DE LA PLAN CE
La France, telle qu’elle est constituée aujourd’hui, soit par la cohésion de son territoire, soit par le caractère des institutions qui la régissent, doit être mise au nombre des nations qui comptent leur âge à partir d’une date récente. Au commencement du quinzième siècle, on ne sait pas encore si une partie de ses provinces, et la plus considérable, ne deviendra pas l’apanage de la couronne d’Angleterre, si une autre partie ne se réunira pas à l’Espagne et à l’Empire, si une troisième enfin ne prendra pas l’aspect d’un état indépendant. Deux siècles plus tôt, quand la Loire semblait encore séparer la Gaule des Francs de la Gaule des Romains, dans la région la plus orientale, en Provence, il s’était déjà formé une langue singulièrement gracieuse, que d’élégants écrivains, préoccupés de trouver des formes nouvelles plus appropriées aux idées de la civilisation renaissante, propageaient dans les pays d’alentour, tandis qu’à l’extrémité opposée, dans la Normandie occupée encore par l’étranger, on articulait à peine le lumineux langage qui est aujourd’hui celui de toute la France.
L’organisation politique ne fut pas moins modifiée que l’ancienne configuration nationale, puisque le roi de France qui, dans la période des descendants directs de Hugues Gapet jusqu’à Philippe le Bel et dans la série des Valois jusqu’à Louis XI, représentait le monarque le plus faible que le régime féodal eût placé en face des vassaux les plus indépendants, put, au contraire, à l’avènement des Bourbons, concentrer en lui toutes les forces de l’Etat, tous les pouvoirs de la société. Et lorsque l’autorité royale, à force de s’accumuler, eut pris des proportions telles qu’on n’en retrouve point d’égales, à la même époque, dans tout le reste de l’Europe, le faisceau de la souveraineté tomba tout entier (fait nouveau et sans exemple) entre les mains de l’universalité des citoyens, d’où il ne sortit plus que sous la forme de délégation à des empereurs de soldats ou à des rois liés par un pacte explicite. De ce lait seul, il est déjà permis de déduire combien sont toujours excessifs les changements qui se succèdent dans ce pays.
Toutefois, la mobilité de ses ordres politiques sautant d’un extrême à l’autre s’explique par les conditions exceptionnelles qui lui sont propres. En effet, les transformations, d’où est sortie la France actuelle, ont été produites par deux causes inhérentes à sa situation géographique et au caractère de ses habitants. La première dérive de la rencontre inévitable et presque continuelle des anciennes races latines avec les nouvelles races germaniques, que les Alpes ne séparent point. La seconde
réside dans la merveilleuse faculté que possèdent ces peuples de s’assimiler et de refondre dans leur capacité universelle, comme dans une matrice, tout ce qui a jamais, de toute part, pénétré chez eux.
Frontière extrême que la civilisation romaine avait, d’un sillon profond, tracée au nord, les Gaules devinrent le plus solide, sinon le premier établissement des nations germaniques. Il en résulta que le germe semé par ces dernières, c’est-à-dire l’extension indéfinie des forces individuelles, se développa sur le môme sol où dominait le principe romain, à savoir la coordination des droits des individus. De ces éléments divers qu’elle s’était successivement assimilés, la France essaya de former un type nouveau de condition sociale, en procédant, il est vrai, par de subits soulèvements de masses tumultueuses et par d’exorbitants empiètements de pouvoir de la part des plus forts, suivant la nature des races septentrionales, mais néanmoins avec une évidente aspiration à un idéal d’équité sociale, selon l’esprit de l’antique Rome. Les raisons qui ont empêché cette tentative de réussir, je les dirai plus loin.
Nulle part ailleurs la chaîne féodale ne laissa plus facilement passera travers ses étroits anneaux l’enthousiasme populaire, lorsque les Croisades, assurant à la classe des serfs un rachat momentané, firent déborder l’Europe en Asie, comme pour renouveler les grandes émigrations qui, dans les âges précédents, avaient fait passer l’Asie en Europe. C’est en France que le cri : « Dieu le veut! »
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qui, pareil à la foudre, courait embrasant toutes les régions des bords de l’Océan à la Méditerranée, suscita plus fréquemment les armées les plus nombreuses. Et la mobilité avec laquelle ces peuples, semblables aux flots qu’agite le souffle des vents^ prenaient, dès lors, les résolutions les plus soudaines, n’a cessé d’être le trait le plus remarquable de leur caractère.
