‹ Les lois du progrès [microform]Chapitre 28 sur 65 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Le mouvement toujours plus rapide avec lequel les nations continuent à se développer, changeant et renouvelant tout autour d’elles jusqu’à ébranler et faire vaciller, en apparence du moins, leurs fondements mêmes, a éveillé tour à tour, selon les intérêts incalculables qu’il menace ou favorise, des appréhensions et des espérances excessives. On a voulu, de part et d’autre, avec une pensée différente, découvrir une analogie entre notre âge et l’époque où, battue sans trêve par la tempête, la société romaine se désagrégea entraînant dans l’abîme la civilisation antique, afin que des ténèbres qui couvrirent la grande catastrophe pût se dégager la lumière nouvelle qui devait à son tour guider les peuples.

Mais, pour calmer les angoisses désespérées des uns et la folle expectative des autres, une question vient aisément à la bouche de quiconque réfléchit sur ce rapprochement : où sont donc les Barbares? et où donc est le Christ? Où sont les races d’une communion différente

de la nôtre qui doivent nous remplacer, comme des couches d’alliivions récentes qui se superposent sur le sol

primitif? Où est l’idée originale et rare, créatrice d’un

n onde qui doit, sur les ruines du monde d’aujourd’hui, ommencer une nouvelle évolution?

Je n’ignore pas la désolante théorie des cycles inexorab es et des décadences périodiques tirée des bouleversen ents de la nature. Je n’ai pas oublié les légendes asiati ]ues des chutes originelles et les réminiscences anciennes cl 3S grands empires qui brillèrent et s’évanouirent avant h s temps historicpies. Je veux bien, pour un instant, faire c ’édit à ces théories et à ces traditions, que je me propose d i contester tout à l’heure : quelle analogie pourrait-on établir entre les époques que je viens de rappeler et la n )tre? Comment! L’humanité qui commence à peine à se connaître elle-même et à se rejoindre lambeau par lamb îau, molécule par molécule, à travers les mers illimitées el les déserts de sable brûlant ou de glace, on veut que d ijà elle soit condamnée à la dissolution et à la mort, a -ant même qu’elle ait pu s’unir et se sentir unie? N’estco donc pas la première fois qu’elle essaye de formuler S( >n aspiration vers cette existence complète, pour laquelle, dipuis un si grand nombre de siècles, elle s’élève et s’étend sur la surface de la terre? Ne prend-elle pas soulement d’aujourd’hui ce nom sacré d’humanité, qui signifie universalité et amour? Et ne monte-t-elle pas e icore les premiers échelons de cette immense échelle de h‘. perfectibilité, dont le sommet se perd dans l’infini?

En réalité, le genre humain se trouve dans cette période de la vie où l’énervement trahit notre faiblesse, où les c langements prompts révèlent notre défaut de résolu-

tion, où les appétits immodérés trahissent la grossièreté de nos sens. Il est jeune encore, comme la terre, sa nourrice, qui n’est pas encore sortie des luttes de la formation, ainsi que l’indiquent ses bouleversements souterrains et l’irrégularité des courants atmosphériques. L’achèvement ou la perfection — supposé que la force progressive de la société humaine doive avoir un terme serait manifestée par un état d harmonie, d équilibre et de calme souverain. Tout apogée ressemble à la cime des plus hautes montagnes, qui au voyageur, prêt à descendre le versant opposé, offre un plateau uni où il peut reposer ses membres fatigués, dans l’oubli des peines qu’il a endurées, et en contact, pour ainsi dire, avec la

perpétuelle sérénité du ciel.

Combien, hélas ! ne sommes-nous pas loin du but suprême, justement parce que le découragement nous prend au milieu du conflit des idées et des intérêts, au milieu du tumulte des passions sauvages qui semblent nous rendre la justice inaccessible et nous intercepter la vue de la vérité! Les principes les plus contradictoires cherchent à la fois leur justification dans les faits les plus bruyants de nos jours. Les sentiments, qui ont inspiré au monde les plus nobles enthousiasmes et que le respect des siècles semblait avoir sanctifiés, sont soumis à l’analyse avec dépit et mépris. Les dieux s’en vont, les temples croulent, et les idoles et les monuments qu’on élève à la hâte, en leur place, ne sortent de terre que pour être emportés par le tourbillon ; et la sagesse d’aujourd’hui, pareille au vieux

Si lurne latin, dévore et anéantit ce qu’hier elle créait la slueusement.

