DE QUELQUES AUTRES GRANDES NATIONS
Si je termine ici l’examen des institutions et des vicissitudes, qui ont tour à tour élevé et abaissé la fortune des nations, mon devoir est de déduire les raisons pour lesquelles je me suis cru dispensé de parler des autres grands peuples dont l’iiistoire a gravé l’image dans ses feuillets d’or. Il en est parmi eux quelques-uns qui, tout en étant parvenus à un haut degre de puissance, n ont cependant pas contribué, dans des proportions assez larges, à la civilisation du monde et n’ont joué qu’un rôle épisodique dans le drame intime de l’humanité. Tels sont les peuples de la Bohême, de la Pologne et de la Hongrie. Quelques autres, comme la Suisse, ont su mériter l’affection et exciter l’admiration des esprits réfléchis, mais non soulever l’enthousiasme général : s’ils ont possédé la vertu qui enfante la liberté, ils ont manqué du prestige qui naît de la force; et, dès lors, ils sont restés privés des qualités nécessaires à l’efficacité des exemples. D autres enfin, dont la grandeur frappe tous les yeux, comme la Russie et les États-Unis, n’ont conquis la splendeur qui les revêt (pi’à une époque trop rapprochée de la nôtre. Les périodes
brillantes de leur jeunesse nous sont connues, il est vrai . nous savons par où l’empire des csars et le pays de Washington ont passé pour s’élever à la région du haut de laquelle ils dominent les hémisphères qui les renferment; malgré cela, la carrière qu’ils ont jusqu’à ce jour parcourue ne nous fournit pas assez d’éléments poui
asseoir un jugement définitif et complet.
Et pourtant, que d’enseignements ne tirerait-on pas de l’analyse de la vie de ces peuples et de tant d’autres encore,
dont je ne rappelle pas même le nom!
La Bohême, qui semblait vouloir prendre la direction
des peuples slaves, devient l’àme de l’empire germanique. Après avoir réuni à la sienne les couronnes de Pologne et de Hongrie, elle occupe la place du premier des Électeurs, grâce aux constitutions de la Bulle dor, et donne trois empereurs à l’Allemagne. Plus tard, ayant sacrifié sa liberté à son ambition et, en l’étendant trop, affaibli sa puissance, elle trouva encore dans ses dons naturels une nouvelle force d’impulsion, non plus pour dominer, mais pour résister. xVu milieu des querelles des factions et des schismes religieux, les barons déposaient le roi, les magistrats de Prague emprisonnaient l empeieui Venceslas, et, pendant seize longues années, la nation résistait aux efforts réunis de l’Allemagne et de 1 Euiope parties en croisade contre elle. Il fallut qu’un concile œcuménique s’assemblât ùBàle pour pacifier enfin ce pays
qu’on ne pouvait pas vaincre.
La Pologne, qui en 177^2, sous les yeux de l’Europe
attendrie, expirait comme le héros d’un poème tragique au milieu des larmes du public, avait presque été, cent ans plus tôt, l’unique rempart de cette même Europe contrôle second empire des Turcs. Elle possédait alors, cutre le duché de Smolensk et la Lithuanie, toute la Lussie Blanche; et cette situation, quelque haute qu’elle f U, était déjà pour elle une décadence, puis(iue, au sei- 2ième siècle, la Pologne régnait sur la Bohême, la Hon- £ rie et une partie de la Prusse actuelle.
La constitution des Polonais, qui n’a jamais été c hangée, n’accordait au roi sorti de l’élection que la faculté c ’exercer le pouvoir, dont la source résidait toujours dans 1 unanimité des suffrages des hommes libres, qui tous ( taient nobles et égaux entre eux. Aussi, en prenant la ( ouronne, le roi priait-il formellement la nation « de le ( léposer, s’il n’observait point les lois ». Outre les préroga- 1 ives des hommes libres, qu’il était tenu de respecter, et les privilèges des Palatins, qu’il pouvait nommer, mais non pas révoquer, il avait encore l’obligation de garder l’inviolabilité de l’autonomie des villes. Quelle force celles- (i tiraient des institutions qui protégeaient leurs fran- ( hises, on a pu le voir lorsque, les armes impétueuses de Charles XII ayant dispersé les troupes royales, Dantzig, Thorn, Elbing et quelques autres villes purent seules •ésister à l’invincible Suédois.
La Hongrie, qui fut, avant la Pologne, le bouclier de ’Europe contre les attaques des Ottomans, possédait à )eu près les mêmes institutions. La couronne y était con-
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férée par « la libre et bonne volonté des Magyars » ; le pouvoir du roi y avait pour limite les droits des nobles, qui seuls formaient le peuple. Antérieurement au déclin de sa grandeur, depuis la sanglante bataille de Mohatz jusqu’au jour où elle devint l’héritage de la Maison d’Autriche, la Hongrie avait étendu sa domination sur la Pologne et les deux rives du Danube, elle s’était emparée de Vienne et avait placé un de ses princes sur le trône
de Naples.
Si les proportions du cadre qui renferme la présente revue de peuples me le permettaient, je me plairais à montrer par quel âpre et admirable chemin de dangers évités et d’obstacles surmontés la Suisse est parvenue à réaliser son idéal, à cueillir, pendant la durée de six siècles, les fruits de la prospérité intérieure.
A quelle autre nation a-t-il jamais été donné de jouir d’une pareille égalité de fortune et d’un si long bonheur? Assez semblable, quant au chiffre de la population, aux autres États qui, avant de jeter les fondements de leur future grandeur, furent tous d’une étendue bornée, la Suisse différait beaucoup d’eux par la variété des races qu’elle renfermait dans son sein et que diversifient encore aujourd’hui la langue, les mœurs, les lois et la religion. Entourée de grands empires qui s’élevèrent maintes fois et disparurent, elle put, menacée en vain, contempler tranquillement du haut de ses x\lpes les bouleversements de l’Europe. Hier encore, elle s’opposait à l’orgueil et aux ardentes convoitises d’une nation, dont la puissance
< ffrénée ne put être arrêtée, quelques années plus tard, ni par la Seine ni par le Danube. Isolée par sa forme polilique, elle a cependant précédé les autres peuples dans es voies de la civilisation. C’est à Bâle, dans le pays de Yaud et à Genève que la démocratie livra ses premières batailles contre les privilèges de la noblesse, bien avant le mouvement populaire de la France. Le gouvernement par les assemblées du peuple fut institué, 1 y a un très long temps, dans plusieurs cantons helvéiques, surtout dans les plus commerçants et les plus •iches, tels que ceux de Glaris et de Thurgovie. Ainsi, es institutions mêmes qui prémunirent la Suisse contre es agrandissements excessifs, lui garantirent la liberté et ui assurèrent la continuité du progrès.
Il ne m’eût pas été moins agréable de m’arrêter, ne fût- :e qu’un instant, à parler des États-Unis et à montrer, nème de loin, l’immense accroissement de force et la laute autorité qu’ils doivent aux institutions qui les gou- *'ernent. Toutefois, comme la république des États-Unis 3t l’empire des Bussies représentent les deux directions apposées vers lesquelles tend, en se bifurquant, le déveoppement du genre humain, je crois que l’étude de l’organisation propre à ces deux nations, ou plutôt à ces deux sociétés, trouvera mieux sa place parmi les déductions que nous nous proposons de tirer, dans un second volume, des faits historiques dont la certitude nous est désormais acquise.