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DE L’ESPAGNE

Dans aucun autre pays, des invasions aussi fréquentes 3t aussi pénétrantes de races opposées entre elles n’ont .aissé des traces plus profondément imprimées qu’en Cspagne. Située entre deux continents, telle qu’un pont lestiné à être alternativement franchi par les Africains pour passer en Europe et par les peuples du Nord pour se transporter dans les terres bénies du soleil, elle fut successivement, à différentes époques, le séjour des Celtes, les Carthaginois, des Romains, des Visigoths, des Arabes

3t des modernes Numides, les habitants du Maroc et de a Tunisie. Du contraste des deux types humains les plus ranchés, qui s’expulsèrent tour à tour de son territoire îiisanglanté par leurs luttes séculaires, se forma le carac- ,ère surprenant et singulier qui distingue l’Espagne de .outes les autres nations du monde.

La fermeté et l’héroïque désespoir dont les ruines de ?agonte et de Numance restent le monument indestrucible, la terreur de Rome et, dans des temps plus récents, a défense de Saragosse, jointes à l’acceptation résignée du ong supplice qu’inlligea au peuple espagnol l’Inquisition,

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forment son double bandeau de martyr de la Patrie et de la Foi.

C’est des mêmes régions que sortirent et cette poignée d’hommes qui, au quinzième siècle, se hasardaient par-delà les mers à la conquête des populations de continents inconnus, et cette armée qui, en l’an 547, se laissa tailler en pièces devant Ceuta, plutôt que de combattre un dimanche. Car toutes les institutions qui poussèrent sur ce sol, tant de fois agité et bouleversé, s’y attachèrent par de si tenaces et profondes racines qu’il fut dans la suite impossible de les en arracher. Ainsi, le sentiment de l’indépendance nationale fut chez elle d’autant plus fort et plus jaloux de se garantir qu’il lui avait fallu, pour le conquérir, de longs efforts et des sacrifices suprêmes. De sorte que si l’Espagne dut mettre huit siècles à chasser les Maures et à se recouvrer elle-même tout entière, elle ne perdit jamais plus son indépendance, et le tout-puissant Napoléon qui, ailleurs, en une ou deux batailles se rendait

maître d’un grand royaume, ne parvint pas à la dompter durant cinq ans d’une guerre acharnée.

xVprès s’être faite romaine sous les Romains au point I de devenir, pendant la seconde série des Césars, la nourrice

^ de l’Empire et de la littérature latine, elle fut plus ro-

maine encore sous les Wisigoths. Ceux-ci, en effet, non p, seulement conservèrent la législation du conquérant dis-

^ paru, mais ils la purgèrent de tout ce qu’y avait introduit

le despotisme byzantin, qui abaissait les magistrats des curies à la condition de valets inamovibles du fisc. La loi

romaine promulguée par les Gotlis rendit ainsi aux municipes leur dignité et le rang doù le code de llieodose les avait fait déchoir. Le respect des Goths pour les droits de la nation ibérienne fut sanctionné par la promesse solennelle du roi Recessuinte en 049, par laquelle il s’obligea, lui et ses successeurs, à ne décréter que les impôts votés par les assemblées nationales, c’està-dire, dans les premiers temps, par les conciles des évêques. Cette institution nous révèle l’origine ancienne de la tutelle sacerdotale, qui est l’un des traits caractéristiques de la moderne Iberie. Dans les autres pays romano-chrétiens, les évêques faisaient partie du coips qui représentait l’État : ici ils le constituaient à l’exclusion de toute autre caste.

L’Espagne cependant n’apparut dans son intégrité nationale qu’après s’être reconquise elle-même sur scs envahisseurs nouveaux, les Maures. Renfermée avec eux, durant huit siècles, dans un profond creuset, elle n en sortit brillante d’une héroïque indépendance que lorsque le fer et le feu eurent effacé, jusqu’au dernier vestige, l’image si profondément gravée par eux sur sa noble terre. La religion chrétienne, qui avait opposé son étendard au peuple armé du cimeterre pour en propager une autre, demeura le trait principal de la nouvelle nation. La foi s’éleva contre les infidèles. On invoqua, pour exterminer les Maures, la protection de saint Jacques de Compostelle, le grand matamoros, le lueur de Maures. On salua Ferdinand et Isabelle, qui achevèrent la

grande lutte, du titre presque triomphal de catholiques.