Dans plus de cent États distincts, tels que l’étaient alors les fiefs du royaume de France, se recrutèrent plusieurs centaines de milliers d’hommes, sous le commandement des grands barons et quelquefois des moindres d’entre eux, l’un desquels était si pauvre qu’on l’avait surnommé le baron sans avoir; ils s’assemblèrent au contraire rarement sous l’empire du roi, quoique la dignité royale fût héréditaire en France. De vastes royaumes en Asie et même tout un empire devinrent ainsi l’héritage de simples barons, tandis que le prince souverain, Philippe I", par exemple, ne possédait que cinq ou six villes pour son domaine particulier.
Un duc de Normandie avait précédemment conquis le royaume d’Angleterre, comme plus tard un comte de Provence conquerra le royaume des Deux-Siciles sur la Maison des empereurs de Souabe, et un duc de Bourgogne possédera les deux royaumes des Pays-Bas. Car le régime fédéral des barons se prolongea jusqu’à l’époque de Louis XI qui, après en avoir été le défenseur avant son avènement au trône, en entreprit depuis la ruine méthodique et irréparable.
Les historiens français cherchent les causes de la grandeur de leur nation plutôt dans son unité, relativement récente, que dans les fréquentes et profondes révolutions qui renouvelèrent ses forces, de telle sorte qu’un peuple nouveau semble prendre la place d’un peuple qui s’éteint. Ils font remonter à Philippe-Auguste le premier affermissement de la puissance royale et même à des monarques plus anciens. Or, on lit en tête d’une ordonnance de 1200 : « Philippe, roi de France, Eudes, duc de Bourgogne, Ilervey, comte de Nevers, Guy de Dampierre et autres gentilshommes du royaume de France se sont accordés à runanimité et ont arrêté ce qui suit par consentement mutuel. »
Le même prince, Philippe-Auguste, ne se crut sûr de l’appui des barons contre les nouvelles menaces du roi d'Angleterre, même après la bataille de Bouvines, et contre celles du pape, qu’après avoir reçu d’eux, par écrit, la promesse formelle qu’ils le soutiendraient contre l’im et l’autre. Saint Louis, voulant savoir lesquels parmi les nobles restaient ses alliés, obligea les possesseurs des fiefs à déclarer de qui ils les tenaient, de lui ou du roi d’Angleterre. Ce monarque français, l’iin des plus grands sans aucun doute par son autorité morale, avait conservé un tel respect à l’égard des autonomies seigneuriales que la « ligue du bien public », formée par les nobles contre Louis X, n’énonçait que le vœu « de voir rétablir les bons usages du roi saint Louis ».
Le roi n’osait exprimer hautement sur qui se portait sa
préférence parmi les prétendants a un fief, comme dans les compétitions pour le duché de Bretagne, et il ne réussissait que rarement à réconcilier les barons dans leurs luttes perpétuelles. En 1328, Philippe \I reconnaissait encore à trente et un seigneurs le droit de battre
monnaie.
Les errandes seigneuries restèrent bien des fois vacantes. Pourquoi donc les monarques, qui en gratifiaient leurs parents et leurs favoris, ne les incorporaient-ils pas à leur propre domaine? Bs l’augmentèrent, au contraire, selon les usages introduits à la suite des invasions, par des mariages, par des héritages et des appropriations dans les cas de félonie. Néanmoins, ils ne devinrent, pour ainsi dire, que les feudalaires d’eux-mêmes. Acquis par ces moyens, les duchés et les comtés, qui en ce temps-là portaient indistinctement le titre de royaumes , restèrent toutefois séparés les uns des autres , comme, pour ne citer qu’un exemple entre mille, les États de Toulouse, de l’Agénois, de Bouergue et de Ouercy, qui furent annexés en 1271 à la couronne de Philippe IV, mais non pas au royaume de France. Ces provinces jurèrent fidélité, sous reserve ue conseivei le cod eromain, la liberté inscrite dans leurs statuts et la
faculté de se taxer elles-mêmes.
