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DE LA HOLLANDE ET DE LA BELGIQUE

Deux peuples généreux surgirent dans un étroit espace de terre, dont une partie avait été laborieusement soustraite, à force de patience et de peine, au domaine des fleuves qui, débouchant dans le nord, semblent continuel, avec le golfe Adriatique, au midi, la li ^ne de de entre l’occident et l’orient de l’Europe. La Flandre et la Hollande, où se marient les types des races celto-romaines et germaniques, se développèrent entre deux gigantesqucb masses qui les comprimaient : la France et l’Allemagne. Semblables aux fameuses digues de leur pays, elles opposèrent plus d’une fois un obstacle insurmontable à la puissance débordante des nations voisines. Si l’Empire, si les rois de France et surtout la monarchie espagnole furent arrêtés dans leur essor démesuré, on le doit à ces deux peuples qui n’hésitèrent jamais à sacrifier leurs propres villes et leur territoire pour défendre leur indépendance.

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Elles se conservèrent ainsi à la société moderne, qui n’eut pas de plus grands centres d’activité, de production industrielle et commerciale, que la Flandre au quatorzième siècle et la Hollande au dix-huitième. En dépit de leur population peu nombreuse et de leur sol peu étendu, elles engendrèrent autant de glorieuses existences qu’elles possédaient, je ne dis pas de provinces etd’États, mais de villes, et elles en possédaient un grand nombre. Une seule fois la Maison d'Espagne réunit les deux nations en 1529: du même coup, elle réunit contre sa tyrannie les efforts désespérés des deux régions des Pays-Bas. La Flandre et la Hollande ou, pour mieux dire, les provinces plus proprement appelées ainsi, engagèrent une lutte de rivalité sans répit avec les autres États : le Brabant, le Hainaut, la Gueldre, la Zélande, Utrecht et la Frise indomptable, contre laquelle les comtes hollandais vinrent tant de fois se briser. Il n’y eut pas une seule cité qui ne se fît remarquer par quelque mérite spécial. La Ligue hanséatique comprenait seize villes situées dans la Hollande et lirait son principal aliment de celles de la Flandre.

Bruges, Gand, Ypres, Arras et bien d’autres encore fournissaient, pour la part la plus considérable, les produits manufacturés aux transactions du centre et du septentrion de l’Europe. Les historiens ont dit dans quelle confusion fut plongé le commerce universel par la guerre que les populations flamandes soutinrent en 1380 contre leurs comtes: confusion qui rappelle le désordre que fit

éprouver de nos jours à tous les marchés du monde civilisé le siège de Paris.

Les richesses s’accumulaient dans ce pays sans affaiblir sa vigueur martiale. Non moins que l’or, les forces militaires fournies par la confédération des villes de Flandre décidèrent Édouard d’Angleterre à entreprendre contre la France la guerre de Cent ans. La souveraineté féodale avait beau résider et s’incarner dans le comte : « les bonnes gens des communes de la Flandre » n’en stipulèrent pas moins en leur nom les clauses de l’alliance conclue avec les ambassadeurs du roi Édouard à Anvers, le 29 avril 1338. Certaines villes levèrent, à leurs frais, des armées puissantes et, à l’égal des villes d’Italie, se placèrent au niveau des plus grandes nations. Tandis que Gand s’élevait assez haut pour prendre sous sa tutelle la souveraine des Pays-Bas, Marguerite de Bourgogne, et préférer pour elle l’alliance de l’héritier de la Maison d’Autriche à celle du Dauphin de France, Bruges battait le futur empereur et le retenait quatre mois prisonnier dans ses murs. La constitution du Brabant portait que, « si le souverain veut, par force ou par adresse, violer leurs privilèges, les Étals seront relevés du serment de fidélité ». Au reste, presque tous les statuts du moyen âge étaient pareillement marqués d’une empreinte d’indépendance.

