblait en quelque sorte justifiée par le sentiment de justice qu’elle introduisit parmi les hommes et par la paix qu’elle assurait aux peuples en leur donnant une patrie commune, ne dura, dans tout son cours, depuis l’ère de Jules Gésar jusqu’au partage des deux empires, que quatre cent quarante ans. On n’en compterait même pas plus de deux cent dix, si l’on s’arrêtait à la fin de l’époque des Antonins, après laquelle commence la phase qu’on a appelée l’anarchie militaire; phase qui n’a été, au fond, que la lutte pour la souveraineté du commandement entre les diverses nationalités renaissant avec les chefs des armées et les gouverneurs des provinces enclavées dans leurs territoires. La société romaine, après Caracalla, continue d’exister, mais le faisceau impérial est depuis longtemps rompu.

Si le titre impliquait la chose, quel empire aurait eu jamais une plus longue durée que celui qui, à travers douze dynasties, passa d’Arcadius au dernier Paléologue, réduit à l’obéissance d’une seule ville ? Mais on peut dire que l’empire d’Orient qui, sous les Justiniens, eut une période de développement digne d’être comparée aux plus glorieuses qu’ait vues se dérouler le Tibre, est démantelé déjà, dès le commencement du septième siècle, par les Arabes au couchant et les Slaves au levant; de façon que.

Les Goths, qui, dans la nuit descendue tout à coup sur rOccident, furent pareils aux courtes lueurs du crépuscule, réfléchirent un instant l’image césarienne, et Théodoric aurait pu revendiquer à bon droit le titre éphémère porté par Honorius et ses successeurs. S’étendant, depuis la rive droite du Danube jusqu’au fond de l’Espagne, en un immense hémicycle, ils purent concentrer leurs forces dans cette péninsule extrême en vue d’un futur et glorieux empire; mais les autres membres du grand corps se dispersèrent, après trente-trois ans, à la mort du barbare revêtu de la toge qui fut leur chef.

Le peuple arabe, l’une des plus éclatantes manifestations do la vitalité asiatique, fonda en peu d’années une société nouvelle au cœur de l’Asie, dans l’Afrique septentrionale et dans une partie de l’Europe. Mais quatre siècles s’étaient à peine écoulés que déjà partout les dominateurs étaient remplacés par les Maures, les Turcs et les Mongols. Avant de se briser en trois califats, l’unité de cet empire, auquel on ne peut égaler que l’empire romain pour le nombre des populations soumises comme pour la grandeur indestructible des institutions créées, n’avait duré que cent soixante-huit ans.

Charlemagne reprit avec ses Francs l’œuvre des Goths, à trois siècles d’intervalle, et les résultats immédiats en furent à peu près identiques. Deux tiers de l’Europe ne restèrent réunis sous le même sceptre que l’espace de

quarante-trois années. Quoiqu’elle n’ait pas réussi, on doit reconnaître dans la monarchie carlovingienne la première tentative de fusion des deux types, auxquels peuvent se rapporter tous les empires, qu’ils émanent d’une supériorité acceptée ou de la force subie, à savoir, l’empire de César et l’empire de Cyrus. Charlemagne ne traita pas les Saxons et les Longobards comme les Goths avaient fait l’Italie ou les Romains la Grèce et les villes italiennes après la guerre sociale, mais, peu s’en faut, comme Cambyse avait traité l’Égypte et Omar la Syrie et l’Afrique.

En Asie, les conquêtes démesurées propres à ces régions continuent. Dans l’espace de quatre siècles, ravageant tout sur leur passage, de même qu’aulrefois les Huns d’Attila et les Avares, quatre torrents se précipitèrent des versants opposés de l’Altaï, les deux Mongols \ et les deux Turcs qui, en s’entrecroisant, s’entrebarrèrent

réciproquement. Les conquêtes de Gengis-khan finissent par se bornera la Chine et ne durent que vingt années; trente-quatre ans suffisent pour dissoudre l’empire de Tamerlan, dont les successeurs se renferment dans la Mongolie de l’Inde; les Turcs Seldjoucides se fractionnent déjà au bout d’un demi-siècle ; les Ottomans enfin, plus tenaces, se maintiennent cent dix-huit ans à l’apogée de leur puissance ; et, s’ils ne pénètrent pas plus avant en Europe, on le doit à la persévérance de Venise, qui fut longtemps le pivot de la jeune politique d’Occident, et à la vaillance de la Pologne et de la Hongrie, qui en furent les sentinelles avancées.

En Europe, au contraire, les grandes monarchies deviennent moins fréquentes et, si elles apparaissent, sont plus fugitives. Othon I" et Henri III essayent de relever le trône de Charlemagne, mais les deux empires germaniques, dont la réunion dure trente années, se brisent contre l’Italie devenue, encore une fois, le centre de gravité de notre continent.

Fruit clandestin de combinaisons d’héritages, l’empire d’Espagne, cette anomalie parmi les anomalies, se ménageant une issue à travers les révolutions religieuses, reproduisit dans le nouveau monde le type de la monarchie asiatique, tandis qu’il ouvrait en Europe la voie aux gouvernements absolus. Il ne vécut, dans la plénitude de ses forces, que seulement trente-six ans.

En dernier lieu. Napoléon, en qui l’on doit considérer surtout 1 émissaire de la révolution sociale accomplie par la France vers la fin du siècle passé, réunit sous sa main — dont l’impulsion fut encore plus législative que militaire — les peuples des deux races latine et germaine ; mais l’Europe, qui devait suivre et suivit en effet cette puissante initiative, ne pouvait plus désormais souffrir longtemps aucun genre de servitude, et la suprématie française, qui fut en vérité un empire de César, ne dépassa jî pas treize ans.

Enfin, dans l’extrême Orient, au milieu d’une société aux bases toutes différentes et que ni les révolutions intérieures ni les invasions n’ont changée depuis quarante siècles qu’elle possède une histoire écrite, des races d’en-

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vahisseurs ont fondé deux empires où s’est rassemblée une prodigieuse multitude d’hommes. Le premier, créé par les Mongols au treizième siècle, a duré cent ans ; l’autre parles Mantchoux, d’une masse encore plus énorme, existe toujours, bien que formé depuis deux cent vingt-neuf années.

Ainsi donc, en vingt-sept siècles, les années de durée des grands empires, additionnées ensemble, ne se montent guère qu’à quatorze cents.

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