C’est surtout comme chefs de famille de nombreux et grands feudataires que les rois de France se montrent puissants. Philippe le Bel, dans la lutte ou il réussit a abattre le courageux Boniface VIII, se prévalut surtout des
forces et du prestige que possédait la branche des Angevins, qui, de la Provence à la Ligurie, tenait la papauté enfermée dans un empire de Guelfes. Les six successeurs deBoniface, qui avaient tous vu le jour dans le midi de celle contrée, succombèrent à Avignon moins sous l’influence du roi de France que sous celle des rois de Naples, qui étaient en même temps princes de ces pays où ils avaient fixé leur demeure et d’où ils tiraient leur origine. De celte manière, la Provence se vengea en partie de la guerre d’extermination qui, prenant prétexte de l’hérésie des Albigeois, avait détruit les libertés de ses villes, sa belle littérature et l’ascendant qu’elle exerçait sur les autres provinces. Elle tomba en esclavage, mais elle put contempler dans son propre sein « la captivité de Babylone », comme les catholiques ont appelé le séjour des papes à Avignon.
Le cycle du treizième siècle s’était ouvert en posant ce dilemme : ou la France entière s’organisera, comme le Midi, en communes libres, ou elle restera, comme le Nord, un pays de seigneuries. Les communes, en France et en Allemagne, s’étaient formées à l’exemple de l’Italie, mais avec celte différence qu’ici elles s’arrogeaient le droit de se constituer politiquement, tandis qu’en France elles se bornaient à modifier leurs rapports avec les feudataires. En Italie, la souveraineté de ces derniers était complètement abolie; en France, seulement tempérée: Guizot lui-même en convient. Cambrai qui, pendant presque un siècle, lutta contre son évêque et baron et qui offrit
l’exemple de l’aspiration à la liberté, peut-être la plus ^ hardie qui se soit manifestée parmi les communes fran-
1 çaisps, ne tendait qu’à se substituer à son seigneur, qu’à
devenir même son propre feudataire, et elle invoquait dans t ce but l’intervention du roi : intervention qui devait cau-
r ser sa perte, comme elle causa celle de plus d une autre
; commune dans des conditions analogues.
! D’ailleurs, les actes constitutifs des communes variaient
i à l’infini. Octroyés ou consentis par les barons, tantôt ils
I se modelaient sur ceux de Laon, de Noyon, de Soissons,
I de Mons et de Saint-Quentin, tantôt ils se réduisaient à
I d’humbles chartes de bourgeoisie et de prérogatives, prin-
cipalement quand les communes étaient situées dans les domaines particuliers du roi. Parmi ces chartes, les plus connues et les plus imitées furent celles de Lorris et d’Orléans, avec les échevins, les consuls, les duumvirs à la mode romaine qu’on trouve à Saintes. Elles se teignaient, en outre, suivant Augustin Thierry, du caractère des nations les plus proches : de l’Angleterre à l’ouest, de l’Allemagne à l’est et de l’Italie au midi.
Les villes de Provence, voisines du grand foyer de la révolution communale, reprirent avec plus de promptitude et de vigueur les formes des institutions municipales qui déjà y avaient prédominé, et Marseille, Avignon, Touj louse, jouirent d’un gouvernement presque libre : à peine
l avaient-elles laissé aux seigneurs quelques privilèges et
; le commandement des milices. Elles nouaient des al-
; ' liances entre elles et traitaient les affaires communes dans
de grandes assemblées, comme celle de Tarascon en 1146, et celles qui, antérieurement, se tinrent à Narbonne et dans le Béarn. Si elles avaient osé faire un pas de plus,
elles auraient rivalisé avec les républiques italiennes; et, sans aucun doute, si le mouvement des libertés populaires, qu’avait ralenti la fatigue du chemin parcouru, avait trouvé un nouvel aliment au pied des Alpes, il se
serait étendu par toute la France.
Le péril était imminent pour la féodalité ; aussi, en 1208, une confédération de barons du Nord se format-elle pour détruire celle des communes du Midi. Ce n’était pas le roi qui commandait la confédération des barons, baptisée du nom de Croisade^ parce qu’elle avait pour but apparent la répression des Albigeois, mais l’élu de ses pairs, Simon de Montfort, un petit seigneur des environs de Paris, sous les ordres duquel le Dauphin combattait, non comme fils du monarque, mais comme allié. Le ^lidi succomba encore une fois : les barons l’emportèrent; mais la lutte entre les deux courants irréconciliables ne tardera pas à recommencer sous d’autres formes, pour un certain laps de temps, et ne profitera
qu’au roi.
