DE L’ALLEMAGNE
Les Teutons, vers le dixième siècle, prirent peu à peu pour dénomination commune le nom dü Allemands, qui appartenait en propre à une de leurs tribus les plus centrales, dont la vitalité semblait la plus grande. D’ailleurs, ce nom, qui signifie réunion de peuples, convenait à merveille aux origines et au développement historique de cette nation qui, à travers les siècles jusqu’à nos jours, n’a cessé de se montrer distincte en ses parties, bien que formant un seul corps.
De même qu’on se sert de troupes fraîches pour rétablir une bataille, se servant tour à tour de l’initiative de presque toutes les branches de sa vaste famille, des Cattes, des Chérusques, des Data ves, des Goths,des Bourguignons, des Francs, des Allemands et des Souabes, des Saxons, des Bavarois, des Bohèmes et des Autrichiens, des Brandebourgeois et des Prussiens, l’Allemagne a vu se déplacer la direction de l’activité nationale de l’occident à l’orient, du centre aux points extrêmes de sa périphérie, sans que jamais la préséance passagère d’un de ces peuples ait
réussi à se transformer en doininalion absolue sur les autres. Les six grandes nations, en qui s’étaient condensées ses innombrables tribus sous les Carlovingiens, se fractionnèrent a leur tour au point de produire au seizième siècle jusqu’à cinq ou six cents États. La paix de Westpbalie les réduisit à trois cents, le Congrès de Vienne à quarante. Aujourd’hui môme qu’une nouvelle et toutepuissante direction en a modifié l’économie intérieure, l’Allemagne se trouve encore divisée en plusieurs principautés, en trois royaumes et deux grands empires qui, par l’étendue et l’éloignement des provinces ou par les races dilïérentes c[ui en font partie, comme la Prusse et l’Autriche aux capitales multiples, conservent le caractère général de la nation.
Le chef militaire, roi ou empereur, et l’assemblée des
Ltats ou Diète en ont de tout temps formé le lien. La plus ou moins grande intensité du régime féodal, le progrès des institutions monarchiques ou démocratiques, les révolutions intérieures et les événements généraux de l’Europe ont pu influer sur la création de l’im et la composition de l’autre, mais le caractère en est resté le même : l’élection, condition nécessaire pour le Roi, la souveraineté nationale inhérente à la Diète.
En 1025, toutes les nations en armes échelonnées le long du Rhin proclamèrent Conrad le Salique, suivant l’ancien usage, avec le concours des populations slaves tributaires. Les barons seuls avaient élu Otlion P*' à Aix-la- Chapelle et seuls ils prirent part aux élections des princes
souabes et des Ilohenstaufen, avec l’assistance des magistrats des communes libres. Plus tard, en 1257, sept princes puissants s’emparèrent de ce droit et continuèrent à l’exercer, au moins en apparence, même après l’avènement de la Maison d’Autriche. En 1742, ils osèrent opposer l’électeur de Ravière à Marie-Thérèse ou à son époux, François I". Récemment, lors du renouvellement de l’empire d’Allemagne, le rite germanique des élections a été de nouveau ressuscité par les princes allemands en laveur de Guillaume de Prusse, vainqueur de la France.
Cette puissance représentative a été souvent suspendue ou est devenue illusoire par la prépondérance de quelques familles, qui la confisquèrent à leur profit exclusif; mais celle qui résidait dans l’assemblée des États, comme elle résumait l’essence même de la nation, s’est perpétuée, sinon dans son entière vigueur, du moins dans sa régularité, tout en acceptant le nouvel ordre et les déplacements amenés par la vicissitude des temps. La diète de Magdebourg, en 1135, soumettait les institutions municipales à l’autorité féodale; trois cents ans après, celle de Worms, en proclamant la paix universelle, mettait au ban de l’Empire les barons qui auraient fait injure à la cité. Aux deux collèges des électeurs et des princes, il s en joignit dans la Diète un troisième, lequel, composé des villes libres, eut une autorité égale à celle des deux premiers, lorsque les princes n’assistèrent plus en personne à la diète, mais s’y firent représenter par des délégués. Le gouvernement général se concentrait dans cette
Assemblée; c’élail elle qui déclarait la guerre, et elle refusait à Frédéric P' des troupes pour combattre les Hongrois. C’était elle encore qui imposait les lois, qui répartissait les impôts, qui conlérait les fiels et les bénéfices vacants, qui au nombre de ses droits comptait le plus éminent de tous, celui de déposer les empereurs en les renvoyant devant les tribunaux, selon les lois palatines.