Quel est le principe, quel est le droit déclaré sacré, pi oclamé inviolable, que n’aient sacrifiés à l’envi les monarchies ou les démocraties, les partis anciens ou les nouveaux? Les révolutions succèdent aux révolutions, et jamais les discordes civiles, jamais les haines entre frères n’ont plus épouvantablement manié la hache ou secoué la te relie des incendies. Les gouvernements dont l’existence no se justifie que par le maintien de l’ordre le troublent, ai contraire, et ceux qui se sont constitués au nom de la lil)erté entravent tout progrès : despotiques les uns, intolé -ants les autres. Tous ont la prétention d’être la vérité et la justice; tous, de par la Providence ou la Raison, se d( clarent infaillibles ; contre les réclamations les plus lé pûmes, ils invoquent, arbitre impitoyable, la force; d’où le perpétuel sursaut des peuples et le ricochet des actions et des réactions violentes.

Au despotisme qui s’érige en vengeur du j)euple, succèdent les républiques qui votent la dictature; au princi )e de la nationalité, ([ui était le droit d’émancipation d( s Etats, délimités par la nature, on substitue les con- (p êtes d’ordre historique, qui ne sont autre chose que le dioitde la force remis en honneur. On invoque la liberté, et l’on peuple les prisons; on invoque l’équité, et l’on se re vêt des dépouilles d’autrui ; on prêche la paix, l’amour fraternel, et l’on opprime et l’on massacre. Le brigandage ai bore sa bannière parmi les hommes d’ordre; le milita-

risme compte des amis parmi les hommes de progrès.

Ces contradictions et ces anomalies ressemblent à certains phénomènes qui passaient, dans les temps anciens, pour des faits surnaturels, mais que la science a depuis reconnus pour des accidents morbides et des résultats

physiques.

Ce ne sont, après tout, à les bien considérer, que des désordres naturels à la gestation trop rapide et complexe qui travaille le sein de la société ; désordres causés par la quantité infinie d’éléments qui s’y mêlent et l’activent. Ce qui s’élaborait isolément se rapproche et se joint : état social, état politique, lois civiles, lois économiques, religion, mœurs, forment un amas que partout on remue pour le refondre. Les foyers d’activité qui brûlaient lentement, chacun pour un progrès, chacun pour un but, vont s’élargissant, et, de tous les points de 1 horizon, les pointes des flammes s’attirent et convergent vers un centre unique. De cette conflagration générale d’idées, d’intérêts, de passions, naît la confusion, l’anarchie, le chaos apparent, où semblent disparaître toute règle de justice et tout sentiment de vérité. Aussi, l’angoisse devient-elle générale et la frayeur gagne les plus forts.

C’est pourtant de cette aveugle et universelle ardeur que l’unité sociale se sert pour se compléter. Le niveau s’élève graduellement chez les nations de toute race, qui, de toutes les latitudes, tendent leurs bras pour s’embrasser à travers l’espace, pour vivre toutes de la même vie.

Ce n’est pas seulement l’amour du lucre et l’âpre désir

de se mettre en rapport avec des êtres subalternes; ce n’cst pas seulement le besoin de nouveaux échanges ni la seule curiosité de la science qui, de tous côtés, poi isse aux expéditions lointaines et aux explorations les plus audacieuses. Ce ne sont pas les Phéniciens et les Romains qui ordonnent de recommencer le périple de TA rique; ce ne sont pas les envoyés de Néron qui visitent les vastes et perpétuels réservoirs du Nil dans la Nu oie torride, ces bassins que découvrent de nouveau auj ourd’hui des hommes de nationalité différente qui ne sort point partis sur Tordre de l’empereur; non! c’est TU jmanité. L’explorateur est suivi par le colon avec ses outils et scs machines, et partout où une caravane, partou L où un vaisseau a abordé, d’autres caravanes, d’autrei vaisseaux aborderont, amenant d’autres hommes. Air si, tous les instincts humains se meuvent et agissent poi r la même fin, pour la fin sublime, qui désormais se des fine et se manifeste clairement : la communion de tou ; les peuples, à laquelle chacun d’eux aspire, pour laquelle chacun d’eux travaille.