La législation romaine, qui régissait le Languedoc et la Provence, était considérée dans les autres régions comme une science sacrée, comme la raison écrite, ainsi qu’on la définissait au treizième siècle. C’est à elle qu’on recourait dans l’insuffisance et la confusion des lois et des coutumes barbares. En la pratiquant et en s’en faisant les déposi-
taires, les rois de France s’élevèrent, grâce à elle, au rang d’arbitres suprêmes dans les conflits entre les barons Y comme dans les différends entre les seigneurs et leurs
sujets. Ils furent les grands juges de la nation. En parcourant l’iiistoire des peuples, on retrouve l’origine du pouvoir dans l’empire des lois aussi bien que dans l’empire des armes. L’esprit d’égalité, fondement de la loi romaine, devait être et fut en effet la règle dont les princes se servirent pour niveler les différents ordres des castes féodales; ils surent se prévaloir contre eux des forces de leurs ennemis naturels. Mais, aussitôt que les grands furent domptés, les rois supprimèrent les communes, oubliant l’appui qu’ils en avaient reçu en faveur de leurs prétentions, et s’érigèrent en défenseurs de la bourgeoisie, qui seule flottait sur l’océan obscur du peuple de ces temps. Philippe-Auguste et saint Louis l’avaient admise dans le conseil de la couronne; Philippe le Bel l’introduisit dans la représentation nationale, en 1302, jugeant opportun d’effacer, par ce nouvel honneur, le souvenir des torts que lui avaient fliits la cruauté et la mauvaise foi de son gouvernement. C’était l’heure où le zèle de ce récent champion de l’État pouvait s’opposer aux prétentions de son antagoniste dans le pouvoir, le pape.
Les États généraux en France ne furent pas engendrés par les mêmes causes qui, chez d’autres nations, produisirent les assemblées nationales. Ailleurs, celles-ci étaient nées des victoires remportées par les seigneuries féodales ou par les communes sur le trône;ici, la faiblesse du mo-
narque n’ayant pas rendu nécessaire un rempart contre ses abus, elles furent au contraire créées ou du moins rajeunies par le monarque lui-même, dans le but d’obtenir l’appui unanime de tous les ordres de l’État. Et elles ne furent pas inaugurées avant que le Tiers État pût en faire partie et eût acquis assez de force pour modérer l’indépendance innée des deux autres éléments.
Depuis l’an 1302 jusqu’en 1789, les États généraux furent convoqués trente-cinq fois et, sous les règnes les plus célèbres ou les plus puissants, ils ne se réunirent presque jamais. Durant les guerres désastreuses contre les Anglais, ils ne contribuèrent que faiblement à la défense nationale, ils n’introduisirent jamais aucune réforme essentielle
et se bornèrent, en général, à voter des subsides et à présenter des pétitions. Il est permis d’affirmer que, comme iiislilLition destinée à manifester régulièrement les forces du peuple, ces assemblées n’eurent aucune influence jus- ([u’à la fin du siècle dernier, époque où non seulement les États généraux, mais l’essence même de la société française s’est transformée.
Il faut étudier le Tiers
État, qui est l’élément social
appartenant en propre à cette nation et dont on ne retrouve pas ailleurs l’équivalent, moins par rapport aux États généraux, où jamais il ne joua un rôle considérable, qu’en lui-même, soit pour les causes d'où il procéda que pour les effets qu’il produisit, en forçant la France à passer de la monarchie absolue à la démocratie absolue.