La Hollande, à la vérité, fut plus lente à prendre l’essor, mais à quel degré de prospérité et de gloire ne parvint-elle pas en peu de temps! Le ducd’Albe l’avait réduite à l’extrémité. Les provinces envahies l’une après

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l’aulre, les villes dévastées, les ports démolis, la noblesse abattue ou proscrite, la bourgeoisie dépouillée ou massacrée, il ne restait plus que le peuple, et il fut à son tour avili, opprimé, tourné en dérision. « Les gueux! » ce sobriquet abject, la longanimité hollandaise l’accepta de la vanité espagnole, et s’en fit une devise immortelle. Les « gueux de la mer », qui avaient commencé leur patiente et héroïque résistance en 1572, élevèrent leur patrie, en moins d’un demi-siècle, à l’apogée de la puissance. Dispersant ou capturant les flottes de l’Espagne et du Portugal, battant les armées de la Suède qui tyrannisait le Danemark, menaçant l’Angleterre de l’embouchure même de la Tamise, subjuguant les côtes de l’Afrique, fondant Batavia dans les Indes avec huit gouvernements de provinces d’une immense étendue, occupant en Amérique le

Brésil et une grande partie du territoire actuel des Etats- Unis, la Hollande brilla au premier rang dans les quatre parties du monde.

Quelle fut donc la base qui lui permit d’ériger l’édifice d’une pareille grandeur? Par quel moyen accrut-elle ses forces, de manière à opérer de tels prodiges? Le moyen dont ce même peuple, sous le nom de Bataves, se servit autrefois pour se défendre contre les Romains et, plus tard, sous l’appellation générique de Frisons, contre les F rancs et les Normands. Sept provinces s’unirent de nouveau contre l’Espagne et vainquirent. Elles restèrent unies, sans que la vie de l’une fut absorbée par les autres, et, durant deux siècles, peu de nations leur furent égales, aucune ne leur

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fut supérieure. Toute l’activité que pouvaient produire les éléments multiples dont la nation était constituée se développait aisément par l’initiative du gouvernement général des provinces, des villes et des sociétés particulières. C’est là, à Amsterdam et à Ostende, que surgirent ces grandes puissances, d’un genre tout nouveau, précédées seulement par une création analogue à Gênes et imitées par l’Angleterre, je veux dire les Compagnies des Indes occidentales et orientales, auxquelles déjà en 1607 venaient rendre hommage les ambassades de Chine et du Japon, au moment même où les hommes d’Etat do 1 Europe se donnaient rendez-vous à La Haye, d où allait bientôt partir le signal de la coalition contre l’ambition immodérée de Louis XIV. C’est là que s’élargit, en se rectifiant, le système colonial qui greffa sur la civilisation européenne tant de vastes régions restées sauvages jusqii’à ce jour ; système plus fécond pour l’Europe que celui des Portugais, et moins destructeur pour les populations indigènes que le régime fatal inauguré par les Espagnols. C’est là que se formèrent les entreprises pour les pêches gigantesques et la conservation du poisson. C’est là que furent perfectionnées les manukictures des toiles et de tous les autres tissus; là que la balance des denrées venant de partout ou quittant les ports hollandais, devenus les entrepôts de l’univers, fut établie et, avec elle, l’évaluation précise et la transmissibilité du crédit. C’est là enfin que fut organisée cette utile administration publique (|ui, par l’économie et la probité, l’éussit à amortir

lii detlc énorme contractée pour soutenir la guerre de l’Indépendance, à pourvoir aux frais d’embellissement des villes, à endiguer des polders, à élever des ponts et à Joter les universités.

On mit beaucoup d’ardeur à poursuivre l’agrandisseiient de la i)atrie ; on n’en mit pas moins à la défendre mntre les assauts de la tyrannie intérieure. Mais, si le sacrifice de quelques milliers d’existences, l’héroïsme des nniraux, la bravoure et l’enthousiasme des soldats et des narins suffirent pour conquérir la gloire et la puissance, a sagesse la plus judicieuse et des prodiges d’abnégation le suffirent pas pour conserver la liberté. On peut déruire l’ennemi du dehors ; mais comment retrancher une partie de soi-même? Un parti avait malheureusement : urgiavec l’indépendance de la Hollande, lequel sutl’exjdoiter à son profit exclusif. L’Espagne et l’Angleterre lurent battues et repoussées loin des côtes ainsi que des jtossessions hollandaises; mais la Maison d’Orqnge, alta- ( liée dès le principe à l’union des sept provinces, ne s’en 1 épara plus, s’accrut et finit par étouffer la République.