Le traité de Westplialie fit disparaître la plupart des villes libres, et les princes qui prirent part à la guerre de Trente ans enlevèrent à l’autorilé féodale plusieurs de ses prérogatives, dont ils fortifièrent la leur dans leurs Etats agrandis. La nation allemande continiui néanmoins à être gouvernée et représentée d’abord à Ratisbonne, ensuite à Francfort. Aspirant toujours à une meilleure organisation, elle l’attendit en vain de l’accord spontané de tous les États en 1813 et en 1818. Aujourd’hui même, celle que Berlin a élaborée ne saurait la satisfaire, à cause de la prépondérance excessive de l’un de ses éléments.
La raison des fréquentes et glorieuses rénovations de l’Allemagne réside précisément dans la merveilleuse variété qui multiplie et vivifie ses forces. Tout en elle se subdivise et se diversifie. Au moyen âge, la noblesse s’y développait sur une échelle de sept classes et le peuple de trois. Les barons laïques et ecclésiastiques émanaient de différentes sources: de l’empire et dcTempcreur, les uns à vie, les autres héréditaires. Les républiques se distinguaient en villes libres, en villes impéi'iales, en villes
d’ordre composite, gouvernées à la fois par le peuple et par les nobles, séparément ou d’accord entre eux. A l’intérieur, les corporations des artisans avec leurs magistrats; entre les châteaux et les villes, les bourgs que se disputaient les uns et les autres; au milieu des fiefs, les communes des paysans; autour des Etats, les marches frontières, dont la destination était de recruter de nouveaux peuples à la grande patrie allemande. Les lois et les formes de gouvernement étaient partout si disparates que tout récemment, après le Congrès devienne, le Wurtemberg conservait, au milieu des monarchies absolues qui rentouraient, le système représentatif et pouvait répéter à son roi les paroles que l’assemblée de Brunswick adressait à son duc en 1485 : « Quand nous n’avons pas conseillé, nous ne contribuons pas ! » Les croyances religieuses diffèrent non seulement entre les différents États ou entre les provinces d’un même Etat, mais encore entre les citoyens d’une même ville. Catholiques, hussites, évangélistes selon Luther, évangélistes selon Calvin, anabaptistes et autres confessions remplirent, il est vrai, rAllemagne de discordes pendant un siècle et demi, mais l’homogénéité nationale n’en fut pas compromise, et Ton vit souvent les catholiques combattre dans les rangs des protestants, et réciproquement, durant le cours des guerres religieuses. Ainsi dans la grande fédération germèrent de tout temps des fédérations partielles, comme les effets d’une même cause : l’histoire d’Allemagne en est lissue d’un bout à l’autre. L’association n’y apparaît pas seule-
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ment à l’état de tendance ou de virtualité, mais elle s’y manifeste comme une manière d’être générale et constante, comme le moyen d’atteindre n’importe quel but, et se traduit de plein droit en rapport légal, non seulement entre individus et classes sociales, mais entre communautés constituées et corps politiques.
Les Maisons de Saxe, de Souabe, des llohenstaulen, du Luxembourg, do la Bohême et les deux Maisons d Autriche s’élèvent, grandissent et tombent au milieu et à cause des ligues. Les grands feudataires s’allient contre les empereurs, les princes laïques contre les princes ecclésiastiques, les moines et le bas clergé contre les évêques barons, les villes contre les nobles, ceux-ci contre celleslà. Parallèlement aux alliances pour les Croisades en Orient, se forment les ligues des peuples du Mein-W'eser et du Rhin, mêlés aux Anglais et aux Flamands, contre les Maures d’Espagne, et de ces mêmes peuples riverains du Rhin contre les l’russiens et les Slaves. Quelques-unes, comme l’ordre Teutoniquo et celui des chevaliers Porte- Glaive de Livonie, conquièrent de nouvelles provinces, d’autres sont détruites, comme les chevjdiers Brigands, que fit pendre Rodolphe P% et les Flagellants, qui furent brûlés vifs. On voit ici combattre pour la primauté d’une famille Guelfes et Gibelins, ailleurs, pour la religion, princes et villes sous les différentes enseignes dites de Smalkalde, les unes catholiques, les autres évangélistes, anabaptistes, de la Sainte-Alliance, de l’union protestante et autres encore. Tantôt la nation se divise en deux parties, Autriche
et Bohême ; tantôt en trois, avec la Prusse en plus, puis encore en deux, l’Allemagne septentrionale et l’Allemagne méridionale, d’au-delà et d’en-deçà du Mein ; enfin tous les
États viennent aboutir à Berlin, à l’exclusion de l’Au-
triche.