Jusqu’au quinzième siècle, jusqu’à l’extinction complète
des communes, les bourgeois (car la dénomination de tiers état ne date que des Étals généraux, réunis à Tours en 1468) nommaient encore, en plusieurs provinces, particulièrement dans la Bourgogne, le Languedoc, le Dauphiné et la Provence, leurs propres députés en même temps que les nobles et le clergé; et souvent les députés des trois classes délibéraient ensemble. Mais, au siècle suivant, la séparation des ordres était partout complète, dans les élections et dans les assemblées. Les castes privilégiées, à la veille de disparaître, exagérèrent alors, comme il arrive toujours, les caractères de leur origine. La bourgeoisie, qui avait déjà eu de la peine à se constituer dans les villes d’accord avec les deux autres ordres, se voyant à présent repoussée par eux avec dédain jusque dans les collèges électoraux de la représentation nationale, s’isola dans les limites de la classe où on la reléguait. L’appui qu’elle ne pouvait demander aux districts où elle était répartie, la bourgeoisie le chercha dans la monarchie qui consentit à la protéger, non comme la mandataire des villes diverses, mais comme le corps ou l’ensemble d’une seule classe.
Recrutée dans toute la France et privée de bases propres et partielles, la bourgeoisie n’a pas échappé au sort des agglomérations : elle eut un chef, le roi, et un centre unique, la capitale, Paris. Les intérêts qu’elle entreprit de faire valoir semblèrent dès lors plutôt ceux d’un être moral que ceux de la patrie réelle, et ne tardèrent pas à se confondre, dans un but commun, avec les intérêts de
la couronne. Puis, quand les couches inférieures s’élevant successivement l’eurent accrue et quelle devint peuple, elle parvint à régner pour son profit exclusif, mais seulement à l’aide de la dictature des Napoléons ou d’une Commune centrale. Universalité compacte, rendue telle par les conditions de son propre développement, elle eut la force d’égaler les droits de tous, mais elle n’eut pas les moyens de protéger ceux de personne, à cause de l’amas exorbitant des initiatives mises en commun, puis parce que les garanties partielles étaient nulles et non réparties. Transférée, sous cette forme, du prince au peuple, la source de l’autorité se rapprocha plus du type abstrait de l’Etat byzantin que du type pratique de l’Etat romain, qui résultait des groupes sociaux des municipes.
La première manifestation des forces de la bourgeoisie française, à son état embryonnaire, correspondit de tout point à la période de son plus grand développement et de son triomphe définitif. La moitié de la nation, foulée aux pieds par les Anglais victorieux, leur était livrée par le roi dans un traité ignominieux qui souleva la colère de toutes les classes et qui fut repoussé par les États généraux. Cette assemblée, pénétrée du devoir sacré de sauver la France en la réorganisant dans toutes ses parties, proposa de larges et profondes réformes, sans toutefois oser les mettre à exécution. La bourgeoisie eut seule l’audace qui manqua au corps entier de la représentation nationale : elle remplaça les deux autres ordres et, avec le soutien de la ville de Paris, elle se chargea du gou-
vernement de la nation, en révolte ouverte contre le monarque. Aucune ville cependant ne suivit le mouvement de la capitale, et ne seconda les bourgeois : la Jacquerie seule répondit à leur appel en massacrant dans les campagnes tous ceux qui n’avaient point <.( les mains calleuses ». La direction de la Commune de 1357, ainsi que la présidence du Tiers Etat, dans la plupart des Etats généraux qui suivirent, fut décernée (trait historique à retenir) à la première autorité municipale de Paris, le prévôt des marchands.
La facile et sanglante répression de sa première tentative d’indépendance avertit le Tiers État que de longtemps il ne pourrait rien sans le chef qu’il s’était déjà donné, et il redevint l’auxiliaire docile du roi. Les forces qui lui firent défaut dans sa lutte contre celui-ci suffirent, après leur accord, à réduire à l’impuissance son adversaire naturel, la noblesse. Louis XI arma Paris et les bourgeois contre la coalition des barons révoltés, il traita avec le Tiers État séparément, à Rouen et ailleurs, comme avec une armée dont il fallait relever le prestige pour vaincre avec elle. Grâce à cet allié, il parvint, en décapitant les grands vassaux et en supprimant les prérogatives des autres, à jeter les premières assises de la monarchie absolue en France. En 1614, l’allié est déjà descendu au rang de courtisan et le Tiers État, déférant aux vœux de Marie de Médicis, qui le conjurait d’envoyer à l’assemblée « des gens affectionnés au roi », répondait en élisant, sur cent vingt-deux députés, cent trente et un officiers de la
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C )ui’oniie. Richelieu consomma l’œuvre et abattit la féodali é, seul, sans avoir recours à l’ancien complice de l’usurp ition royale.