En vain, à deux reprises, en i654 et 1703, on abolit le stathoudérat, ou, du moins, on sépara le commandement militaire de la magistrature politique. En vain, les .‘]tatsou provinces, déclarèrent à l’unanimité, en 1675, ((u’aucun membre de l’Union n’avait le droit de disposer d’une portion de la République. En vain, les parlements

jiartiels des sept Etats réunis en 1651 prescrivent dans une assemblée générale — « la grande assemblée » — que

l’autorité suprême du Grand Conseil ou des États généraux serait limitée par les pouvoirs municipaux, qui se maintenaient tout-puissants dans leurs sphères respectives. En effet, non seulement les villes disposaient des wachtsters, milices ainsi nommées parce qu’elles attendaient les ordres du bourgmestre; mais elles jouissaient encore du droit de traiter avec les puissances étrangères pour leurs affaires de commerce, sauf à en avertir les États généraux. Amsterdam s’arma de cette prérogative royale contre les prétentions de Guillaume III, qui, étant stathouder de la Hollande, s’en prévalut pour se faire nommer roi d’Angleterre. La République tomba enfin à l’heure où se fermait l’une des plus glorieuses périodes qui puisse faire l’objet des vœux d’un gouvernement honnête et sage. Elle tomba après avoir conservé la grandeur et accru la prospérité de la Hollande, au milieu des phases si nombreuses et si diverses de la guerre de Succession, après avoir réformé et élargi les institutions nationales, en dépit de l’influence des monarchies absolues qui l’entouraient.

Le parti militaire, qui espérait qu’un gouvernement plus fort rendrait le pays plus puissant, et la fraction du parti calviniste à laquelle il fallait une domination exclusive, s’étant coalisés, transformèrent le stathoudérat en monarchie, moins le nom, car le stathouder continua à signer et à s’appeler le «premier sujet de l’État», le premier serviteur de la République.

On dépouilla les villes et les provinces de toutes leurs

libertés; on ne leur laissa aucune garantie. La direction inêiiie des Compagnies des Indes fut transférée au cbel de l’État. A la Flandre hollandaise, qui était catholique, on infligea un gouvernement plus dur, et l’on surveilla ou traita en ennemies les cités commerciales les plus importantes, comme Utrecht et Amsterdam. La répression des émeutes populaires, qui recommençaient sans cesse, finit par absorber toute l’activité de l’administration publique. Les concessions aux puissances étrangères, autrefois ses rivales, devinrent plus fréquentes. Le commerce de la Hollande et ses forces navales furent sacrifiés à la Grande-

Bretagne, les forteresses et les frontières abandonnées à la Maison d’Autriche. Le gouvernement même tomba entre les mains d’Anglais et d’Allemands, qui l’inféodèrent à la politique de leurs pays. Enfin, malgré un nouvel et mémorable exemple de résistance généreuse et patiente, le prince qui, en 1776, avait trahi l’État en fa-

veur de l’Angleterre, ouvrit, en 1787, les portes à l’invasion prussienne, que devait suivre, en 1790,1a conquête française. Voilà l’œuvre du « gouvernement fort » si longtemps invoqué par les Orangistes! Voilà à (juelle condition misérable il réduisit en peu d’années les Provinces- Unies!

La Belgique, annexée à la Hollande en 1815, n’accrut point la force de ce royaume auquel elle ajoutait dix provinces, tandis que deux millions de Hollandais, grâce à la multiplicité des États, aux prérogatives des cités, à l’autonomie des sociétés commerciales, étaient

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parvenus à s’élever et à se maintenir, durant deux siècles, au niveau des nations les plus considérables de l’univers, et peut-être au premier rang des puissances maritimes de leur temps.

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