Cependant, les ligues qui méritent d’être le plus remarquées aussi bien pour leur durée, qui fut de trois cents ans, que pour leur puissance et pour le progrès moral dont elles furent la source en Allemagne, ce sont les ligues des villes libres. Le long du Rhin, à partir des
anciennes Alpes Rhétiques, les Romains opposèrent aux peuples germaniques qui s’y pressaient une barrière, que renforçaient par intervalles des colonies et des villes telles que Ratisbonne, Habsbourg, Spire, Passau, Salzbourg, des camps de vétérans, les dccumates agri, et d’autres villes telles que Metz, Magonce, Aix-la-Chapelle, Trêves, cette Rome du Nord, et enfin les deux colonies d’Agricola
et de Trajan.
Ces citadelles, érigées pour contenir l’océan des Barbares, devinrent les foyers où les durs Teutons dépouillèrent peu à peu leur sauvage écorce et, à l’aide du temps, se façonnèrent à la vie sociale et aux institutions bienfaisantes du monde romain. C’est de la Souabe et des cités rhénanes, base antique des grands empires et berceau des lettres, que partit encore une fois le signal du salut à la chute des llohenstaulen, alors que partout en Allemagne régnaient la violence et la confusion, nulle part l’esprit de civilisation et le droit. La paix publique, la défense des
citoyens, la protection des serfs, la sécurité du commerce et de l’industrie, le développement des arts, des lettres et des sciences : voilà le but et la raison d’être de la Ligue rhénane qui comprenait soixante-dix villes, et de la grande Ligue hanséatique qui se partagea plus tard en quatre collèges. La pompe des grands tournois donnés par l’empereur et les fastueux étalages des barons et des prélats disparurent, il est vrai, mais aussi et en même temps les assassinats légaux des bourgeois, le sac des villes, les péages forcés, les pillages et les brigandag(!S de tout genre. Huit cents vaisseaux sillonnaient le Rhin, répandant sur ses deux rives la richesse et l’animation. Des ports du Nord et de la Baltique, des flottes de navires mettaient à la voile pour tous les points des continents septentrionaux. Démembrée et affaiblie par l’ambition des césars et des princes, l’Allemagne se reconstituait par l’initiative et l’indomptable virilité de ses villes. Si celles-ci ne parvinrent pas à la grandeur et à la liberté des villes italiennes qui les avaient précédées, si elles n’atteignirent pas à la complète indépendance des villes helvétiques, auxquelles elles avaient servi d’exemple, elles eurent du moins la gloire de rétablir la justice dans le pays et d’en accroître l’activité. En outre, elles transportèrent au Nord, où elle devint un bienfait et un élément de civilisation, la prépondérance qui aurait été fatale dans le Midi, si les empereurs avaient réussi à l’y affermir.