Un autre trait caractéristique, ce sont les formes solennelles de respect qui entourèrent la couronne. On accrut le prestige de ceux qui devaient combattre le chef si vénéré des ennemis: le calife; elle cérémonial des trônes de l’Orient et de l’Afrique passa en Espagne pour s’étendre de là dans l’Europe entière.

Ce qui semble lui avoir surtout appartenu en propre, c’est l’accord, l’harmonie entre la vénération, si intense qu’elle ne défaillit jamais, pour les autorités placées au sommet des institutions sociales, et la fierté, poussée jusqu’aux limites de la rébellion, avec laquelle elle necessa de défendre les garanties des libertés ou /«cm, qui restèrent les bases de sa nationalité. Fruit des résultats progressils de l’indépendance espagnole, ces libertés attestaient le confingent apporté par chaque classe de la nation à l’édifice national. Sertorius avait déjà dit aux anciens peuples de l’ibérie : « Si vous étiez unis, vous seriez invincibles, mais vous ne le serez point, parce que vous êtes trop fiers ! » Les faits ont démenti cette parole, et néanmoins elle est restée vraie. Les Espagnols s’unirent et furent vainqueurs, mais leur fierté garda distinctes leurs origines différentes.

Depuis la Galice, les Asturies, la Navarre, la Biscaye et l’Aragon, des pentes pyrénéennes aux plages catalanes, la guerre contre les Maures se déploya comme pour un siège gigantesque, s’avançant d’abord vers Tolède et Valence, puis vers Gordoue et enfin vers Grenade, parallèlement et par approches successives. De sorte

que cliaqiie nouvelle conquête devenait une nouvelle œuvre de guerre, souvent enfermée dans un cercle par l’ennemi et toujours abandonnée à ses propres ressources. Il en résulta que les villes acquirent une existence individuelle, qui, grâce non seulement à leurs faits d’armes, mais aux Irancliises octroyées parles rois comme autant de subsides et de renforts, s’éleva presque au rang d’une souveraineté. Il n’en fut pas autrement des sociétés religieuses et militaires d’Alcantara, de Calatrava, de Saint-Jacques et d’un grand nombre de seigneuries que créait l’épée, à l’exemple de celle du Cid, en les prenant sur les possessions des Maures. Les châteaux, aussi bien {pie les villes, portaient gravés sur leurs tours et leurs murailles les titres de leur propre indépendance, les sièges soutenus, les victoires remportées.

Dans le petit royaume de Léon étaient déjà compris trois autres royaumes, celui d’Oviédo, celui de Galice et celui des Asturies. Ferdinand qui les réunit â la Castille, Alphonse VI, après lui, et Alphonse VIII, l’empereur des Espagnes, qui les réunirent de nouveau, s’engagèrent par serment â en respecter les lois constitutionnelles, conformément â ce qui avait lieu dans les Etats de Navarre et, de façon encore plus remarquable, dans ceux d’Aragon. En outre, ces trois royaumes restèrent séparés jusqu’au seizième siècle, et le Portugal le demeura pour toujours : le Portugal qui, dans un pays borné, renferme l’un des plus grands peuples de l’Europe, lequel vengea hautement la violence que lui avait faite Philippe IL

L’histoire d’Espagne se compose des épopées que lui fournit chacune de ses provinces. Les Asturies commencent d’abord la guerre de l’émancipation. La Galice délivre le Portugal. Léon restaure le régime municipal, base de la longue et sainte lutte. La Biscaye demeure vierge de tout despotisme et de toute invasion étrangère. La Navarre se dresse contre les ambitions de la Castille et de l’Aragon. La Castille s’attaque le plus souvent aux Maures et triomphe d’eux, tandis que l’Aragon étend ses conquêtes en Orient et dans le midi de l’Italie. La Catalogne rivalise dans le commerce avec Gênes et Venise. L’Andalousie, sur ses vaisseaux, transporte Christophe Colomb dans le nouveau monde. Enfin, les dix-huit royaumes sortis du Califat laissent comme héritage aux Espagnes chrétiennes les sciences, les arts et la plus admirable culture de la terre qu’on eût jamais connue en Europe : culture fondée sur l’association des propriétaires ruraux, ou des acquieros, sociétés autonomes d’irrigation jouissant du droit de justice.