Le caractère sacré que s’attribuèrent les rois de France e le don infiis de sainteté qui leur permettait de guérir k s écrouelles et autres infirmités avaient fait d’eux presque k s chefs du clergé, comme le fief de la couronne royale, h h’éditaire dans leur famille, les avait rendus seigneurs souverains des barons.
Or, plus que vaincus et subjugués, absorbés par la Il onarchie, les deux ordres privilégiés cessèrent d’être même ses satellites pour ne former que l’auréole qui en- V ronne le soleil éblouissant : aspect sous lequel apparut I ouis XIV. L’État, transféré ainsi dans la personne du n lonarque, lit de lui un être presque surnaturel. C’est Boss let qui l’a dit : « O rois, vous êtes des dieux! »
L’astre s’éteignit dans le cataclysme de 1789. Alors, la masse ténébreuse qui était au fond et d’où toute lumière avait été soustraite, prit sa place et se revêtit à son tour ce la même splendeur. A la dynastie dont le nom était Un, s 3 substitua la dynastie dont le nom est Tous. Le mor arque a changé, mais l’État est demeuré tel qu’il était a aparavant, amalgamé, nivelé, uni, compact, sans inégalités, mais aussi sans variété. Toute distinction de c astes, d’églises, de communes, de fiefs, de provinces et ( 'assemblées avait cessé d’exister.
Les dernières prérogatives de la Commune furent sup- {ii imées par l’édit de l’Hôpital, qui, en 1566, leur retirait
la juridiction civile, « afin d’arriver, déclarait l’édit, à l’unité de l’État, » et par Colbert, qui, en 1569, lui interdisait de prélever des impôts, d’aliéner, d’emprunter, de plaider et de se réunir, « parce qu’il ne convient pas, disait le ministre, qu’un seul parle au nom de tous ». On nommait les intendants tuteurs des communes, et l’on vendait les charges municipales au profit du fisc. On abo-
lissait la division des provinces en trente-deux généralités de finance, en dix-neuf de pays d’élection et en treize de pays d’États. La Bourgogne, la Provence et le Languedoc qui, parmi les pays d’États, furent les derniers à perdre leur autonomie, furent aussi les seules provinces « qui eussent gardé longtemps encore leur ancienne prospérité», ainsi que le baron Mounier l’a prouvé, avec documents à l’appui, dans son rapport à la Chambre des pairs, en 1837. Turgot avait un instant voulu les ressusciter, mais en vain. Excepté lui et peut-être Mazarin, les plus grands hommes d’État de la dynastie des Bourbons : Sully, Richelieu, Colbert, se sont tous également attachés à achever
l’édifice de la concentration.
A partir de 1614, plus d’États généraux; à partir du dix-septième siècle, plus d’assemblées provinciales ou d’États. Les parlements, où s’était réfugiée la censure des abus, ne sont plus que de simples cours de justice. Les Églises protestantes des Albigeois, des Huguenots, des Jansénistes, des Quiétistes sont détruites, et l’Église catholique, devenue Église nationale ou gallicane, en vertu de la déclaration de 1673, est presque réunie à l’admi-
nislration du royaume. Le commerce enchaîné obéit à la direction du gouvernement, dès les temps de Catherine do Médicis, alors qu’un Italien, Birague, avait inauguré le système protectionniste. Le droit au travail, suivant le principe émis par Henri IV, est réglé par le pouvoir royal. Même le droit de propriété émane du roi, car, ainsi que Louis XIV le déclare dans ses Mémoires, « le roî est le maître absolu et dispose librement de tous les biens de ses sujets, séculiers ou ecclésiastiques ». La nation fut, de cette manière, transformée en une armee, dont la discipline la plus rigoureuse pouvait seule protéger le lien unique et l’empêcher de se rompre : toutes les libertés partielles durent etre sacrifices au bien commun.
Plus tard, la démocratie recueille les dépouilles de la monarchie et prend sa place, mais à la condition inexorable de confier le commandement suprême au chef des
soldats ou à la commune de la capitale.