La grande Hanse teutonique régla la navigation des mers du Nord et imposa son influence à la Suède, au Dane-
mark et à la naissante Russie. Elle signait un traité de paix perpétuelle avec le Danemark en 1361, « avec le roi, avec les princes, avec les négociants et les bourgeois » : ce qui ne rempêcha pas d’arracher à ce royaume le Schleswig, au commencement du seizième siècle. Cent ans plus tard, la puissance de la Ligue se maintenait encore à une telle hauteur qu’elle stipulait avec la France un traité de commerce et obtenait d’elle des conditions privilégiées. La Ligue rhénane et celles de la Franconie et de la Souabe qu’elle engendra, unique refuge contre l’oppression exorbitante des barons et contre le chaos féodal, soutinrent la lutte avec tant de vigueur que la diète de Worins sanctionna leur victoire, en mettant au ban de l’Empire tout vassal qui se serait fait justice par luimème, et la paix perpétuelle fut proclamée. Ces ligues acquirent un tel crédit, ([ue la diète d’Ulm maintint à la diète de Souabe son armée de dix mille hommes, et la puissance des villes grandit à tel point que les nobles, et les rois eux- mêmes, sollicitèrent le titre de huimjcois. Quelques-unes d’entre elles, même isolées, comme Strasbourg et Magdebourg, soutinrent des guerres contre les plus grands princes de l’Empire, contre les empereurs eux-mêmes, et furent traitées en alliées par la France et les cours du Nord. Elles ne réussirent pas, il est vrai, à prolonger la république helvétique jusqu’au centre de l’Allemagne, ayant été battues à Doffmgen, mais elles
empêchèrent la monarchie héréditaire de la Maison d’Au-
triche de s’implanter dans tout l’empire, en fournissant
la force des armées aux villes hanséatiques, et la force non moins efficace de l’or à la Ligue de Smalkalde contre Charles-Quint, puis à la Ligue des piotestants. Elles ne réussirent pas non plus à conserver leur indépendance apres la paix de Westphalie. Si elles échappèrent aux garnisons impériales, elles furent annexées aux États princiers; mais elles contribuèrent à garder à l’Allemagne son caractère, ses autonomies distinctes, condition essentielle de ses transformations progressives.
L’esprit de l’époque inclinait vers la monarchie et la forme du gouvernement devait nécessairement changer; toutefois le type général, l’empreinte nationale, l’organisation constitutive de la race persistait au seizième siècle et persista dans les siècles qui suivirent comme au douzième et au treizième. Oui pourrait maintenant s’étonner que les monarques de cette nation, où tant d’éléments vitaux mêlaient leur force exubérante, aient eu l’ambition de renouveler le grand empire de Charlemagne et prétendu à la haute souveraineté de Rome antique sur les peuples ? Néanmoins, à peine ce superbe projet se fut-il traduit en acte, et parut-il près de s’accomplir, qu’empcreurs et empires croulèrent aussitôt, renversés par les forces mêmes qui les avaient élevés. Les autonomies formées par la nation s’égrenaient et les peuples subjugués s’insurgeaient. T rois puissantes dynasties recommencent, en moins de trois siècles, cette œuvre gigantesque, et toutes les trois, l’une après l’autre, tombent foudroyées sur la cime du mont où elles apparaissaient triomphantes. C’est un
des rares cas où l’histoire se reproduit presque identique- . ment. A la grandeur d’Olhon I" succèdent la fuite
f d’Olhon II, battu par les Grecs et les Sarrasins, puis la
mort violente d’Othon III, assassiné à Rome ; la puissance de Henri III est suivie de la fin misérable de Henri IV; Frédéric P'' est cruellement puni dans la personne de Henri VI et de Frédéric II et jusque dans ses derniers I neveux.
I Dans le but de concentrer en leurs familles et d’y
perpétuer par la voie héréditaire le pouvoir royal uni à la dignité impériale, les empereurs saxons et souabes riva- • Usèrent d’efforts pour détruire les grands fiefs. Contre cet
^ ennemi qui se dressait toujours devant eux, ils élevèrent
les fiefs ecclésiastiques, les prérogatives des évêques et des abbés, plus faciles à dominer et à révoquer à une époque où le sceptre avait la prétention de conférer la crosse ; ils imaginèrent toutes sortes de combinaisons et de prétextes, des mariages et des procès de félonie pour hériter de ces fiefs, pour s’en emparer, pour les réduire en morceaux; et, après l’échec de toutes ces tentatives obliques, ils soutinrent des guerres acharnées, impitoyables, interminables. Alors les barons, afin de prouver qu’ils sont sortis vainqueurs de la lutte, s’intitulent orgueilleusement, sous Henri V, comtes et ducs « par la grâce ^ de Dieu », et, de même qu’ils avaient déposé Henri IV,
y ils déposent Frédéric H. Plus tard, ils déposeront Albert
de Nassau et tailleront en pièces l’armée d’Albert I", seui lement parce que ceux-ci avaient osé s’approprier, moyen-
liant finance, des fiefs dont les héritiers existaient encore.