Tandis que les Espagnols, lorsque cinq de leurs rois et de nombreux chefs indépendants les conduisaient au combat, triomphaient sans cesse des Musulmans, ceux-ci restèrent encore pendant deux cents ans les possesseurs à peu près tranquilles de Grenade, leur dernier refuge, après que la Castille et l’Aragon furent devenus deux grands royaumes.

Pareils au Califat, dont la décadence et le démembrement suivirent de près les dernières conquêtes d’Ab-

dérame III et d’Almanzor, l’Aragon et la Castille reculèrent sur la voie des progrès qu’ils avaient réalisés au treizième siècle. Ce fut l’époque de l’altération de la monnaie opérée par Alphonse X et Alphonse XI, des cruels rois contemporains, de l’intervention humiliante du Français Duguesclin, de la honteuse alliance avec les princes maures pour les trônes usurpés, des assassinats, des guerres fratricides et des rébellions. L’Espagne fut alors redevable de son salut aux Assemblées nationales ou Cortès, qui surent enfin guider la conscience publique au milieu du chaos et de l’anarchie.

Les Espagnes furent la première nation qui exerça d’une façon régulière le contrôle et la censure de l’autorité royale au moyen des parlements. Dans la Castille et le royaume de Léon, les villes y envoyèrent leurs députés dès l’an i 188. On en comptait quatre-vingt-dix dans les Cortès de Burgos en 1315. Du conseil de régence nommé pendant la minorité de Henri III, nous pouvons déduire l’ascendant que les villes avaient conquis. En effet, la moitié de ce conseil se composait de leurs représentants, alors que le droit à la régence était considéré comme le privilège des infants et des grandes familles. Haro, Lara, Castro, i\Iendes ; ce qui donnait lieu à des dissensions et à des guerres sans fin.

Les Cortès, qui avaient osé déjà s’opposer à Pierre le

Cruel, allèrent jusqu’à déposer Henri l’Impotent. En 1393,

elles déclarèrent au roi, qui avait décrété un nouvel impôt.

que (( ses ordres seraient respectés, mais non pas exécutés ». Dans une autre réunion tenue durant la minorité

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de Jean H, le connétable Buy Lope d’Avalos, résumant les traditions constantes des Cortès de la Castille, soutint fièrement que « la nation avait été de tout temps en possession du droit de se gouverner elle-même ».

Dans les provinces orientales — la Navarre, l Aragon et la Catalogne — les libertés publiques, écloses de meilleure heure, s’épanouirent aussi davantage, a cause de la proximité de l’Italie, suivant le raisonnement de Robertson. La hauteur excessive de la formule du serment prêté au roi par les Cortès aragonaises: « Nous qui valons autant que vous et qui pouvons autant que vous », a fait mettre en doute son authenticité. Quoi qu’il en soit, l’exerj cice des droits les plus élevés a toujours appartenu à ces

parlements. N’ont-ils pas annulé le testament du roi Alphonse et élu roi don Ramire? D’autres rois encore, dans la suite, durent la couronne à leurs suffrages. Non seulement ils établissaient les impôts, mais ils déclaraient la guerre et concluaient la paix. Ils s’assemblaient périodiquement tous les ans, et ils ne pouvaient être ni dissous, ni prorogés. Des quatre ordres qui les composaient, trois étaient les ennemis naturels aussi bien de l’aristocratie que de la tyrannie royale, à savoir : l’ordre équestre, le bas clergé et les grands propriétaires. Les ricos hombres d’Aragon avaient été engendrés par la puissance des villes à demi républicaines, tandis que les grands de Castille tiraient leur origine des seigneuries féodales. Ces assemblées étaient présidées par le Grand Justicier du royaume, qui jugeait les différends des Étals de la monarchie, soit

entre eux, soit avec le roi. Pierre IV, tout vainqueur qu’il fût des rebelles, dut se soumettre à son jugement.