L’autre part, l’égalité s’établit entre les divers ordres de ( itoyens, et le progrès des classes élevées accélère le prop’ès de celles qu’on ne saurait plus appeler infériei res, mais qui luttent encore pour déchirer les derniers voiles qui les séparent des premières. Ce n’est plus Tes dave qui se révolte ni l’opprimé qui secoue le joug, ce Test point la réaction de la force contre la force, ni non plus la réhabilitation d’une vertu déchue; non!

non ! Rien ne se relève, mais quelque chose naît : nous assistons à une nouvelle ascension de la vie sociale. Je disais tout à l’heure que les hommes cherchaient les hommes; j’ajoute ici avec joie que l’homme se retrouve lui-même, et, si l’unité sociale tend à se compléter, la conscience humaine s’affirme chaque jour davantage dans son universalité.

Mais quelle sera la forme que prendra cette création, qui est le monde moral lui-même? Cette forme aura-t-elle une capacité gigantesque? Douée d’une ductilité prodigieuse, se prêtera-t-elle à toutes ses inflexions et à tous ses développements comme l’écorce des arbres et la peau des animaux, lesquelles grandissent et s’étendent au gré de la nature ?

C’est tout le contraire qui a eu lieu jusqu’ici : l’enveloppe étroite et rigide qu’on a imposée à la société ne Ta que trop souvent déformée et contrefaite ; car, si la civilisation est parvenue à se développer, on le doit surtout à l’impulsion irrésistible de ses forces innées. Qui peut dire cependant combien de précieux lambeaux de chair la société humaine a laissés engagés dans ces funestes liens? et quel incommensurable espace de temps elle a perdu en allant et revenant sur ses pas, en s’écartant sans cesse du droit chemin? De sorte qu’elle semble avoir mérité le reproche de n’être guère apte à remplir les conditions du bonheur, auquel semble la vouer son origine.

La période dans laquelle l’humanité est prête à entrer

réclame des institutions qui, précisément pour se conformer à la largeur de son développement, puissent la protéger contre les dangers inhérents aux nouveaux éléments qui la composent. Des hommes prudents ont déjà poussé le cri d’alarme; mais on a préféré, par une fausse interprétation, le confondre avec les cris d’angoisse et de menace. 11 est vrai que le tumulte des passions qui fermentent et le bruit précurseur de la prochaine transformation, pareil à celui qu’on entend à 1 approche des cataractes d’un grand fleuve, assourdit les mieux intentionnés.

' Or, ces dangers, on les rencontrera sans aucun doute dans le concours simultané des innombrables facteurs de l’œuvre commune. On voudra, de tous les coins de 1 univers, et presque à la même heure, participer à la même espérance, collaborer à la même expérience, \ivie dans la même atmosphère. De tous les points du globe jaillii ont des myriades de sentiments et d’idees qui, pareilles à des langues de feu, sillonneront la terre dans tous les sens, activant de nouveaux efforts, faisant éclater de nouvelles espérances, éclore à chaque instant des geimes dune fécondité multiple. Or, si la multiplicité des forces productives est une source de vie, leur accumulation devient, au contraire, une cause de mort. Toutes les fois qu il y aura excès et amas d’éléments convergeant vers une même action, il y aura aussi fatalement immobilité ou

dissolution.

Comment ne pas s’efforcer de créer un champ assez

vaste pour que le genre humain y puisse accomplir sans J obstacle les évolutions successives par lesquelles il doit

passer pour se perfectionner indéfiniment? Car 1 humanité n’est pas faite seulement de chair, et le but où elle tend ne serait pas adéquat, s’il ne correspondait j pas à l’ample orbite de ses aspirations morales. Est-il

! donc si difficile de permettre aux forces déjà si com-

plexes qui la composent de se mouvoir en liberté, séparées et distinctes, tant que dure l’élan de chacune et jusqu’à ce qu’elle atteigne son complet développement? Quelle crainte peut nous empêcher de lui accorder une telle faculté?