Pour agrandir leurs royaumes, ils étendirent leurs conquêtes sur le territoire des Danois, des Slaves, des Hongrois; seulement, après chaque invasion. Hongrois, Slaves et Danois revinrent périodiquement occuper le nord et ensanglanter l’est de l’Allemagne. Impossible d’être empereur et de ne pas descendre en Italie ; mais autant de descentes, autant de chutes : Milan, Rome, les Pouilles et, derechef, Rome, Milan, enfin toutes les villes de la péninsule mettent et remettent en déroute, frappent et tuent les nouveaux césars, toujours plus ardents à ceindre une couronne qui devait attirer sur eux l’hostilité de la terre entière.
La foi chrétienne avait séparé l’homme en deux moitiés, dont la plus noble dépendait des pontifes. Comment se résigner à une souveraineté partielle? Ils se mirent à faire et à défaire papes, évêques et abbés; mais les papes surent les courber jusqu’à terre ; ils les humilièrent, les déposèrent, leur dénièrent la paix du sépulcre; ils allèrent jusqu’à faire refuser à l’un d’eux, Henri IV, une place de chantre dans l’église de Liège!
Le concordat de Worms ne servit de rien, non plus que les concessions de Frédéric I" au sujet d’Arnaud de Brescia : à Venise, la toute-puissance ecclésiastique voulut être reconnue sans restrictions, et elle le fut par Rodolphe d’Habsbourg et par ses successeurs, de telle sorte que quelques-uns d’entre eux y gagnèrent le titre de « empereur des prêtres ».
Ayant vendu le dernier comté du royaume de Bourgogne, perdu la Suisse, le Brabant et le Luxembouig, renoncé à tous droits sur l’Italie, les empeieuis lin eut réduits à être les moins puissants des princes de TKinpire et leur couronne passa sur le front des rois de la Hongrie et de la Bohême, nations autrefois iributaiies. Elle fut même offerte, cette couronne impériale, aux étrangers, à des princes espagnols, anglais, français. Elle finit par revenir à la Maison d Autriche, dont les parentés et les mariages avaient fait le plus bel apanage de 1 Europe. Aussitôt, Maximilien L" prépare de nouveau le terrain à la monarchie absolue et héréditaire i il confisque, dans ses États autrichiens, le pouvoir suprême de la justice et transforme la Chambre impériale, essentiellement fédérale, en Chambre aulique dévouée à la personne de l’empereur. Si un monarque pouvait réaliser cet ambitieux projet, qui échouait toujours, c’était assurément Charles- Quint, le plus heureux, le plus puissant et surtout le plus riche des césars d’xVllemagne. 11 arriva cependant que ce grand prince, qui avait fait prisonnier le chevaleresque roi de France, finllit tomber lui-même entre les mains de ses sujets rebelles. Sa puissance expira contre cette succession de ligues de princes et de ligues de villes que termina le traité de Westphalie, dans lequel on ne sait trop si c’est la liberté de conscience ou l’indépendance des États allemands qui triompha. Ouoi qu’il en soit, l’Empire est définitivement mort. En vain Rome fut-elle prise en son nom, comme si la conquête de Rome était
un droit attaclié à la pourpre germanique. La société européenne déjà constituée le repousse, lui et ses successeurs, de même que la société chrétienne avait renversé les héritiers d’Othon, de Conrad le Salique et de Frédéric Barberousse. Si l’Allemagne a survécu aux nombreuses tentatives de ses empereurs pour parvenir à la monarchie universelle, elle le doit à son organisme formé tout entier de fédérations.
La vitalité de la race germaine, toujours renaissante après tant de catastrophes, réside dans sa tendance à l’association, tendance innée, générale, perpétuelle, qui forme son vrai caractère, bien plus que la liberté individuelle invoquée par un si grand nombre d’écrivains, laquelle est commune à d’autres races et, l’on peut dire, à l’humanité entière. Cette empreinte reparaît dans toutes les révolutions de l’Allemagne et la durée de toutes ses institutions
n’est due qu à cette même cause. S’il en était autrement, la réforme religieuse serait restée une doctrine suivie de quelques adeptes, au lieu de devenir une Église ou des Églises militantes. Il n’y a rien dans l’histoire de ce pays, sans en excepter l’Empire même, qui n’ait été le résultat d’une association de forces distinctes, association correspondante à l’unité qui, ailleurs, déroule d’en haut et ramifie ses forces; mais ici une fois brisée, la puissance suprême est pour toujours détruite, tandis (pie là, représentant le faisceau social et reposant sur des bases multiples, elle dure aussi longtemps qu’elle respecte l’universalité des éléments dont elle est l’émanation.