Une institution de cette nature, qui place la justice audessus des pouvoirs publics, manifeste par elle-même son origine : celle de la suprême garantie d’impartialité que des parties contractant une union s’assurent mutuellement. Les États-Unis ont été amenés par les mêmes conditions à suivre, sous une autre forme, le même exemple. Au moyen âge, les Francs eurent une magistrature analogue dans les maires du palais et les Italiens s’en rapprochèrent en établissant dans les villes les podestats pour veiller à la défense du compromis passé entre les partis dominants.

L’Aragon, en effet, représentait une confédération dont le chef était le roi, mais qui avait constitué dépositaire de son pacte le Gwstiza. Piéunie par Ferdinand le Catholique, l’Espagne n’entendit pas pour cela renoncer à son caractère primitif, car elle stipula et le roi jura que la réunion des couronnes ne porterait aucune atteinte aux droits des Etats, lesquels garderaient intactes leurs différentes constitutions. C’est néanmoins depuis lors qu’entre le monarqueet les peuples commençacette lutte incessante, qui, si elle accrut le pouvoir du premier de tout ce qu’il ravissait aux seconds, causa la perte de la nation. Après avoir régné sur une grande partie de l’Europe, de l’Asie et de l’Amérique, l’Espagne tomba peu à peu dans une telle décadence, que la commisération remplaça la Iiaine chez les peuples mêmes qu’elle avait offensés. En moins de

deux siècles, la ville, dont les murs avaient abrité un roi de France amené prisonnier par Charles-Quint, ouvrait respectueusement ses portes devant le fils de Louis XU , venu pour y fonder une nouvelle dynastie. La Hollande et le Portugal, qui naguère avaient subi ses lois, se partageaient ses conquêtes d’outre mer, et la Grande-Bretagne occupait Gibraltar, relevant en quelque sorte, pour y confiner l’Espagne, ces colonnes d’IIercule que l’Europe avaient franchies, grâce à elle.

Cet effroyable écroulement de sa puissance à l’extérieur ne peut être comparé qu’à la ruine de ses libertés intérieures, ruine qui fut l’œuvre de ses rois. Charles-Quint attaqua celles de Léon et de Castille, Philippe II celles d’Aragon, Philippe III celles des Basques et Philippe IV celles des Catalans. Tolède, Valladolid, Burgos, Madrid, Saragosse, Barcelone et bien d’autres nobles villes avec elles furent, à différentes époques, livrées au carnage. On décapita le Grand Justicier d’Aragon ; on supprima les assemblées populaires; on transforma les milices des villes confédérées, comme celles d’IIermandad, en troupes

royales. Le Saint-Office enfin, établi pour combattre l’hérésie et l’islamisme, s’érigea en défenseur du trône : il s’attacha à déraciner l’esprit de révolte, accouplant l’unité de la foi à l’unité de la monarchie, subordonnant tour à tour la religion à l’Etat et l’Etat à la religion. De sorte que, dans ce funeste mariage, Tun, retenu par des règles inflexibles, perdit toute possibilité de progrès, et l’autre, corrompue par des intérêts matériels et des passions eu-

pides, perdit toute élévation et toute douceur de sentiments.

L'Espagne put, malgré cela, combattre à deux reprises et longtemps contre deux puissants empereurs. C’est qu’elle avait repris ses premières formes organiques, au moyen du soulèvement des Communeros contre Gharles- Onint et des juntes provinciales contre Napoléon. Elle succomba sous le premier, qui était l’incarnation de la monarchie nationale parvenue au comble de la gloire, mais elle triompha du second : si grande est la force que ce noble peuple retrouva encore, en des temps si rapprochés de nous, dans ses autonomies traditionnelles!

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