II n’y a rien de désordonné dans la nature, hors ce que Ton comprime artificiellement, car toute force, si on la brise au milieu de son essor, dégénère, ou devient pernicieuse, si elle n’est pas corrigée par la force contraire qui surgit à côté d’elle, ou secondée par la force homogène avec laquelle elle s’unit spontanément. L’expérience, telle qu’un indicateur de granit, ne s’élève-t-elle pas sur la voie des fastes humains pour nous apprendre que là où l’activité a été la plus ardente, là aussi le progrès a été le plus grand, et que l’agglomération a fait languir et disparaître l’une et l’autre? Il n’existe pas une autre loi dont la sanction soit plus certaine et plus immédiate.

La même conclusion, depuis l’antique Orient jusqu’à nos jours, résulte invariablement de l’histoire de chaque peuple. Tout ce qu’une nation a gagné par la distinction

d( ses parties, elle l’a perdu par l’agglomération et la confusion. Quelle autre raison a jamais eue la décadence dos grands empires, qu’elle ait été produite par une di ;solution rapide ou par une lente décomposition ? Pourqi oi, s’il n’en était pas ainsi, l’initiative d’une ville, d’une tribu, d’une nation, aurait -elle trouvé des auxiliaires bi mveillants dans ses voisins, qui se tournaient contre elle et lui opposaient une résistance active ou inerte dé 3 qu’ils se voyaient parqués dans un commun esclava je et contraints à des habitudes peu en harmonie avec leurs propres origines?

C’est par la seule recherche des voies que le progrès a su :cessivement suivies dans chaque nation qu’on pourra découvrir les conditions nécessaires de son cours large et CO itinu. Nous ne pourrons apprendre à connaître que par ce .te manière de procéder les modes intimes de l’essence meme de la société, modes en tout temps cherchés, souveit entrevus, mais qui nous ont néanmoins toujours éc lappé, comme la signification des mythes dans lesquels les civilisations primitives ont déposé les arcanes de leurs do 3trines.

Nous découvrirons alors que l’ordre, cette expression élc stique qui a été tour à tour appliquée à toutes les foi mes et à toutes les phases de la société, 'est en réalité l’o rganisation ou distribution des forces sociales constituies dans la possession pleine et perpétuelle chacune de son propre développement et, toutes ensemble, dans la jouissance commune des résultats de chacune.

Sans cette distribution distincte, la recherche du vrai ». — qui est le juste, le bon et l’utile — deviendrait impos-

sible, elle, qu’il faut poursuivre par toutes les voies, souvent à travers les luttes, à travers les épreuves même de l’erreur et avec le concours des hypothèses les plus I hardies et les plus diverses. Cette recherche n’est que

la manifestation ou la réalisation du sentiment de la liberté : la liberté toujours invoquée, toujours idolâtrée par le genre humain, parce qu’une voix intérieure, un instinct inné l’avertit que c’est par elle seule qu’il peut atteindre à tous ces biens.

Et qu’est-ce que la liberté elle-même, sinon le degré ir qui conduit au seuil de la chose sainte par excellence,

sinon le vrai atteint enfin, la conquête de l’esprit, le but du pèlerinage, l’autorité? l’autorité, qui, étant la seule I satisfaction de tous les besoins manifestes, est égale-

ment la seule règle certaine, comprise et obéie, qui, dès

■ lors, renferme nécessairement en elle-même la sanction

i contre quiconque ose la violer ?

i Ainsi, deux routes s’ouvrent devant nous : l’une déjà

i! frayée, explorée pas à pas et connue par le repentir de

! ceux qui l’ont parcourue; l’autre, parallèle et tracée

- contemporainement avec les mêmes rectifications dont

J la première aurait eu besoin pour éviter les obstacles,

J pour échapper aux dangers et avancer en droite ligne

devant elle. Quelle habitude paresseuse ou quel conseil funeste, quel inexplicable motif nous empêchera de passer désormais de l’une dans l’autre, quand il n’y a rien à

changer, si ce n’est de marchei’ d’un souffle moins haleant et d’une allure plus libre?

Il ne faut pas que, de nos jours, quand toutes les sciences se tournent vers la nature et suivent docilement

5es préceptes, une seule les repousse, la plus noble, celle pi les embrasse toutes : la science de l’humanité.

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