Cependant, la France, ainsi constituée, s’est élevée plus
d’une fois à l’apogée de la grandeur parmi les nations et a atteint un degré de prospérité presque sans égale, de sorte que ses antagonistes, éblouis par une splendeur qui cache tant de cruels sacrifices, tant de dangers éminents et toujours imminents, s’élancent sans prévoyance dans la voie qu’elle a récemment parcourue. Quel prestige, en effet, n’ont-elles pas exercé sur toutes les imaginations les deux époques de Louis XIV et de Napoléon I", ces deux rénovateurs funestes du droit absolu de la monarchie et du droit dictatorial du peuple ! Le pre-
inier donna à l’Europe la paix de Nïmègue, rétablissant à son profit la prépondérance qui avait appartenu à l’empire hispano-autrichien; mais au traité de Nimègue succédèrent la ligue d’Augsbourg et la coalition européenne, et son règne fut suivi par les opprobres du règne de Louis XV et par les malheurs ineffables de Louis XVI. Le second, nouveau Mahomet, prêche en Europe et impose par l’épée le verbe de la justice humaine: l’égalité; mais Waterloo éclate et disperse la cour de rois dont l’homme couronné du peuple s’était entouré à Dresde. Dans l’intervalle de presque un siècle, la France se vit « deux fois dans la poussière, deux fois sur l’autel (1) ».
Les mêmes extrémités se retrouvent alternées, dans des proportions moins fortes, tout le long de son histoire. Après Philippe le Bel, invasion des iVnglais suivie d’une longue suite de révolutions, entre autres la Commune de Paris, en 1357, et la Jacquerie; après Charles VIII et la première partie du règne de François P% armées défaites, provinces perdues, captivité du roi, guerres civiles et religieuses.
Je ne rappellerai point l’exemple, qui est présent à toutes les mémoires, de la miraculeuse élévation de Napoléon III et de sa chute vertigineuse.
Or, en contemplant ces grandeurs démesurées qui se dénouent par de si épouvantables catastrophes, il est impossible de ne pas s’apercevoir que le peuple français,
(1) Maïuoni.
! Doussé par la force de sa masse, franchit les bornes dans
i a bonne comme dans la mauvaise fortune, faute d’insti-
' utions nationales dont la saillie, pour ainsi dire, le re-
ienne et modère la rapidité, soit de ses ascensions, soit le ses chutes.
Si des désastres si fréquents et si gigantesques ne l’ont cependant pas réduite à une irréparable décadence, c’est [ue la France renouvela souvent ses sources de vie en irant de son sein de nouveaux éléments de force quand es anciens étaient consumés, comme le mécanicien (jui ne cesse d’alimenter le foyer brûlant de sa machine par de nouveau combustible. Le grand mouvement des communes, l’insurrection des paysans avec Jeanne d’Arc et les corps francs de Duguesclin, la retrempèrent lors du déclin de la dynastie des Capets. Elle puisa une nouvelle vigueur, sous les derniers Valois, dans les guerres religieuses, qui ramenèrent presque les temps du fédéralisme féodal par l’indépendance rendue aux provinces et la formation de ligues, les unes démocratiques ou catholiques, les autres protestantes ou républicaines. La nouvelle insurrection du Midi, qui amena la proclamation de la république fédérale à la Rochelle, étouffée dans le sang par Richelieu, jointe à la conspiration des nobles dans le reste du royaume, ne la fortifièrent pas moins. Les forces mêmes qui devaient coopérer à la gloire de Louis XIV s’accrurent au milieu des barricades et des sièges pendant le conflit qui, sous le nom de Fronde, s’étendit par toute la France et fut causé par l’alliance du parti popu-
laire avec l’aristocratie parlementaire. Enfin, la société française se renouvela tout entière en 1789, et la réforme fut alors si profonde qu’on peut dire que la nation actuelle date seulement de cette époque. Elle a néanmoins conservé sa structure traditionnelle, et elle continue à marcher comme une armée, avec des mouvements simultanés et soudains; car l’œuvre de la constitution de l’an III de la République a échoué, et c’est en vain qu’elle a tenté de substituer à la forme adoptée par la France, depuis le quinzième siècle, celle des cantons presque autonomes et semblables aux municipes romains, qui auraient pu la diversifier et la contenir.